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Les propos alarmistes sur l'incapacité de l'Otan à défendre l'Europe face à la Russie sont grotesques

Fred Kaplan, mis à jour le 07.04.2014 à 14 h 10

Rendez-vous compte: depuis la fin de la Guerre froide, on est passé de 400.000 à 67.000 soldats prêts à défendre le continent. Effectivement. Mais ce n'est pas la seule chose qui a changé.

Un tank russe, à côté de Simféropol, le 31 mars 2014. REUTERS/Yannis Behrakis

Un tank russe, à côté de Simféropol, le 31 mars 2014. REUTERS/Yannis Behrakis

Oui, la crise en Ukraine est préoccupante. Oui, les décisions de Vladimir Poutine sont imprévisibles et, oui, les 30.000 soldats russes postés près de la frontière ukrainienne suscitent un sentiment d'effroi et de danger inédit depuis la Guerre froide. Cela étant dit, on commence à dépasser les bornes en matière d'alarmisme. Des préoccupations légitimes sont en train de partir en vrille et voilà qu'on crie à la guerre, qu'on tremble, dans un mélange de paranoïa et de nostalgie, ce qui ne fait qu'aggraver inutilement le malaise et déformer gravement la réalité de la situation.

Un étrange spécimen de tout ce tohu-bohu se retrouve dans un article du New York Times, daté du 26 mars, et titré «Avec les réductions militaires, l'Otan a perdu sa redoutable force de dissuasion face à la Russie». D'habitude compétents, les journalistes Helene Cooper et Steven Erlanger y font remarquer que les Etats-Unis ont «réduit drastiquement leurs contingents européens depuis une décennie». Par exemple, «au summum de la Guerre froide» (qui remonte en réalité à trois décennies, mais passons), nous avions à peu près 400.000 soldats sur le pied de guerre pour défendre l'Europe occidentale –un chiffre passé aujourd'hui à environ 67.000. En termes de régiments, d'armement et autres équipements militaires, les journalistes écrivent que «la présence militaire américaine» en Europe «a diminué de 85% par rapport à ce qu'elle était en 1989».

Cependant, l'article ne fait aucune mention du déclin de la «présence militaire» russe en Europe depuis cette époque. Un seul mot suffit pourtant pour qualifier la chose: disparue. Jadis surpuissant, le Pacte de Varsovie –l'alliance que dirigeaient les Russes pour faire face à l'Otan le long du rideau de fer– n'est plus. Et les pays qui formaient, à l'époque, sa première ligne de défense –l'Allemagne de l'Est, la Tchécoslovaquie et la Pologne– ont depuis rejoint l'Occident et, de fait, l'Otan. Ce qui n'a rien d'un fait ésotérique, mais son omission rend l'article du Times bien plus effrayant qu'il ne devrait l'être.

La Guerre froide est finie

A l'intérieur de ses propres frontières, l'armée russe n'a rien à voir non plus avec la redoutable force qu'elle a pu être autrefois. Depuis 1990, selon les données collectées par GlobalSecurity.org, les troupes russes ont été réduites de 1,5 million à 321.000 d'individus. Sur la même période, les divisions blindées ont été taillées en pièces et sont passées de 46 à 5, les divisions d'artillerie de 19 à 5, les divisions de fusiliers motorisés de 142 à 19, et ainsi de suite pour tous les rangs de l'armée russe.

En bref, si les Etats-Unis ont «réduit drastiquement leurs contingents européens», c'est qu'il n'y a plus de menace justifiant le maintien d'une telle force. Et le fait que Poutine s'empare de la Crimée n'augure en rien du retour de cette menace –pas même à un quelconque niveau commandant la restauration de l'Otan telle qu'elle était aux alentours de 1989.

Les manœuvres de Poutine ont asticoté les nerfs des membres les plus récents, et les plus à l'Est, de l'Otan, notamment la Pologne et les pays Baltes. Jadis, ils faisaient partie du Pacte de Varsovie; au sein de leurs populations, les adultes se souviennent de l'occupation russe; et, sans ancienneté au sein de l'Otan, la même qui lie ses membres les plus occidentaux, ils se demandent tout naturellement si nous sommes réellement susceptibles d'honorer les engagements dictés par l'Article 5 du traité (ie. qu'une attaque contre un est une attaque contre tous). Le Président Obama s'est attelé à dissiper ces craintes par l'envoi de renfort de troupes et d'avions de combat dernier cri dans ces pays. Et le discours qu'il vient de prononcer à Bruxelles –un de ses plus vibrants– visait aussi à garantir ce genre d'engagements.  

L'Ukraine n'est pas un membre de l'Otan.

En 2008, le Président George W. Bush avait envisagé de proposer à l'Ukraine une procédure d'adhésion rapide, à la suite de l'invasion russe en Géorgie, puis s'était judicieusement ravisé. Premièrement, des sondages avaient montré que seule une petite minorité d'Ukrainiens souhaitait rejoindre l'Otan. Deuxièmement, des discussions à haut niveau au sein de l'Otan avaient révélé que peu d'alliés étaient disposés à partir en guerre pour défendre l'Ukraine. Troisièmement, durant leur présidence, Bush père et Bill Clinton avaient garanti aux dirigeants russes que l'expansion orientale de l'Otan ne toucherait pas les frontières de la mère patrie, une limite dont même George W. Bush réussit finalement à saisir la sagacité.

Des craintes justifiées

Pour autant, une invasion russe de l'Ukraine –ou une incursion dans ses territoires les plus au sud et à l'est, là où les sentiments pro-russes sont faciles à enflammer– générerait des craintes et des tensions énormes dans toute l'Europe –qui ne porteraient pas uniquement sur le sort de l'Ukraine, mais sur la prochaine idée que Poutine serait alors susceptible de concrétiser. Telle est la vraie raison des contre-manœuvres de l'Occident (les sanctions, les déploiements, les discours, les sommets): le but, ce n'est pas de récupérer la Crimée (elle ne reviendra pas et tout le monde le sait), mais de dissuader Poutine d'aller plus loin.

Poutine rêve de restaurer la Grande Russie (ses lamentations sur la chute de l'Union soviétique comme «plus grande catastrophe politique du XXe siècle» sont restées célèbres), mais ses actions demeurent celles d'un tacticien opportuniste. Il ira aussi loin qu'il peut, mais –pour l'instant– pas plus loin.

La Crimée était un gain facile: il avait déjà des troupes sur place, ainsi que le quartier général d'une large flotte. Pour beaucoup de Russes, la péninsule leur appartenait déjà. Poutine a donc su profiter de l'agitation à Kiev pour s'en emparer pour de bon. Le but désormais, ce que savent pertinemment Obama et d'autres leaders occidentaux, c'est de faire comprendre à Poutine qu'il va au-devant de gros ennuis si jamais il s'empare d'autres territoires.

Et c'est ici que le genre de chiffres cités dans l'article du Times n'ont absolument aucun sens. Selon des officiers occidentaux, et bon nombre de spécialistes indépendants, les forces rassemblées par la Russie dans son district militaire occidental sont capables d'envahir les villes les plus à l'est de l'Ukraine, comme Donetsk* et Dnipropetrovsk. Les manœuvres commenceraient sans doute par l'envoi de forces spéciales afin de recruter des alliés locaux, pour se poursuivre par une vague de cyber-attaques visant à détraquer et berner les réseaux de communications et d'alerte ukrainiens, pour finir par une attaque-éclair menée à base de tanks, de parachutistes, etc.

Mais l'occupation plus ou moins durable de ces villes est une autre paire de manche. La logistique –le ravitaillement des troupes– a toujours été le talon d'Achille de l'Armée russe, même au plus fort de la Guerre froide; et c'est toujours le cas. Ensuite, il y a l'armée en elle-même. Les forces spéciales et les parachutistes sont des professionnels, mais le reste des troupes est composé de conscrits, engagés pour une année, et que bon nombre d'entre eux passent dans un état d'ébriété certain. S'ils tombent sur une quelconque résistance, que ce soit de la part de l'armée ukrainienne (là aussi, une belle bande de bras cassés), d'«irréguliers» (des insurgés locaux) ou d'agents extérieurs (une ou deux escouades des Delta Force), les soldats russes pourraient sérieusement s'enliser.

Politiquement parlant, Poutine se retrouverait sur un terrain des plus glissants. A l'heure actuelle, il n'a pu s'allier les faveurs que de dix pays –de l'engeance des Biélorussie, Cuba, Corée du Nord, Nicaragua, Soudan et Syrie– pour s'opposer à une résolution de l'ONU condamnant l'annexion de la Crimée. S'il envahit l'Ukraine, un Etat souverain fort d'un siège aux Nations unies, son isolement ne fera que se renforcer sur un plan politique, diplomatique et économique.

De même, s'il franchit cette ligne, il fera sortir comme jamais les nations occidentales de leur torpeur post-Guerre froide. Il peut compter sur la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la France pour donner un coup de fouet à leurs budgets militaires, et ce de façon hostile à la Russie. Il peut aussi compter sur les Etats-Unis pour envoyer davantage de troupes, d'avions de combat et même davantage d'armes vers la Pologne et les pays Baltes –aux chiottes la peur de la provocation. Et, par ailleurs, il doit forcément connaître la leçon que d'autres Etats-Nations ont appris ces dernières années: s'il s'engage dans un conflit conventionnel avec l'armée américaine, il le perdra, et violemment.

Ce qui explique pourquoi Poutine en restera probablement là. Pavel Felgenhauer, le spécialiste le plus brillant des forces militaires russes, fait aussi remarquer dans Foreign Policy que la relève des conscrits russes est prévue en avril. Des régiments avec une année de formation à leur actif (et en tant que telle, cela ne vaut pas tripette) sont donc remplacés par de nouveaux troufions qui ne brilleront pas par la ferveur de leur vocation belliqueuse, ni même par la compétence nécessaire pour mener à bien une telle mission. Si Poutine voulait envahir l'Ukraine, le meilleur moment pour le faire aurait été dans la foulée de l'annexion de la Crimée.

Là encore, et c'est une autre source de nervosité, Poutine a déjà fait preuve de son irrationalité. Il possédait déjà, réellement, la Crimée, et aurait pu probablement, avec le temps, officialiser son emprise par des méthodes plus pacifiques. Il tenait bon nombre de leviers d'influence en Ukraine et aurait pu faire en sorte que les prochaines élections tournent en sa faveur, que ce soit en graissant la pâte des principaux candidats ou via d'autres bonnes vieilles techniques.

Poutine n'était pas obligé d'emprunter la trajectoire qu'il a choisie. Peu l'avaient d'ailleurs prévu, ne serait-ce que parce qu'il ne pouvait rien en tirer de bon et qu'il avait d'autres moyens pour réaliser ses objectifs. C'est une autre raison d'être nerveux aujourd'hui. Il n'était pas non plus obligé de faire des incursions en Ukraine continentale: il ne pourra vraiment rien en tirer de bon, et il y a d'autres moyens d'étendre l'influence russe dans ce pays.

Pour autant, il a bien fait mainmise sur la Crimée. Avancera-t-il aussi jusqu'à Donetsk*? Personne ne le sait, et c'est un sujet de préoccupation. Mais pas de panique: les Nations de l'Otan ne sont pas en danger de mort. Prétendre le contraire en comparant l'état actuel de l'alliance avec celui de 1990 est profondément fallacieux et, quoi qu'il en soit, absurde.

Fred Kaplan

Traduit par Peggy Sastre

NDLE: Cet article a été initialement publié sur Slate.com le 28 mars, soit avant que des manifestatnts pro-russes n'envahissent le siège de l'administration provinciale de Donetsk, le 6 avril.

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