Culture

Miossec: «Je suis le chanteur du temps qui passe, c’est mon truc»

Éric Nahon et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.04.2014 à 13 h 42

Il y a eu «Boire», le chef-d'œuvre des trente ans, puis «1964», le très beau disque des quarante. À l'orée de la cinquantaine, «Ici-bas, ici même», le neuvième album du Brestois, sonne juste et tape fort. En douceur, mais hanté par le spectre des amis disparus. Rencontre.

Détail de la pochette de «Ici-bas, ici même» de Miossec (PIAS).

Détail de la pochette de «Ici-bas, ici même» de Miossec (PIAS).

Miossec a de la chance avec les dizaines. Après le chef-d'oeuvre Boire (1995), enregistré à trente ans, le très beau 1964 (2004), sorti à quarante, le Brestois nous offre, à l'orée de la cinquantaine, un Ici-bas, ici même déroutant mais magnifique.

Déroutant parce que le chanteur semble apaisé et chante parfois comme s’il avait avalé un kilo de miel. Mais magnifique parce qu’on a l’impression qu’il est enfin à son zénith, à l'équilibre. Il nous fait le coup de l’album de la maturité, ce vieux cliché.

Et s'il avait toujours besoin d’une étape pour se réinventer? «Je suis le chanteur du temps qui passe, c’est mon truc. Il faut bien que quelqu’un le fasse», se contente-il de répondre. Les chiffres ronds ne le laissent pas indifférent. Il a un besoin d’histoires, et aussi parfois d'Histoire: lui qui chantait «la France immobile devant Pasqua, l'horreur» ou «On était tellement de gauche» nous demande ici (Le plaisir, les poisons) si, aux élections, on a «un jour trouvé le bon»…  «J’ai l’impression que chaque chanteur doit avoir sa fonction, répète-t-il. Et moi, je veux bien m’occuper du temps qui passe.»

En 2014, il a d’ailleurs reçu la Victoire de la Musique de la meilleure chanson pour 20 ans, un titre écrit pour Johnny Hallyday où l'on trouvait la phrase suivante:

«Est-ce qu’on peut encore toucher le ciel, quand on n'a plus vingt ans?»

C’est sans doute d’avoir écrit pour Johnny qui lui a mis encore une petite pression:

«Si derrière ça, j’écris pour moi comme une merde, ce n’est pas possible.»

«J'essaie simplement de faire la même chose»

Même si l'on y retrouve des traits typiques, comme ces rimes construites sur la répétition d'un même mot («Et si tu m'aimes encore, dis-moi au moins pourquoi/Si ce n'est plus le cas, j'veux pas savoir pourquoi»), Ici-bas, ici même évite l’autoparodie ou la complaisance. Miossec y parle moins avec le «je», celui qui, inoubliable, ouvrait son premier album («J'vous téléphone encore, ivre mort au matin...»). Se détache de lui-même et de son personnage pour nourrir une fiction et des sentiments universels.

Pour composer et arranger ce nouveau disque, il s’est entouré de l’ingénieur du son Jean-Baptiste Brunhes et du chanteur Albin de la Simone. Les textures sonores du nouvel album ont donc été produites à trois, à parts égales.

Le trio a voulu livrer un disque «naturel». «J’avais envie que l’on puisse toucher chaque instrument par la main…», raconte Miossec. Ce qui laisse la voix du chanteur au premier plan, la musicalité discrète du disque, sous ses allures plutôt sobres, se révélant à petites touches au fil des écoutes –un sifflotement, une rythmique en forme d'averse, un air d'accordéon.

Tout comme les «parentés» évidentes entres des nouveaux et des anciens morceaux: pour vous en assurer, écoutez Le cœur (2014) et Je plaisante (1997). «Oui évidemment, mais c’est comme comparer deux morceaux de Neil Young en expliquant qu’il y a de la guitare folk à chaque fois, reprend le chanteur. Je ne cherche pas forcément à me renouveler ou à céder aux gadgets de l’époque. Chez moi, je n’écoute que de la musique intemporelle, pas de la musique du moment. J’essaie simplement, modestement, de faire la même chose.»

Miossec aime suivre des artistes à la carrière longue, dont il écoute aussi bien les nouveaux disques que les anciens:

«Quand un Dylan ou un Neil Young sort, je me jette dessus, oui. Quand on aime suivre la carrière de quelqu’un, on ne peut que se réjouir quand il produit un album.  Parmi tous ces nouveaux morceaux, il y en a toujours un qui me fait "boum". Avec des gens comme Tom Waits ou Nick Cave, à tous les coups, il se passe quelque chose.»

>>> À lire aussi: «À quel alcool correspond chaque album de Miossec?»

«Une fois que le dernier mot est dit...»

A peu de choses près, on pourrait reprendre cette citation et l’appliquer à la musique de son auteur, y compris dans son refus de vouloir céder au recyclage des modes passées. «Pour moi, c’est totalement un disque de chansons françaises, tout simplement», explique-t-il.

Français, mais où on perçoit des réminiscences de son travail musical avec le Belge Stef Kamil Carlens, ex-Deus et Zita Swoon, sur l’album L’Etreinte en 2006. On y entendait beaucoup de chœurs, presque gospel, et des envolées musicales inhabituelles dans le paysage musical francophone. C’est également le cas sur les chœurs impressionnants du morceau Des touristes, qui clôt Ici-bas ici même:

«C’est vrai, je ne peux pas le nier, mais cette envie de choeurs date de plus longtemps encore. Ma véritable inspiration, c’est Le mystère des voix bulgares, édité aux Chants du monde dans les années 70»

Devant notre étonnement, Miossec se marre. «Pour la petite histoire, ce collectif féminin a inspiré Crosby, Stills, Nash & Young et a contaminé toute la musique folk en lui donnant un côté choral», explique-t-il.

Au départ, Jean-Baptiste Brunhes et Albin de la Simone ne voulaient pas de ces chœurs «poitrinaires», sans doute effrayés par ce qu'ils pouvaient donner. «Je comprends, sourit aujourd’hui le chanteur. Ça peut carrément être pompier.»

Ce chœur instrumental d’une minute entière prend une résonance particulière alors se termine une chanson qui explique que nous ne sommes que de passage, et que «là-haut… tout baigne». Miossec élude:

«J’ai toujours voulu éviter la logorrhée du chanteur, blablabla. L’idée était d’intégrer les instrumentaux dans les chansons pour pouvoir respirer. Une fois que le dernier mot est dit… la partie instrumentale arrive et met ces mots en résonance.»

«Obligé de parler de la mort»

L’autre grand moment musical qui aurait pu être casse-gueule (ces claps de mains très proches du micro…) se passe sur Nos morts. Là encore, Le mystère des voix bulgares est proche… Sur la plage instrumentale, des voix en canon forment une montée hantée qui se termine, apaisée, sur un Miossec qui susurre, en un uppercut poétique:

«On est quand même plus beaux vivants que morts/Même si on a l’air moins reposé/C’est qu’ici on fait bien trop d’efforts.»

De son propre aveu, Miossec avait envie de se coltiner à la faucheuse. Arriver à la cinquantaine ne vous change pas seulement un homme, ça lui enlève souvent des personnes aimées. De la famille, des copains… «J’ai l’impression qu’après l’épidémie de sida, je vois une épidémie de cancers. J’étais obligé de parler de la mort.»

C’est le seul moment où les yeux bleus du Breton ne nous fixent pas intensément. Le regard se détourne. «Tu vois, me je dis qu’à 50 ans, si tu es là pour en parler, c’est déjà gigantesque…» Silence. «A 30 balais, c’était très punk. A 50 ans… c’est autre chose.»

Et s’il a écrit une chanson pour chaque dizaine de l’âge adulte (les dix ans étant déjà pris par Souchon), à cinquante ans, il chante:

«C’est pas fini, on vient à peine de commencer, c’est pas fini, on peut encore se retourner.»

«En vrai, je n’y crois pas une seconde, reprend-il, goguenard. Quand j’écris "se retourner", c’est dans le sens maritime… Ça veut dire retourner au port. Dans la vraie vie, ça n’est pas possible. Tout ce que tu peux faire, c’est passer à la caisse…»

Ce n’est donc pas la chanson d’une nouvelle adolescence possible. «Ce n’est pas parce que ça passe par la bouche d’un chanteur que tout est véridique. Je ne suis pas l’écorché vif de service…», se défend encore une fois Miossec. Après tout, on en demande pas autant à un écrivain ou à un poète. «Ce n’est pas de la fiction intégrale non plus. Je cherche quand même des petits bouts de vérité ici et là.»

Comme Henri Calet, cet écrivain admiré qui tressait fiction et autobiographie et dont il citait, il y a déjà presque dix ans l'ultime phrase de l'ouvrage posthume Peau d'ours («Ne me secouez pas, je suis plein de larmes») sur La facture d'électricité. «Ce n'est pas ma faute si, en écrivant, mon stylo se transforme en scalpel», écrivait Calet dans les mêmes pages. Comme celui de Miossec.

Éric Nahon et Jean-Marie Pottier

Miossec, Ici-bas, ici même (PIAS). Sortie le 14 avril.

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