Economie

Le Quai d’Orsay veut régner sur la diplomatie économique

Anne Denis, mis à jour le 08.04.2014 à 9 h 57

Dix-huit mois après l’impulsion donnée par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui récupère la tutelle du Commerce extérieur, la «diplomatie économique» a-t-elle fait ses preuves? Bilan d’étape avec Jacques Maire, patron de la direction des entreprises et de l’économie internationale au Quai d’Orsay.

Laurent Fabius signe un contrat à Ryad, le 29 décembre 2013. REUTERS/Kenzo Tribouillard/Pool.

Laurent Fabius signe un contrat à Ryad, le 29 décembre 2013. REUTERS/Kenzo Tribouillard/Pool.

Rares sont ceux qui l’ignorent encore: depuis 2012, et sous la houlette de Laurent Fabius, le ministère des Affaires étrangères a une nouvelle priorité, la diplomatie économique. Une «Direction des entreprises et de l’économie internationale» (DEEI) de 75 personnes a été créée, la plupart des ambassades se sont dotées d’un «conseil économique», une petite dizaine de représentants spéciaux, «personnalités à l’expertise reconnue», ont été nommés dans plusieurs zones du monde jugées stratégiques, des diplomates de carrière ont été mis à la disposition des régions pour rapprocher les entreprises du réseau diplomatique, des plans d’action interministériels par pays ont été lancés. Désormais, le Quai d’Orsay dorlote les entrepreneurs.

La deuxième édition des «Rencontres Quai d’Orsay Entreprises», organisée mardi 8 avril par le ministère et où quelque 800 personnes sont attendues, sera donc, pour Laurent Fabius, l’occasion de dresser un premier bilan de cette stratégie, d’en fixer de nouveaux caps et, sans doute, d’en revendiquer un peu plus la maîtrise.

Au début, le concept a été accueilli avec scepticisme, souvent au motif qu’il n’était pas vraiment nouveau et qu’en outre, il risquait de déclencher une guerre de territoires avec Bercy. La guerre a bien eu lieu, une guerre d’usure que Bercy a sans doute aujourd’hui perdue puisque, selon les derniers arbitrages, le secrétariat d’Etat au Commerce extérieur, aux Affaires européennes et au Tourisme (pour lequel Fleur Pellerin est pressentie), devrait passer sous la tutelle du ministre des Affaires étrangères. Que le Commerce extérieur quitte Bercy pour le Quai d’Orsay serait une petite révolution et une victoire en rase campagne de Laurent Fabius sur Arnaud Montebourg, qui s’y est farouchement opposé.

En théorie, ce transfert ne pourrait que donner un nouvel élan à la diplomatie économique dont le Quai d’Orsay serait désormais le seul patron, et permettre de coordonner davantage les moyens d’action, même si les équipes travaillent déjà ensemble. Mais les opposants à cette décision évoquent, eux, des difficultés d’intégration des personnels de Bercy, ou l’impréparation et le manque de culture économique du désormais «Ministère des Affaires étrangères et du développement international» (MAEDI)…

Mille ETI et PME de croissance

Quid, justement, du travail déjà accompli au Quai d’Orsay? Lors de l'arrivée de Laurent Fabius, «son objectif était de confirmer notre message de disponibilité auprès des entreprises», explique à Slate.fr Jacques Maire, directeur de la DEEI et donc pilote de la diplomatie économique au ministère. Fils de l’ancien leader de la CFDT Edmond Maire, cet énarque a débuté dans la diplomatie avant de passer par plusieurs cabinets ministériels, dont celui de Pierre Bérégovoy à Matignon, puis de rejoindre le groupe d’assurances Axa pendant une dizaine d’années.

«En 2012, poursuit-il, le constat dressé par Laurent Fabius a été le suivant: en une douzaine d’années, Bercy avait perdu la BFCE et quasiment la moitié de ses effectifs internationaux. En comptant Ubifrance, l’Afii et les services économiques, les effectifs dédiés représentaient 1.500 personnes dans une soixantaine de pays. En face, il y avait les 15.000 membres des services diplomatiques à l’étranger répartis dans 163 ambassades et 92 consulats. Si on voulait accélérer la promotion à l’export, c’était ce réseau qu’il fallait mobiliser.»

Sauf qu’il est alors mal adapté à cette nouvelle tâche. «Le Quai d’Orsay s’intéressait surtout aux grands contrats d’armement, du nucléaire, de l’aéronautique, de l’espace et des infrastructures très haut de gamme style TGV. Les ambassadeurs, eux, s’investissaient certes dans tous les secteurs mais sans réel mode d’emploi ni soutien et relais à Paris», reconnaît Jacques Maire. Pour lui, l’équation est simple:

«Le déficit commercial de la France a atteint 61 milliards d’euros en 2013. En face, nous avons 39 milliards de grands contrats (dont 30 milliards d’aéronautique) auxquels s’ajoutent 6,5 milliards de contrats militaires. Comment combler le fossé, sachant que la France détient déjà 50% du marché mondial aéronautique, 35% de celui des grosses turbines électriques, plus de 50% du secteur naval militaire et 75% de l‘espace?

Nous n’y arriverons ni avec les 10.000 PME qu’Ubifrance accompagne à l’export, ni avec les grands groupes du CAC 40, qui sont majoritairement dans les services et, qui plus est, savent se débrouiller seuls. Ma cible, ce sont les quelque 1.000 ETI [entreprises de taille intermédiaire] et PME de croissance, qui exportent chaque année entre 25 et 500 millions d’euros, parfois 1 à 2 milliards, et dont personne ne s’occupait plus. Si chacune d’elle fait 10 millions de plus à l’export, nous comblons déjà 10 milliards de déficit!»

Jacques Maire a donc mis en place, «à coût nul» dans un contexte de réduction de 5% par an des effectifs, une «organisation client» avec une personne bien identifiée pour chaque secteur de l’industrie française: agroalimentaire, santé, chimie, infrastructures, énergie etc, dotée d’une approche nettement «business». Beaucoup sont des agents du Quai dont les fonctions ont évolué «mais la moitié des 75 membres de la DEEI viennent du privé. Ils ou elles sont embauchés au rythme des départs, avec, pour les secteurs à dimension technologique, un spécialiste senior venu de l’extérieur et un fonctionnaire junior du ministère», explique le directeur, soulignant aussi la présence d’experts des marchés financiers tout au long de la chaîne hiérarchique.

Adapter le troisième réseau diplomatique du monde

Il ne le cache pas, cette stratégie volontariste permet aussi de justifier le maintien du troisième plus grand réseau diplomatique du monde, voire d’y créer de la valeur:

«Aujourd’hui, un poste permanent au Tadjikistan ne se justifie pas par la rédaction de notes sur le traité de l’Antarctique mais par des enjeux, certes sécuritaires, mais surtout économiques. Et même si nous n’exportons que 50 millions d’euros par an, l’impact d’une présence physique en Zambie est plus réel que ne l’est celle d’Ubifrance en Belgique, où des milliers de PME françaises iront de toute façon.»

Autre argument:

«L’Afrique nous a coûté des dizaines de milliards d’aide publique au développement pendant 40 ans. Maintenant qu’elle est au seuil de la solvabilité, on ne peut envisager d’y réduire la voilure. Au seul Mozambique, la France a injecté 2 milliards en 2 décennies. Il n’est pas question de se replier alors que ce pays vient de découvrir du gaz!»

La volonté du ministre est donc d’adapter le réseau, notamment en redéployant des effectifs, essentiellement de la zone OCDE vers les zones de croissance.

Quel premier bilan tire-t-il de son action? Jacques Maire raisonne en termes de mobilisation des équipes. Les ambassadeurs ont, en 2013, consacré 35% de leur temps à l’économie, «ce qui est énorme»:

«94 ambassades se sont dotées d’un conseil économique réunissant tous les acteurs publics et privés concernés.»

Les trois quarts de l’action consistent à accompagner les entreprises à l’international, en travaillant par filières et collectivement pour rechercher partenaires et investisseurs. L’objectif n’est pas de concurrencer Ubifrance et ses prestations individuelles tarifées, mais de proposer un appui gratuit autour de la fourniture de contacts politiques, de liens avec les grands donneurs d’ordre, d’aide concernant des problèmes fiscaux ou règlementaires, etc.

Les représentants spéciaux, des personnalités renommées, ont quant à eux été choisis pour faciliter la relation économique avec des pays qui, après une période de tensions, veulent relancer les échanges avec la France. Ainsi Louis Schweitzer, dont l’aura au Japon, en tant qu’artisan de l’alliance Renault-Nissan, est forte, «a permis de renouer le dialogue France-Japon, ce qui s’est concrétisé par la première commande d’Airbus de l’histoire».

Vendre la «marque France» 

Mais la diplomatie économique doit aussi servir à susciter l’intérêt des investisseurs étrangers pour la «marque France». Le Mexique, où François Hollande se rend les 10 et 11 avril en visite d’Etat avec un certain nombre de contrats en perspective, est un cas emblématique de ce que cherche à faire le ministère.

Des grands groupes comme Safran ou Eurocopter y sont déjà bien implantés mais, explique Jacques Maire, «notre représentant spécial Philippe Faure a su réunir autour d’un conseil stratégique franco-mexicain des investisseurs pesant des dizaines de milliards de dollars. Ce qui lui a permis de lever quelques centaines de millions d’euros de fonds mexicains prêts à s’investir dans des filiales françaises pour développer la filière locale de l’aéronautique, avec laquelle s’engager dans des coopérations et prospecter les marchés américains». Ce fonds devrait d’ailleurs s’étendre à l’énergie, depuis le vote mémorable à Mexico, en décembre dernier, de la réforme mettant fin à 75 ans de monopole d’Etat sur les ressources énergétiques.

Jacques Maire évoque d’autre part «un partenariat noué avec les Saoudiens et les Koweïtiens pour déterminer les secteurs d’excellence français dans lequel ils veulent investir». «De même, ajoute-t-il, les fonds des pays du Golfe souhaitent contribuer à financer de la présence française en Afrique, notamment en Afrique musulmane, dans le but de stabiliser les pays du printemps arabe. Ils font confiance à notre approche de long terme dans la région. Nous avons d’ailleurs organisé une mission à la Banque islamique de développement, l’un des principaux bailleurs de fonds sur la zone du printemps arabe, avec une dizaine de nos principales entreprises d’énergie et d’infrastructures.»

Autre exemple, l’activisme en Slovénie du représentant pour les Balkans Alain Richard, ancien ministre de la Défense, qui a réussi, avec l’ambassadeur et la DEEI, à convaincre des entreprises françaises, notamment dans la gestion aéroportuaire et la distribution, de s’intéresser au programme de privatisations de ce pays a priori peu attractif.

Les initiatives abondent même si, un peu partout, les essais attendent encore d’être transformés. L’état d’esprit, lui, semble bel et bien en cours de mutation chez les diplomates.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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