France

Les nouveaux militants perdus de l’extrême droite radicale ressemblent à leurs grands frères

Stéphane François, mis à jour le 10.04.2014 à 7 h 25

Responsables du récent regain d’actes violents en France, ces ultra-radicaux se disent nationalistes mais servent un discours sur la race blanche à défendre contre les immigrés, les juifs et les promoteurs du métissage. Ça ne vous rappelle rien?

Profanation du cimetière juif de Cronenbourg près de Strasbourg, en 2010. REUTERS/Vincent Kessler

Profanation du cimetière juif de Cronenbourg près de Strasbourg, en 2010. REUTERS/Vincent Kessler

Dans le bilan à l’Intérieur de Manuel Valls, saille un effort tout particulier de contrôle de l’extrême droite radicale. La mort du jeune militant antifa Clément Méric a entraîné une vague de dissolutions de groupuscules radicaux. Le combat personnel engagé par l’alors ministre de l’Intérieur contre Dieudonné a aussi dévoilé comment ce dernier avait pu développer son business politique en toute quiétude.

Néanmoins, il est moins que certain que Bernard Cazeneuve, le successeur de Manuel Valls à la place Beauveau, ne retrouve pas le dossier de l’extrême droite radicale. En effet, un certain nombre de violences impliquant des membres de cette mouvance est à relever. Ainsi, le dernier rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH), remis le 1er avril dernier, montre une hausse de l’intolérance vis-à-vis des populations musulmanes et Roms, ainsi qu’une inquiétude globale face à l’immigration, atteignant les records de 2002. 

Si les Roms figurent parmi les populations les plus stigmatisées (87 % des sondés, soit + 10 points par rapport à 2012) avec les musulmans, (pour 56 % des sondés, soit + 1 point), d’autres types de populations le sont aussi: les «Asiatiques» (pour 41 % des personnes interrogées, soit + 3 points), les «Noirs» (23 %, + 4 points) ou encore les «juifs» (31 %, + 5 points).

Géographie des violences

L’analyse régulière de la Presse Quotidienne Régionale montre un regain récent d’actes violents en provenance de l’extrême droite radicale dans certaines villes, notamment à Paris, Lyon, Lille et Toulouse, et, depuis quelques années, en Picardie, Alsace, Nord-Pas de Calais, Rhône, Île-de-France et Rhône-Alpes. En janvier 2014, un jeune néonazi a tiré sur des militants d’extrême gauche lors d’un concert; le 14 février 2014, à Lyon, deux militants antifascistes ont été poignardés par un néonazi. 

Cette radicalisation s’est développée à compter du début des années 2000, par exemple à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace. Située dans un canton, limitrophe de la frontière allemande, cette zone est un pôle de cristallisation de l’extrême droite locale, qui y fait en moyenne 35% des voix.

Dans l’Aisne, le canton de Chauny est devenu un cas d’école, et surtout un laboratoire pour la frange la plus radicale de l’extrême droite. Ainsi, le magazine racialiste Réfléchir & Agir n’hésite pas à écrire dans son numéro 43, de l’hiver 2012-2013: 

«Chauny préfigure certainement l’avenir prochain de l’Hexagone : la formation de poches territoriales albo-européennes, bases de départ d’abord, puis lieux ensuite d’une salutaire reconquête.»

Au-delà de ce département, la région Nord/Pas-de-Calais est aussi un cas intéressant: le rapport de 2012 de la CNCDH montre que cette région figure encore parmi les régions où il y a le plus d’actes et de menaces à caractère raciste: 14 agressions racistes (5 dans le Nord et 9 dans le Pas-de-Calais) et 65 menaces racistes (30 pour le Pas-de-Calais et 35 pour le Nord) ont été recensées par la CNCDH et les services de police en 2012, la Zone Nord totalisant 26 actions et 109 menaces.

Le Nord/Pas-de-Calais est une vieille région industrielle touchée par les différentes crises économiques. Ce sont des zones géographiques qui ont subi de plein fouet les différentes vagues de désindustrialisation, dont certaines furent particulièrement brutales. On est à la fois sur des zones de friches industrielles et sur des terres de culture politique très à gauche, très anticapitaliste mais également sur des terrains d’«ouvriéro-lepénisme» - voir l'élection dès le premier tour du secrétaire général du Front National Steeve Briois à la mairie d'Hénin-Beaumont. S'y exprime une volonté de protection et de défense du travail des ouvriers à la fois et contre les immigrés.

De fait, les actes antimusulmans se multiplient dans notre pays, associés à l’idée que l’intégration fonctionne mal, voire plus du tout. Ainsi, 68% des personnes interrogées par les auteurs du rapport estiment que les personnes étrangères ne font plus l’effort de s’intégrer.

Enfin, ce «lieu autre» qu'est internet participe au phénomène. Des sites sont apparus qui, outre leur contenu politique d’extrême droite, vendent des armes de combat de rue comme des poings américains, des gants lestés de sable, des matraques télescopiques, des triplex, des battes de baseball, des bombes lacrymogènes, etc. (dans la catégorie «sport et défense»), ainsi que des vêtements de marques radicalement d’extrême droite, comme Thor Steinar, Consdaple, Hoelzer Reich, Ansgar Aryan etc

Le fait que ce marché économique soit pérenne laisse à pense qu'existe une demande pour ces produits – même si l’achat conjoint de vêtements provocateurs et d’instruments de combat peut relever de l’esthétisme de la virilité pour certains clients, sans être sur l’instant la préméditation d’un acte de violence politique.

Sociologie des violents

Les radicaux cherchent à concilier un nationalisme et un anticapitalisme virulents. Ces thèses, qui se caractérisent par un discours à la fois ultranationaliste et très antilibéral au sens économique, et par une défense du «prolétaire» contre le mondialisme bourgeois, le placent dans la continuité du nationalisme-révolutionnaire, c’est-à-dire une voie fascisante refusant à la fois le communisme et le libéralisme. Les origines de cette doctrine sont à chercher dans les différents fascismes dits «de gauche» des années 1930, et dont l’une des expressions fut la SA, milice nazie prompte à la violence.

Ces militants sont surtout des jeunes très précarisés, souvent au chômage, cumulant les petits emplois et les aides de l’État. Ils ont un faible niveau de diplômes, le plus généralement un BEP ou un CAP, les tenant à l'écart de l'intégration à la mondialisation. Ils sont les victimes de la crise et de la désindustrialisation, les premiers à avoir été touchés par les pertes d’emplois. Ils ont grandi dans des familles où le plus souvent une seule personne travaille ou ont été élevés au sein de familles monoparentales avec une mère en grande précarité.

Ils souhaitent un régime à la fois beaucoup plus à gauche sur le plan économique, beaucoup plus sécurisant, défendant un État-Providence fort, mais qui exclurait tous les étrangers de cet État et de ses bienfaits. Il s’agit donc d’une manifestation d’une sorte de «chauvinisme de l’État-providence» raciste, xénophobe. C'est un «socialisme du ressentiment», qui est un discours gauchisant, socialisant au niveau économique mais réservé uniquement, par racisme, par rejet et peur de l’autre aux nationaux et aux nationaux de la même race, c’est-à-dire blanche.

Une radicalisation prolétarienne

S'opère une radicalisation croissante depuis 2010 environ, qui se concrétise par une augmentation du nombre de militants de cette frange la plus radicale. Il s'agit de groupes ou de personnes extérieures au FN, lequel condamne publiquement la violence,  tout en donnant naissance paradoxalement, de par son inclusion dans le jeu électoral, à des mouvements qui ne refusent pas cette même violence, bien au contraire. 

Culturellement, ils correspondent au portrait des «hommes de violence» peint par la sociologue Birgitta Orfali: «L’homme de violence est ainsi dénommé car c’est la notion de lutte, de combat qui retient toute son attention. L’opposition violente à tout adversaire (individu ou groupe) le caractérise. L’antagonisme, le conflit sont les lieux par excellence qui définissent ce type.»

Au niveau organisationnel, les boneheads, c’est-à-dire les skinheads d’extrême droite, sont de longue date considérés comme des gens absolument ingérables. L'extrême droite organisée sait que leur présence dans des manifestations se solde invariablement par des incidents. Les seuls boneheadsqui étaient bien tenus étaient les troupes de Serge Ayoub, les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires et Troisième voie, aujourd’hui dissoutes.

Si le recours à la violence n’est pas rare, il n’est pas toutefois toujours systématique. En effet, ce sont des personnes qui se placent dans un rapport conflictuel avec ceux qu’ils considèrent comme des «ennemis» (politique, de «race» ou de religion). Ces jeunes militants sont clairement dans une logique d’affrontement, verbal et parfois physique. 

L’antagonisme, le conflit sont les lieux par excellence qui les définissent. En outre, ces personnes, ne sentant pas leurs revendications sociales prises en compte par les politiques, ont investi le champ idéologique identitaire/raciste comme une thématique de compensation pouvant fournir une légitimité politique au passage à l'acte violent.

Ils rejettent l’étiquette «skinhead» trop diffamante, et se définissent comme des nationalistes. Cependant, s'inscrivant dans la poursuite du renouvellement de l'extrême droite radicale des années 1950-1960, leur conception de la nation est moins celle des souverainistes qu'un discours sur la race blanche à défendre contre les immigrés, les juifs et les promoteurs du métissage. Leurs conceptions partent de leur vécu plus que de théories. J’ai compulsé plus de 400 blogs de jeunes skins où se retrouvent les mêmes thématiques: rejet de l’Autre (l’immigré), fierté d’être français et défense d’un système anticapitaliste qui protégeraient leur frère, leurs parents, leurs familles des ravages de la crise.

Les relations avec le Front National

Le FN a une tradition d’éloignement des membres violents qui pourraient lui donner une mauvaise image, et cela, largement avant la présidence de Marine Le Pen: des responsables du Département Protection Sécurité (DPS), le service d’ordre du FN, ont parfois prévenu la police de risques de débordements lors de leurs manifestations, comme ce fut le cas lors des incidents consécutifs au défilé FN du 1er mai 1993, lorsque 32 skins furent interpellés sur dénonciation d’un responsable du service d’ordre du FN. 

Un fait analogue provoqua le 1er mai 1995 une prise de distance définitive entre le DPS et les milieux skinheads: la mort par noyade du jeune Marocain Brahim Bouaram, poussé dans la Seine par un groupe de skinheads proches du néo-nazi Parti Nationaliste Français et Européen (disparu depuis) et de l’Œuvre française (dissoute par l'Etat en 2013), en marge du défilé annuel du FN. Le DPS communiqua alors à la police les enregistrements vidéo de la manifestation frontiste, aidant de manière décisive à l’identification des coupables…

La stratégie frontiste de dédiabolisation est à double tranchant: d’un côté, elle permet à ce parti de se débarrasser des éléments les plus radicaux, mais de l’autre, elle les laisse libres d’agir et de provoquer des violences. Sur le plan de l'ordre public, leur intégration au FN est une plus-value, car ils y sont contrôlés et encadrés. D'ailleurs, les provocations verbales d’un Jean-Marie Le Pen contentaient globalement les éléments les radicaux, qui ne cherchaient pas à passer à l’acte, ce qui n’est plus le cas.

Faut-il interdire les groupes qui se forment?

Interdire les groupes soit les pousse dans la marginalité, et donc les rend plus difficilement surveillables, soit les incite à se rénover, et favorise leur pénétration culturelle des milieux déstabilisés socialement. L'interdiction seule ne saurait donc suffire sur le plan du maintien de l'ordre public. Ainsi, la mise sur la touche de Troisième Voie a permis à d’autres structures plus radicales ouvertement néonazies, d’occuper le terrain. 

En Picardie, par exemple, Picard Crew cherche à se développer. Il tente aussi de prendre pied dans le Nord/Pas-de-Calais, région où ont existé des groupes de skinheads néonazis dans les années 1980 et 1990. Le chef de Picard Crew est un ancien militant frontiste. Comme beaucoup d’éléments radicaux, il a quitté le FN lors de l’accession à la présidence de Marine Le Pen. Il s’était rapproché de Troisième Voie durant un temps, et est actuellement proche du Parti de la France de Carl Lang.

Si l’extrême droite radicale se reconfigure, elle le fait dans un contexte politique, économique et social qui lui est favorable. La liste d’Alexandre Gabriac et d’Yvan Benedetti («Vénissieux fait front»), responsables de L’œuvre française et des Jeunesses nationalistes dissoutes l’été dernier, a fait à Vénissieux plus de 11% lors du premier tour des élections municipales. Ce résultat n’est pas anodin, et est le symptôme d’une société qui se crispe et qui surtout se radicalise vis-à-vis de ses minorités.

Stéphane François

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Stéphane François (2 articles)
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