France

Le retrait de Borloo et la malédiction des seconds couteaux

Olivier Biffaud, mis à jour le 08.04.2014 à 10 h 54

Encore une fois, on constate combien le Centre a des difficultés à s'incarner. Pourtant, cette famille est en lice à quasiment chaque présidentielle depuis 1965.

Jean-Louis Borloo et François Bayrou, à Paris, le 5 novembre 2013. REUTERS/Jacky Naegelen.

Jean-Louis Borloo et François Bayrou, à Paris, le 5 novembre 2013. REUTERS/Jacky Naegelen.

«Je suis Jean Lecanuet, j’ai 45 ans, c’est l’âge des responsables des grandes nations modernes…» Ainsi se présentait le chef de file du centre, inconnu des Français, pendant la campagne présidentielle de 1965.

Coincé entre le fondateur de la «France libre» en même temps que de la Ve République, Charles de Gaulle, 75 ans, et l’auteur du Coup d’Etat permanent, pourfendeur du «pouvoir personnel» du général, François Mitterrand, 49 ans, le héraut du juste milieu avait réussi sa percée. Avec un score de 15,57% au premier tour du scrutin, le 5 décembre 1965, Lecanuet contribua à mettre De Gaulle en ballottage face à Mitterrand.

Vingt après la fin de la Seconde Guerre mondiale, moins de dix ans après la création de la CEE, qui regroupait les six pays fondateurs du Marché commun (France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg) et jetait les bases de l’Europe politique, Lecanuet donne un visage au centre de l’après-IVe République. Il fonde le Centre démocrate en 1966, mais la bipolarisation de la Ve contraint les centristes à mettre une croix sur leur rêve d’autonomie pour se contenter d’être une force d’appoint de la droite.

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1965, la communication de Lecanuet met De Gaulle en ballottage

Pourtant, le centre tente bien de creuser son sillon. Avec Alain Poher, ce président du Sénat qui assurera deux fois l’intérim à la présidence de la République –en 1969 après le retrait du général de Gaulle et en 1974 après la mort de Georges Pompidou. Poher sera battu au second tour de la présidentielle de 1969 par Pompidou, justement. Avec Valéry Giscard d’Estaing, ensuite, qui lui remportera l’élection présidentielle de 1974 face à Mitterrand, avant que ce dernier ne le devance en 1981.

Le centre est une telle mosaïque

Sept ans plus tard, le centre est représenté par Raymond Barre dans la course à l’Elysée (16,54% au premier tour en 1988). A moins de considérer qu’Edouard Balladur représente la sensibilité centriste à la présidentielle de 1995 (18,58% au premier tour), celle-ci n’est pas formellement en lice lors de cette consultation.

En 2002, année du crash de Lionel Jospin (effacé au premier tour par Jean-Marie Le Pen), François Bayrou occupe une maigrichonne quatrième place avec 6,84% des suffrages exprimés. Mais il prend sa revanche un quinquennat plus tard, en emportant 18,57% des voix au premier tour de la présidentielle de 2007, remportée par Nicolas Sarkozy. Pour sa troisième tentative, en 2012, il se retrouve en cinquième position (9,13%) derrière Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

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2002, la famille centriste avant éclatement

Depuis les débuts de la Ve République et la désignation du chef de l’Etat au suffrage universel, le centre a donc peu ou prou toujours été présent dans «la mère des élections», jusqu’à la gagner avec VGE, mais il n’est jamais vraiment parvenu à se maintenir durablement à un haut niveau d’audience électorale. Cela tient au système bipolaire droite/gauche qui s’est mis en place depuis l’abandon du régime d’Assemblée de la République précédente.

Mais cela est aussi le résultat de l’absence d’une figure tutélaire sur ce morceau de l’échiquier politique depuis l’échec de VGE en 1981, que le retrait de Jean-Louis Borloo vient à nouveau souligner. Regroupement de libéraux, de démocrates-chrétiens et d’opposants au jacobinisme du RPF gaulliste ou de l’UMP sarkozyste, le centre est une telle mosaïque qu’il n’a jamais réussi à fédérer toutes ces familles en dehors de l’épisode de l’Union pour la démocratie française (UDF), qui a essentiellement eu son heure de gloire avec son fondateur Giscard d’Estaing.

Successeur du MRP de la IVe République, l’UDF a toujours été honnie par les gaullistes, Jacques Chirac en tête. Depuis qu'elle est tombée dans les oubliettes, François Bayrou, d’abord, et Jean-Louis Borloo, ensuite, ont tenté de ranimer le courant centriste.

Le premier s’est lancé avec la création du MoDem après la présidentielle encourageante de 2007; le second l’a suivi, en 2011, en créant l’UDI. L’objectif était évidemment d’être en pole position pour la présidentielle de 2012.

Les deux hommes ont choisi des options opposées –Bayrou y est allé et Borloo a renoncé– mais tous les deux, au bout du compte, ont échoué. L’un (Bayrou) s’est grillé aux yeux de la droite en appelant à voter Hollande au second tour, l’autre (Borloo) s’est affaibli lui-même en jouant la carte Sarkozy dès le premier.

Pour Bayrou, c’est mission impossible

Aujourd’hui, le retrait de Borloo de la vie politique, en raison d’une convalescence plus longue que prévue après une pneumonie sévère en début d’année, place à nouveau le centre dans une situation délicate à quelques semaines des élections européennes. Les seconds couteaux de l’UDI affûtent leur lame pour saisir la succession, Bayrou s’imagine probablement comme le finisseur du rapprochement des deux familles engagé avant les municipales et l’UMP va probablement tout faire –après la brassée d’hommages rendus à Borloo– pour empêcher l’émergence d’un pôle centriste autonome et indépendant.  

Les acteurs de la direction collégiale de l’UDI –Yves Jégo (vice-président du Parti radical), Hervé Morin (président du Nouveau centre) et Jean-Christophe Lagarde (fondateur de Force européenne démocrate)– sont déjà dans les starting-block. Et derrière eux, d’autres pointures encore moins en vue, comme les anciens ministres sarkozystes Rama Yade ou Jean-Marie Bockel, ne manqueront pas de vouloir faire entendre leur voix. La sénatrice Chantal Jouanno, ex-UMP écolo devenue «borlooïste», pourrait également faire partie du casting.

En clair, aucune tête d’affiche ne sort du lot pour reprendre les rênes de la maison.  

A l’extérieur, le nouveau maire de Pau s’est remis dans le jeu après sa victoire électorale. Mais François Bayrou aura du mal à se débarrasser de l’image de «traître» qu’il a contractée lors de la présidentielle. Autant dire que pour lui, c’est mission impossible, même s’il est seul de la troupe à pouvoir présenter des états de service qui pourraient l’autoriser à revendiquer la direction d’un grand centre autonome et européen. Son bras droit Marielle de Sarnez, qui a resserré les liens du MoDem avec l’UDI sous l’égide de l’UMP, via sa présence sur les listes NKM à Paris, voudra probablement mettre y apporter sa touche.

Cependant, toutes ces velléités d’indépendance ne sont pas vues d’un très bon œil du côté de l’UMP. Même s’ils savent que l’Alternative –sigle qui regroupe l’UDI et le MoDem– présentera ses propres listes aux européennes, les dirigeants du principal parti de l’opposition ne désespèrent de convaincre les centristes de faire cause commune avec eux aux élections régionales de 2015. Il suffit pour cela d’observer le mal que se donne Valérie Pécresse pour tenter de les ramener au bercail afin de s’assurer la conquête de l’Ile-de-France, l’étape ultime étant de s’épargner une candidature centriste à la présidentielle de 2017. En cela, la bataille des seconds couteaux pourrait grandement aider l’UMP.

Olivier Biffaud

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Journaliste
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