Monde

La Hongrie, patrie de la droite dure mais aussi du LOL politique

Joël Le Pavous, mis à jour le 07.04.2014 à 12 h 12

Le pays a reconduit le 6 avril à une large majorité son leader populiste Viktor Orban et a accordé plus d'un cinquième de ses suffrages au parti d'extrême droite Jobbik. Heureusement, pour rire un peu pendant cette campagne, il y avait une formation à part, créée par un graphiste excédé par la violence de la vie politique hongroise et les paroles en l'air: le parti du chien à deux queues.

Image issue de la page Facebook du MKKP.

Image issue de la page Facebook du MKKP.

Les 4 par 3 avaient envahi Budapest: «Nem érdemelnek több esélyt» («Ils ne méritent plus aucune chance»). Ils? Attila Mesterházy, leader d’Összefogás 2014, la coalition de gauche; Ferenc Gyurcsány, ex-Premier ministre (2004-2009) accusé de mensonge; Gordon Bajnai, ex-chef de gouvernement technocrate (avril 2009-mai 2010). Tous alignés façon suspects de série policière américaine.

Une torpille expédiée par le CÖF, un «forum civil» ami de la Fidesz, le parti du Premier ministre hongrois Viktor Orbán qui, avec près de 45% des voix, a reconduit sans problème pour quatre ans de plus, dimanche 6 avril, le bail de son bureau au bord du Danube.

En face, les socialistes, qui chargeaient pendant la campagne un «gouvernement mafieux», offrant à Lajos Simicska (ami intime d’Orbán) et à Közgép, sa société de BTP, la quasi-totalité des contrats de construction du pays, ont recueilli environ 26% des voix, une poignée de points devant les 21% du parti d'extrême droite Jobbik. Du haut de leurs 5%, les écolos du LMP (Une autre politique est possible), eux, avaient adopté un slogan-mot d’ordre: «Korrupció Üldözés» (Chasse à la corruption).

Bière gratuite, vie éternelle

Zéro proposition concrète, des attaques pleuvant de toutes parts. La politique hongroise version 2014, c'est avant tout faire la guerre. Machiavel aurait apprécié.

Un jour, Gergely Kovács, graphiste-designer, en a eu marre. Marre des paroles en l’air. Des politiciens fâchés pour la galerie. Des grandes entreprises imposant leur loi. Alors, l’artiste, établi à Szeged, à 170 km au sud de Budapest, s'est mis à créer avec des copains. Des faux posters ont fleuri en marge des législatives d’avril 2006.

«Nos trains sont volontairement sales et en retard», faisaient-ils dire à la MAV, la SNCF hongroise. La moquerie leur vaudra plusieurs convocations au tribunal, sans suite. «Petite Hongrie!», répondent-ils aux nationalistes nostalgiques des frontières pré-traité de Trianon.

Elections obligent, il faut un «programme». Morceaux choisis: bière gratuite, vie éternelle (+20 ans de rab’, sait-on jamais), deux couchers de soleil par jour (parce que c’est beau), paix dans le monde (car se battre, c’est mal).

Entre-temps, Gergö imagine un logo mignon. Une petite bestiole cravatée aux yeux rouges, mi toutou, mi renard. Le prétendant idéal. Explication:

«Un proverbe anglais dit: “Heureux comme un chien à deux queues”. Il la remue si fort pour exprimer sa joie qu’elle se divise. C’était un projet parmi d’autres. Mais ça a tellement bien marché qu’on en a fait notre mascotte.»

Pendant que Viktor Orbán rumine sa vengeance contre Ferenc Gyurcsány, le Magyar Kétfarkú Kutya Part (MKKP, parti hongrois du chien à deux queues), piloté par un Istvan Nagy fictif –équivalent hongrois d’un Michel Durand–, continue à produire du LOL en cascade. Petites annonces bidon (pyromane ou terroriste cherche job), panneaux publicitaires trafiqués à la mode Magritte (des bananes présentées comme «oranges»), chômage et société de consommation passés à la moulinette du rire.

Un reportage d'avril 2007 consacré au MKKP par le pure-player Index.hu

«La dégradation des mœurs politiques, le discrédit de la classe dirigeante et la démagogie constituent un terreau fertile pour la parodie et pour la création de groupes politiques fantaisistes […] Il est fort probable que le parti des chiens attire une majorité d’électeurs de gauche, qui, en l’absence de réelle alternative –disparition du SZDSZ (ex-parti libéral) et affaiblissement du MSZP (le PS local)– choisissent la plaisanterie», analyse Brigitte Gautier, maître de conférences à l’université Charles-de-Gaulle Lille 3, dans L’Europe Centrale et Orientale depuis 1989 – Changer le monde avec des mots.

«Le pouvoir, on s’en fiche»

Vrai. Majoritaire jusqu’en 2010, la gauche s’est plus illustrée par ses gaffes que par sa capacité à diriger. Ce fut d’abord la bombe d’Öszöd, quand, en mai 2006, Ferenc Gyurcsány déclare en plein congrès socialiste avoir menti pour gagner. Puis la crise, pressant la chute du «menteur» et amenant Gordon Bajnai, mandaté pour appliquer l’austérité. Et le «Nokiagate», sombre histoire de pots-de-vin en millions de forints au sein de la BKV (transports publics de Budapest), circulant dans des boîtes du fabricant finlandais avec la bénédiction de Miklós Hagyó, ex-maire-adjoint de la capitale (2006-2009).

Dans ces conditions, le MKKP a pu sortir l’artillerie lourde. Août 2010: alors que la Hongrie vient de se donner à Orbán, il inaugure une statue de la boîte Nokia inconnue sur la Place de la Liberté et propose de remplacer les bus, trams et métros par des grands-huit pour rebondir sur l’affaire Hagyó. En août toujours, ses «candidats» aux municipales d’octobre organisent une fausse conférence de presse. Gergö vise Szeged. Zsolt Victora, galeriste, et Daniel Mogács, humoriste, s’alignent pour la mairie centrale de Budapest et celle du 7e arrondissement. Les journalistes sont là. Mission accomplie.

Zsolt raconte:

«L’idée, ce n’était pas de construire un discours lambda, une doctrine prête à l’emploi. Mais d’offrir un miroir absurde sur la situation lamentable de la Hongrie. Aujourd’hui, c’est à celui qui dira le plus fort que l’autre est un gros nul. Si nous sommes là, c’est à cause de la bêtise de nos gouvernants, dont on s’amuse. Le pouvoir, on s’en fiche.»

Difficile, en effet, de défendre un aéroport spatial ou l’exportation de pulis (chiens de race magyars), arborant un poil dreadlocks, en Jamaïque, devant les députés ou les institutions européennes.

Qu’importe, puisque la blague est assumée? Certes. Mais en Islande, Jon Gnarr et son Meilleur Parti ont conquis Reykjavik en promettant notamment des serviettes gratuites dans les piscines. 

En Italie, la Cicciolina, née à Budapest, est entrée à l’Assemblée en 1987 après avoir mené campagne seins nus. Et ici, le MKKP a son rond de serviette chez ATV, chaîne d’info en continu d’opposition. «Le MKKP ne cherche pas les voix. Il tire sa force de ses imprimés, de ses apparitions télé et de sa présence Internet. Un vrai “parti médiatique”, en somme», souligne Csaba Tóth, politologue au think-tank Republikon.

C’est un fait: le «parti des chiens» reste un opni. Un objet politique non-identifié n’hésitant pas à brocarder les stades sans supporters poussant comme des champignons ou à se gratifier d’un très nord-coréen 110% au dernier scrutin, sondage maison à l’appui.

Sur l’une de ses dernières créations, on pouvait voir un soldat de dos et lire ceci: «Hey, les amis! C’est fini!», à propos du «régime» Fidesz. Une référence à une affiche de 1989, année où les troupes soviétiques ont quitté la Hongrie, représentant un militaire dans la même posture et disant: «Adieu, camarades!».

Joël Le Pavous

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Journaliste
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