Monde

L'inquiétant expansionnisme chinois en Asie du sud-est

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 15.04.2014 à 12 h 37

La cote de la Chine est en chute libre en Asie du sud-est. A force de les bousculer, les Chinois finissent par effrayer leurs voisins du sud.

Dans les Spratleys, le 29 mars 2014. Le BRP Sierra Madre, navire philippin qui date de la Deuxième guerre mondiale, a été délibérément échoué sur un récif en 1999, pour en faire une station d’observation face à un poste chinois aménagé non loin de là quatre années auparavant. REUTERS/Erik De Castro

Dans les Spratleys, le 29 mars 2014. Le BRP Sierra Madre, navire philippin qui date de la Deuxième guerre mondiale, a été délibérément échoué sur un récif en 1999, pour en faire une station d’observation face à un poste chinois aménagé non loin de là quatre années auparavant. REUTERS/Erik De Castro

Prenez l’affaire de l’avion de la Malaysia Airlines, disparu le 8 mars, dont on est sans nouvelles depuis et dont les deux tiers des passagers étaient chinois. Pékin a fulminé publiquement et avec insistance contre l’indécision et les tâtonnements du gouvernement malaisien.

Et si la Chine a affecté elle-même de gros moyens à la recherche de l’appareil, l’effet en a été très limité.

L’attitude de Pékin a paru d’autant plus maladroite qu’elle est intervenue après une démonstration de force de la marine chinoise dans la zone économique exclusive (ZEE) malaysienne en mer de Chine du sud. La Malaisie est, en effet, l’un des six Etats riverains de cette mer. Comme quatre autres Etats (Chine, Vietnam, Philippines, Taïwan), elle entretient une garnison sur une île (le récif de James) de l’archipel des Spratleys, juste au nord de l’Etat malaysien de Sabah, dans le nord de la grande île de Bornéo.

L'archipel des Spratleys. wikimedia commons Spiridon Manoliu

En mars 2013 et en janvier 2014, la marine chinoise a procédé à des manœuvres à proximité du récif de James, situé à 80 km de la côte du Sabah et à 1800 km de la Chine continentale. Dans les deux cas, les marins militaires chinois ont prêté le serment de «défendre la mer de Chine du sud et de maintenir la souveraineté nationale». Comme la Chine revendique 80% des eaux de la mer de Chine du sud, ces serments sont loin d’être anodins.

Les autorités malaysiennes ont, au départ, décidé de taire cette affaire. Xi Jiping s’est rendu en visite officielle à Putrajaya (capitale administrative de la Malaisie) en octobre 2013. En Asie, la Malaisie est le troisième partenaire commercial de la Chine, après le Japon et la Corée du Sud. A elle seule, elle représente 25% du commerce entre la Chine et l’Association des nations de l’Asie du sud-est (Asean), dont elle est l’un des dix membres. Mais quand les manœuvres militaires chinoises ont fini par transpirer, le gouvernement malaisien a bien été obligé de protester.  

Les relations commerciales entre l’Asean et la Chine ne cessent de se renforcer. De 1991 à 2010, ce commerce est passé de 5 milliards d’euros à 210 milliards d’euros. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Asean. Depuis la signature, en 2010, d’un accord de libre-échange entre l’Asean et la Chine, ces échanges ont encore augmenté de 25% alors que ceux avec les Etats-Unis ont diminué.

Que les produits chinois inondent les marchés du Vietnam, de l’Indonésie ou des Philippines  ne tempère pas pour autant l’hégémonisme chinois en mer de Chine du sud. Sur l’archipel septentrional des Paracels, que les Chinois occupent depuis qu’ils en ont brutalement vidé une garnison sud-vietnamienne en 1974, Pékin a installé le chef-lieu d’une nouvelle division administrative qui couvre également l’archipel des Spratleys. Les bateaux vietnamiens et philippins sont chassés de leurs zones traditionnelles de pêche quand ils ne sont pas arraisonnés.

Ces décisions sont prises dans un contexte préoccupant: les experts pensent que le budget militaire chinois a quadruplé depuis le début siècle. Le premier porte-avions chinois, le Liaoning, a choisi la mer de Chine du sud pour y effectuer sa première sortie. De leur côté, les autres états riverains commencent à s’armer, même s’ils ne font pas le poids face à Pékin.

Cette appropriation de la mer de Chine du sud –que les Vietnamiens, au passage, appellent la mer de l’Est et les Philippins la mer de l’Ouest– a beau s’appuyer sur des arguments historiques douteux, il est sans appel aux yeux de Pékin. «Ne jamais faire de compromis» lorsque la souveraineté est en jeu, a rappelé, en mai 2012, le China Daily. Pékin veut bien d’une exploitation conjointe de ces eaux – très poissonneuses et dont le sous-sol regorge d’hydrocarbures – mais refuse toute remise en cause de la souveraineté chinoise.

Premiers concernés et qui revendiquent les Paracels et les Spratleys, les Vietnamiens font ce qu’ils peuvent pour faire face au diktat chinois qu’ils jugent inacceptable. Ils achètent six sous-marins russes, dont deux ont déjà été livrés, et se rapprochent des Etats-Unis et des Philippines. Coincé entre l’impératif d’une cohabitation avec la Chine et une opinion publique hostile à Pékin, leur gouvernement tente de rallier à sa cause l’Asean. Entre-temps, ce sont les Philippins qui sont montés aux créneaux.

Leur président, Noynoy Aquino, n’y a pas été de main morte en annonçant, début février, dans une interview accordée au New York Times, que Manille se battrait contre tout Munich en mer de Chine du sud, provoquant la fureur de Pékin. Son ministre des affaires étrangères, Abert del Rosario, avait annoncé la couleur dès décembre 2012 en prônant un réarmement japonais pour faire face à l’effort d’armement colossal de la Chine. «Le Japon pourrait être un facteur significatif de rééquilibrage» des forces dans la région, avait-il déclaré au Financial Times. La portée d’une telle déclaration doit être jaugée à l’aune de l’exécrable souvenir de l’occupation japonaise des Philippines lors de la Deuxième guerre mondiale.

Dans la ZEE des Philippines, au large des îles de Luçon et de Palawan, les incidents entre garde-côtes chinois et bateaux philippins sont quasiment hebdomadaires. Le dernier en date, fin mars: les Chinois ont barré le passage à des bateaux philippins envoyés assurer la relève d’une poignée de soldats installés sur un transporteur de troupes qui date de la Deuxième guerre mondiale et qui a été délibérément échoué sur un récif, en 1999, pour en faire une station d’observation face à un poste chinois aménagé non loin de là quatre années auparavant. Les Philippins sont parvenus à leurs fins en utilisant un bâtiment à tirant d’eau assez faible pour ne pas être intercepté par les garde-côtes chinois dans le dédale des rochers qui entourent le récif.

Ce récif est situé à 200 km de Palawan et à 1.100 km du continent chinois. Cela n’a pas empêché Pékin de protester contre la «violation» de ses eaux territoriales. La Chine est d’autant plus furieuse que Manille a, dans la foulée, réclamé l’arbitrage de la Cour internationale de la Haye, conformément à la Convention de l’ONU sur le droit de la mer. La Chine a rétorqué sur le champ qu’elle n’accepterait pas un jugement international.

Alors que Barack Obama est attendu fin avril aux Philippines, en vue d’y resserrer les liens entre l’Amérique et son ancienne colonie, Washington a clairement approuvé la démarche diplomatique de Manille. Après avoir visité le Japon et la Corée du sud, le président américain doit se rendre également en Malaisie et il y a fort à parier qu’il profitera de cette tournée pour relancer son «pivot» vers l’Asie, souvent jugé comme une façon de «contenir» la Chine sans l’avouer.

La détermination dont la Chine fait preuve en Asie du sud-est a fini par pousser l’Indonésie à rappeler aux Chinois que les alentours de leur île de Natuna, riches en hydrocarbures, se situaient clairement en-dehors de toute revendication terriroriale de Pékin. 

Asia Maps — Perry-Castañeda Map Collection. U.S. Central Intelligence Agency

Jusqu’ici, la frontière maritime imposée par la Chine suit une «ligne en neuf traits» (en vert sur la carte ci-dessus), laquelle épouse la forme d’une «langue de vache» qui pend de la côte chinoise vers le sud et englobe l’espace maritime entre la péninsule malaysienne et Bornéo. Neuf «traits» dont on n’a pas fini de reparler et qui pourraient bouleverser la région.

Jean-Claude Pomonti

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Journaliste
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