Culture

«Heli», le cauchemar éveillé d'Amat Escalante

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 15

Prix de la mise en scène en 2013 à Cannes, le cinéaste mexicain filme, de matière tour à tour frontale et caressante, son pays confronté à une incroyable violence, sans jamais tomber dans la complaisance ou la manipulation.

«Heli», d'Amat Escalante (Mantarraya Producciones)

«Heli», d'Amat Escalante (Mantarraya Producciones)

Heli, d'Amat Escalante avec Armando Espitia, Andrea Vergara, Linda González Hernández | Durée: 1h45 | Sortie: 8 avril 2014

L’ouverture d’Heli, troisième long métrage du Mexicain Amat Escalante après Sangre et Los Bastardos, est à la fois brutale et ouverte.

Brutale est la situation montrée, deux corps ensanglantés, plus morts que vifs, sur le plateau d’un pick-up. Ouverte, la durée du plan, l’incertitude du statut ou même de la situation, jusqu’à cet indice –une botte du type «rangers» posée sur un des corps. Puis, hiéroglyphe macabre dont le sens précis ne s’explicitera que bien plus tard, un corps pendu sous un pont. Ainsi sera le film, lauréat du prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes.

Sans cesse, le cinéaste construit des conditions d’attente, sans cesse il déplace la distance et la posture où il place le spectateur. Cette distance peut être très proche et cette posture terriblement frontale, lors de scènes de violence aux limites du soutenable, montrées sans détourner le regard. A d’autres moments, les corps sont caressés avec une délicatesse aérienne, ou les personnages inscrits en silhouette minuscules dans des paysages immenses.

Nulle manipulation dans ces changements, mais la volonté d’établir un ensemble de circulations entre œuvre et public, dès lors qu’il ne saurait être question, ni d’édulcorer le caractère extrême des phénomènes évoqués, ni d’en faire un processus de fascination.

Heli raconte le sort monstrueux d’une famille qui se trouvera croiser le chemin de flics mafieux aux méthodes barbares. Il prend en charge l’incroyable violence qui ravage le Mexique contemporain sous les signes croisés du trafic de drogue, de la corruption des politiques et des forces de l’ordre, de la misère et d’une surenchère sans fin dans le spectacle des souffrances infligées –spectacle où les archaïques exhibitions de corps mutilés et Internet font horriblement bon ménage.

Cette histoire, Escalante la raconte aussi grâce à l’attention portée aux corps et aux visages du jeune homme qui donne son nom au film, de sa femme et de sa sœur par qui le malheur arrive. Il la raconte en inscrivant constamment les trajectoires extrêmes de ses protagonistes dans un environnement, des endroits où les gens vivent et travaillent, des matières qui sont celles des maisons, des meubles, des matériaux de la vie même. Et il la raconte par la sensibilité avec laquelle il filme un cactus, une route sans fin à travers une terre aride, la blancheur crue de la lumière.

Si les scènes de torture, qui ont dérangé de bonnes âmes lors de la présentation du film en compétition officielle sur la Croisette, sont aussi impressionnantes sans être complaisantes, c’est que les corps, dans l’amour physique, le travail à l’usine ou l’entraînement sportif, ont conquis une place qui se situe à l’exact point d’intersection entre l’intense dimension documentaire du film et son côté fantastique. Oui il s’agit bien d’un cauchemar, mais dont les personnages —hélas pour les Mexicains, heureusement pour le film— ne sont pas des créatures fantasmagoriques mais des gens bien réels.

Jean-Michel Frodon

Note de la rédaction: Slate.fr est partenaire de la sortie de Heli. Cet article est une nouvelle version de la critique publiée lors de la présentation du film au Festival de Cannes 2013.

Jean-Michel Frodon
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