France

Et si Manuel Valls était le «clone libéré» de François Hollande?

Olivier Biffaud, mis à jour le 07.04.2014 à 7 h 04

Parler de «cohabitation» entre le président de la République et son nouveau Premier ministre est un raccourci hâtif.

Un croisement entre Manuel Valls et François Hollande signé @GuillaumeTC, avec son aimable autorisation.

Un croisement entre Manuel Valls et François Hollande signé @GuillaumeTC, avec son aimable autorisation.

Et si Manuel Valls était en fait le double de François Hollande? Et si le nouveau Premier ministre était en réalité le «clone libéré» du président de la République?

Que n’a-t-on entendu et lu depuis la nomination –et même avant celle-ci!– du ministre de l’Intérieur à Matignon, en remplacement de Jean-Marc Ayrault, victime de l’échec électoral de la gauche aux municipales. Le chef de l’Etat n’aurait rien compris au «message» qu’a envoyé l’électorat… Il aurait fait le choix de Valls dans la précipitation ou sous la contrainte, au choix… Ce serait le plus mauvais casting imaginable…

C’était même un casting impossible à en croire Edwy Plenel. Péremptoire et définitif, le patron du site Mediapart assurait, dès avant le second tour: «Contrairement au bouteillon médiatique, il n’y aura pas de Manuel Valls premier ministre. La ligne de Manuel Valls a été sanctionnée dimanche», au terme du premier tour.

Badaboum! Trois jours après, Hollande nomme Valls, qui devient le 21e chef de gouvernement de la Ve République, Chirac ayant occupé deux fois la fonction à dix ans d’écart. Ce qui était donc impossible, inconcevable, irréaliste politiquement s’est tout de même réalisé au grand dam de tous ceux qui se sont coalisés pour l’empêcher.

La coalition regroupait donc –Valls va s’apercevoir qu’elle fonctionne et qu’elle va tourner à plein régime– une partie de la presse engagée, la gauche du Parti socialiste, la gauche de la gauche et l’extrême gauche ainsi que les apparatchiks écologistes en opposition avec leurs propres parlementaires. Le nouveau Premier ministre peut être assuré que cette cohorte va être accrochée à ses basques et que personne ne lui fera de cadeau.

Ce n’est –bien sûr– pas à sa personne que tous en veulent mais à la politique qu’il incarne. Mais c’est lui –bien sûr– qui doit, dès à présent, numéroter ses abattis.

Le but de l’opération est de montrer qu’il y a une profonde divergence d’approche politique entre le chef et le sous-chef. Que cet attelage ne peut pas fonctionner durablement.

Pour ce faire, on a même ressorti le mot «cohabitation» de la naphtaline pour expliquer, en clair, que le président est de gauche et que son Premier ministre serait de droite.  Comme si les élections municipales qui, comme leur nom l’indique, sont faites pour désigner le maire qui dirige chacune des 36.000 communes du pays, avaient d’un coup renversé la majorité issue des élections législatives. Certes, le scrutin des 23 et 30 mars a été catastrophique pour la gauche mais il n’a pas modifié la composition de l’Assemblée nationale.

Cette constatation ne signifie pas que les équilibres ne vont pas se modifier au sein de l’Hémicycle. Assurément, les députés communistes du Front de gauche, leurs homologues écolos et quelques individualités de l’aile gauche socialiste menacent déjà d’être parcimonieux de leur confiance, voire de leur soutien au nouveau Premier ministre.

Pour autant, ils n’iront certainement pas jusqu’à s’associer à l’opposition en votant contre les projets du gouvernement. Pas fous, ils prendront plutôt des postures en s’abstenant ou en ne participant pas au vote sur les textes qui ne leur conviendront pas. Ils savent très bien qu’ils se tireraient une balle dans le pied en votant une motion de censure déposée par la droite contre le gouvernement qui pourrait leur valoir, en retour, une dissolution de l’Assemblée dont ils seraient les grands perdants.

Moment de vérité pour la gauche

En réalité, la nomination de Valls est surtout un grand moment de vérité pour la gauche française dans toutes ses composantes. Loin d’établir une cohabitation au sommet de l’Etat, elle met en lumière le projet social-démocrate de Hollande.

À croire que le président de la République attendait ce moment là pour permettre à son double, son «clone libéré», de mettre en œuvre, ouvertement et sans complexes, la «politique de l’offre» qui est maintenant la sienne. Celle dont il pense qu’elle peut sortir le pays de l’ornière et lui permettre de repartir mais qui est en contradiction frontale avec la doctrine historique de la gauche, la «politique de la demande». En clair, le chef de l’Etat, qui est désormais acquis à la priorité de la lutte contre les dépenses et les déficits, a trouvé l’homme adéquat pour effectuer rapidement ce virage.

Ayrault, qui était le premier ministre du Hollande de la campagne présidentielle dont l’ennemi était la finance, pouvait difficilement être le chef de gouvernement du Hollande converti au «pacte de responsabilité» dont les détracteurs, à gauche, disent qu’il est surtout un pacte de soumission au patronat. Le problème est que le pays est arrivé à un point où il ne peut plus se payer de mots ou se gargariser avec des formules toutes faites. Les tribuns populistes ont certainement encore de beaux jours devant eux mais la réalité économique est malheureusement plus puissante que les envolées lyriques.

De la social-démocratie à la «social-trahison»

Depuis le début de son quinquennat, le président a eu quelques difficultés, c’est le moins qu’on puisse dire, a exprimer clairement sa ligne politique. Social-démocrate dans l’âme, Hollande savait qu’il aurait, un jour ou l’autre, à affronter une partie de la gauche pour qui cette ligne s’apparente à de la «social-trahison».

Toutes choses égales par ailleurs, la gauche non communiste française est confrontée, aujourd’hui, à la même mutation que la gauche communiste à la fin du XXe siècle. Elle peut y être engloutie ou bien donner naissance à cette gauche que Michel Rocard voulait incarner contre François Mitterrand.

La différence fondamentale avec la tentative rocardienne de la fin des années 1980 est que, cette fois-ci, les deux têtes de l’exécutif sont d’accord sur la nécessité d’infléchir sérieusement la ligne. Et cela va se voir.

On comprend mieux, dès lors, la levée de boucliers qui accueille l’arrivée de Valls. La fronde, pour tout dire, vise en second rideau le chef de l’Etat lui-même. Mais ça, les ministres écologistes fraîchement revenus à la vie civile et les députés socialistes en rupture de ban ne peuvent pas le dire ouvertement. Enfin, pas encore!

Olivier Biffaud 

Olivier Biffaud
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Journaliste
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