Culture

Robert Mapplethorpe, l'oeil d'un maître classique de la composition

Anne de Coninck, mis à jour le 09.04.2014 à 7 h 38

Il ne laissait rien au hasard. Comme Léonard de Vinci, il enfermait ses modèles dans des formes géométriques. Comme Michel-Ange, il jouait avec des postures énergiques, galbant les lignes.

Une photographie de Robert Mapplethorpe REUTERS

Une photographie de Robert Mapplethorpe REUTERS

Réduire Robert Mapplethorpe aux clichés sulfureux seulement montrés dans des espaces clos, ou expliquer son talent artistique uniquement par son orientation sexuelle, est outrageusement simpliste.

Son inspiration, le photographe américain la puisait dans un idéal classique, un esthétisme du beau fait de perspective et d’équilibre, de contraste clair-obscur, empruntant à la sculpture grecque antique les règles de symétrie et de géométrie. Il était en quête de perfection pour tous ses sujets, des nus aux portraits en passant par les natures mortes ou les compositions de fleurs. Ces maîtres? Michel-Ange, Léonard de Vinci.

Une collaboration inédite entre le Grand Palais et le Musée Rodin nous offre deux approches de l’œuvre de l’artiste new-yorkais, près de 25 ans après son décès. Plus de 250 photographies pour d’un côté une rétrospective et 102 photographies et 52 sculptures signées Rodin pour une mise en parallèle de l’autre. Les deux événements donnent ainsi une vision très complète du travail du photographe américain qui définissait ces photographies «comme des sculptures, comme des formes qui occupent un espace».

La rencontre avec Patti Smith

«Je viens de l’Amérique suburbaine. C'était un environnement très sûr et c'était un bon endroit pour commencer, un bon endroit à quitter.» Robert Mapplethorpe est un enfant de New York, de ces quartiers, du Queens dont il est originaire, de Brooklyn où il a étudié au Pratt Institute, et enfin d’Alphabet City, Bowery, au sud-est de Manhattan, terre de toutes les immigrations et de tous les écueils. Il a navigué dans le New York de la fin des années 1960 aux années 1980, abandonné par la prospérité et déserté par les familles. Une cité au bord de la banqueroute où toutes les formes de délinquance gangrenaient les artères, ne diminuant pas, bien au contraire, l’énergie vitale et les pulsions créatives nées de tous les excès.

En 1963, Mapplethorpe a tout juste 16 ans quand il commence à suivre les cours du Pratt Institute, à Brooklyn, quittant du même coup une famille très catholique, et l’environnement très conservateur du quartier de son enfance situé dans le  Queens.

«Enfant j’étais catholique et j’allais à l’église tous les dimanches.» 

Il en conservera l’empreinte toute sa vie et fera des aller-retour vers les rituels catholiques et l’iconographie religieuse allant jusqu’à se présenter parfois dans des autoportraits en prêtre ou en évêque.

Il commence à étudier le dessin, la peinture et la sculpture. Il expérimente ses premiers collages ou se mêlent dessins et images prises dans des livres ou des magazines. Il faudra attendre 1970 pour qu’il puisse acheter son premier appareil photo, un Polaroïd, et produise ses propres clichés qu’il incorpore alors à ses collages. Sa première exposition, Polaroïd, date de 1973 à la Light Gallery, une des rares galeries qui n’expose alors que des photographes contemporains.

Entretemps, en 1967, il a rencontré Patti Smith. Amants l’espace d’un court instant, ils deviendront amis, âme sœur jusqu’au décès du photographe en 1989. Dans ses mémoires, Just Kids, la chanteuse américaine évoque ses premières rencontres  avec Robert Mapplethorpe, le sourire qui avait illuminé le visage de l’apprenti artiste lors de leur rencontre initiale, leur vie bohème, leur manque chronique d’argent, l’installation à Manhattan au Chelsea Hotel et leur immersion progressive au sein d’une communauté artistique qui saisit littéralement la ville à bras le corps. Enfin, elle évoque leur collaboration créative, leur désir absolu de ne faire que de l’art. Patti Smith et Robert Mapplethorpe ne seront jamais très loin, même si peu à peu le photographe se détache de sa muse et se vouant à d’autres passions.

L'érotisation de la photographie

Sa rencontre avec Sam Wagstaff, un richissime collectionneur de 20 ans son aîné, qui fut un temps conservateur notamment à la National Gallery à Washington DC, est décisive dans sa manière d’aborder son travail de photographe. Parce qu’il  lui offre un «vrai» appareil photo, un moyen format Hasselblad, qui impose aux photos de Mapplethorpe leur format carré et une composition implacable ou chaque élément doit strictement être à sa place. Mais surtout parce que Sam Wagstaff croit que la photographie est un art majeur et fustige alors son manque de reconnaissance. Leur relation légitimera la recherche esthétique du photographe et facilitera sa reconnaissance publique. Elle lui apportera aussi une certaine aisance matérielle et Robert Mapplethorpe peut alors pleinement se consacrer à la photographie.

Ses premiers sujets sont ses amis, les artistes qui foisonnent à New York, des musiciens bien sûr, mais aussi des stars de films X ou des anonymes membres de la  communauté S & M. Lui qui hésite à une revendication affirmée de sa sexualité, notamment vis-à-vis de sa famille, érotise pourtant presque tout ce qu'il photographie.

Il couche sur le papier photographique ses pratiques dans la vie. Il prend ses modèles comme des objets, les dominant. «Il ne vous voyait pas comme une personne, mais comme un objet d'art», explique David Croland, son premier modèle. Il n’hésite pas à repousser les limites et ces photos sont parfois très proches de la pornographie. Il choque... l’assume et le revendique. Il déclare non sans provocation:

«J’essaie d’enregistrer le moment dans lequel je vis, qui s’avère être New York. J’essaie de capter cette folie et d’y mettre un peu d’ordre... Ces images n’auraient pu être faite à une autre époque.» 

En 1978, il change de galerie et choisit la Robert Miller Gallery, l’une des meilleures galeries se consacrant principalement à la photographie à New York. Sa carrière est en marche. Son style peut s’affirmer.

La sélection du Grand Palais couvre toute sa carrière de photographe, des polaroids du début des années 1970 aux portraits de la fin des années 1980, en passant par les corps sculpturaux, féminins ou masculins dont l’américain transcendait la sensualité sourde, mais aussi quelques natures mortes et des fleurs en couleur.

Au fil des accrochages, ce qui frappe, c’est la maîtrise de la composition. Rien n’est laissé au hasard, les règles suivies sont strictes... et classiques. Comme Léonard de Vinci, il enferme ses modèles dans des formes géométriques, format de son appareil oblige. Comme Michel-Ange, il joue de ses modèles avec des postures énergiques, galbant les lignes ou les tendant parfois jusqu’à l’extrême.

La comparaison avec Rodin est plus inattendue: pourtant comme le sculpteur français, l’Américain refuse le superflu, le vêtement ne cache pas le corps nu, mais le met en valeur aux limites de l’abstraction, et devient un élément de théâtralisation. Et enfin Mapplethorpe transcende la lumière comme personne. Il sait en jouer pour accroître le volume, en abuser pour donner une texture à ses «formes parfaites» qu’il photographie en noir et blanc, libérant la dualité qui l’habite.

La fascination et le dédain de Warhol

Sa recherche artistique l'a mené à très tôt croiser Andy Warhol. «Saint Andy» comme certain de ses admirateurs appelait alors la figure du pop art de New York. Mais sa relation avec Warhol a toujours été compliquée, et pas seulement à cause de la (presque) génération qui les sépare. Mapplethorpe idolâtrait Warhol, le posant en rôle modèle tout au moins dans les premières années. En revanche, Warhol était beaucoup plus circonspect. Il a d’abord commencé par le «bouder».

Selon la biographie de Patricia Morrisroe, Warhol n’appréciait pas vraiment le jeune photographe:

«Il est si sale. L'odeur de ses pieds. Il n'a pas d'argent. Et cette horrible Patti Smith.»

Il aurait même refusé de s'asseoir à ses côtés parce qu'il était «malade». Pas vraiment des relations idylliques. Malgré tout, ils ont travaillé ensemble dès 1973 quand ils montèrent un projet pour la Gotham Book Mart, une librairie culte située Midtown à New York.

Sur le fond, tout opposait les deux personnalités. Mapplethorpe explorait ses racines au travers d’une culture classique, Warhol magnifiait la pop culture. Ils se rejoignaient pourtant sur l’empreinte et le rôle de la religion dans leur enfance et sur l’ambiguïté androgyne de leurs personnalités.

Au printemps 1988, pour sa dernière exposition, Robert Mapplethorpe imprime ses photographies sur de la toile de lin. Andy Warhol avait, dans les années 1960, imprimé sur de la soie. Dans sa dernière interview à Janet Kardon en 1987, l’artiste new-yorkais  explique que la photographie dans les années 1970 était «le médium parfait» pour «une époque ou tout allait vite... Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de regarder, de créer une sculpture».

Il pensait que la place de ses photographies étaient dans les musées, et il souhaitait «juste vivre assez longtemps pour connaître la gloire».

Anne de Coninck

  • Robert Mapplethorpe, Grand Palais jusqu’au 13 juillet 2014, Galerie sud-est, entrée avenue Winston Churchill de 10h à 22h du mercredi au samedi et de 10h à 20h le dimanche et le lundi. Fermeture le mardi.
  • Mapplethorpe-Rodin, Musée Rodin du 8 avril au 21 septembre 2014, 79 Rue de Varenne, 75007 Paris tous les jours sauf le lundi. 10h à 17h45. Fermeture le lundi.

 

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