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Richard Olivier, président de la DNCG: «On applique un fair-play financier depuis 25 ans en France»

Zlatan Ibrahimovic du Paris Saint-Germain et Eric Abidal de l'AS Monaco lors d'une rencontre de Ligue 1 le 9 février 2014 au stade Louis II de Monaco, REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Zlatan Ibrahimovic du Paris Saint-Germain et Eric Abidal de l'AS Monaco lors d'une rencontre de Ligue 1 le 9 février 2014 au stade Louis II de Monaco, REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Le projet de Michel Platini, qui va bientôt rentrer dans sa phase concrète avec les premières sanctions contre des clubs, ne fait pas l'unanimité. Rencontre avec le «gendarme financier» du foot français.

Sept ans après le lancement du projet, en 2007, par un Michel Platini fraîchement élu président de l'UEFA, le mécanisme du fair-play financier va entrer dans le vif du sujet au cours des prochaines semaines. L'UEFA, qui a récemment annoncé qu'elle enquête sur 76 clubs ayant possiblement violé ces nouvelles règles censées assurer la santé financière du football européen en contraignant les clubs à équilibrer leur comptes, devrait prononcer ses premières sanctions fin avril à travers l'Instance de contrôle financier des clubs (ICFC), créée pour l'occasion.

Si tout le monde s'accorde sur la nécessité de mettre fin aux dérives financières des clubs, tous les acteurs du monde du football ne sont pas convaincus par la méthode qu'a choisie l'UEFA pour y arriver. Richard Olivier, président de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), l'organisme chargé de surveiller les comptes des clubs de football français, fait partie de cette dernière catégorie.

Nous sommes allés à la rencontre de ce fin connaisseur de l'économie du foot hexagonal pour obtenir son éclairage sur les enjeux et les difficultés que risque de poser l'application du fair-play financier en France, un des rares pays européens, avec l'Allemagne notamment, à déjà appliquer un mécanisme similaire à celui proposé par Platini. «Qu'est-ce que ça veut dire, d'appliquer un fair-play, alors que nous le faisons déjà depuis 25 ans?», s'interroge dès le début de notre entretien Richard Olivier. 

En place depuis 1984

Créé en 1984, le «gendarme financier» du foot français a pour mission d'assurer «la pérennité et l'équité des compétitions, en vérifiant notamment que les investissements sportifs de chaque club n'excèdent pas ses capacités financières».

Concrètement, la DNCG dispose d'un éventail de mesures préventives pour empêcher que les clubs ne se mettent en situation de faillite, allant de l'interdiction de recruter de nouveaux joueurs à une rétrogradation administrative, comme ce fut le cas par exemple à l'été 2011 de Grenoble et de Strasbourg.

Le mécanisme se rapproche de celui du fair-play financier, qui va pouvoir en théorie mettre en place des sanctions contre les clubs participant aux compétitions européennes, allant de la simple réprimande à l'exclusion des compétitions de l'UEFA en passant par des retraits de points et l'interdiction d'inscrire de nouveaux joueurs pour les compétitions européennes.

Limitation des investissements

Mais l'UEFA veut aller plus loin et a aussi comme objectif de freiner l'inflation des prix sur le marché des transferts (les clubs des cinq grands championnats ont dépensé pour la première fois plus de 2 milliards d'euros en transferts l'été dernier) et des salaires (Cristiano Ronaldo gagne 17 millions d'euros par an au Real Madrid). Pour ce faire, elle a décidé d'interdire aux clubs de dépenser plus qu'ils ne gagnent, même si leurs propriétaires sont capables de combler le déficit.

C'est la que réside la grande différence avec les règles de la DNCG, dont l'objectif unique est d'empêcher que les clubs fassent faillite et qui n'a donc rien contre l'idée que de riches actionnaires épongent les dettes éventuelles. «La loi ne nous a pas fixé comme objectif les excès de capitaux amenés à perturber le marché du football, le marché des transferts et plus généralement les salaires des footballeurs», confirme Richard Olivier.

Cette limitation des investissements est au cœur des débats actuels sur l'application du fair-play financier, avec un club français au centre des attentions de l'Europe entière: le PSG.

Cas symbole du PSG

Quand Michel Platini s'est lancé dans son combat pour un fair-play financier en Europe, son projet visait plutôt les équipes de Premier League comme Manchester United ou Chelsea, qui à elles deux totalisaient 1,5 milliard de livres de dettes. Mais grâce aux investissements pharaoniques de ses nouveaux propriétaires qataris, le club de la capitale est passé en moins de trois ans du statut de club moyen à celui de bulldozer sportif écrasant la concurrence en France et prétendant à la victoire finale en Ligue des champions. Il est désormais le meilleur symbole de «l'avidité, des dépenses imprudentes et de la folie financière» que veut combattre l'UEFA, selon les mots de son secrétaire général Gianni Infantino.

Le PSG pensait avoir trouvé la parade en signant en décembre 2012 un contrat d'image rétroactif atteignant les 200 millions d'euros par an jusqu'en 2016, somme sans précédent dans le football, avec la Qatar Tourism Authority (QTA), organisme qui dépend du ministère du Tourisme qatari. 

Un contrat qui permet au club de couvrir l'explosion des dépenses liées aux salaires et aux transferts, mais qui pose problème en vertu des règles de l'UEFA: les deux parties, QTA et le propriétaire du PSG, Qatar Sports Investments (QSI), sont toutes deux très proches de la famille royale qatarie, ce qui fait peser des soupçons sur l'adéquation du contrat avec la réalité économique. Selon L'Equipe, un contrat comparable signé entre le club anglais de Manchester City, propriété de la famille royale d'Abu Dhabi, et Abu Dhabi Tourism est de «seulement» 15 millions d'euros par an.

Michel Platini a prévenu, dans les colonnes du JDD en février:

«Est-ce que le tourisme au Qatar est lié à l'émir, comme le club? La commission indépendante va répondre à cette question, et éventuellement sanctionner.»

Comptabilité à la sauce UEFA

Pour Richard Olivier, ce système du fair-play financier comporte des limites:

«On peut se poser la question de l'efficacité d'un dispositif qui s'intéresse plus aux recettes qu'aux dépenses. Nous avons vérifié qu'en France, c'est beaucoup plus efficace de limiter les dépenses, et c'est ce que nous faisons pour un certain nombre de clubs.»

Ce qui gêne aussi le gendarme financier du foot français, c'est le principe instauré par le fair-play selon lequel il y aurait des bonnes et des mauvaises recettes, mais aussi de bons et de mauvais investissements: les investissements de long terme dans un stade, un centre d'entraînement ou sur la formation de jeunes joueurs ne sont pas pris en compte par le mécanisme. «S'il y avait un moyen préalable de dire "Telle recette est bonne ou pas bonne", pourquoi pas, mais ce moyen n'existe pas, analyse-t-il. Donc on laisse des gros investir des montants extrêmement importants sans qu'ils soient sûrs, au départ, de leur contribution au sens du fair-play financier.»

La DNCG prône une approche beaucoup plus simple des comptes des clubs en regardant ce qu'ils ont prévu de gagner, de perdre et en faisant les comptes ensuite. «Avec le fair-play financier, on arrive à un résultat qui n'est plus du tout celui de la comptabilité, c'est un peu dangereux, prévient Richard Olivier. Plus vous vous éloignez de la comptabilité, plus votre terrain est mouvant.»

Le PSG sauveur du foot français?

Mais au-delà des arguments techniques, le dirigeant a du mal à accepter que l'on s'attaque aux rares clubs français qui arrivent à attirer de gros investisseurs:

«Il n'y a aucun investisseur. Le football n'est pas rentable, pourquoi des gens viendraient mettre de l'argent? Ils ne peuvent venir que pour des raisons qui sont celles du Qatar au PSG, des Azéris au RC Lens et des Russes à Monaco. On a tellement besoin d'argent dans le foot français.»

C'est ce qu'apportent actuellement le PSG et dans une moindre mesure Monaco, racheté par un magnat russe en 2011. En plus de remplir les stades où il passe, et donc d'augmenter les recettes de billetterie de tous les clubs de Ligue 1, le club a dopé les droits de retransmission du championnat français à l'étranger ces dernières années, tout comme le marché des paris sportifs, dont un pourcentage revient aux clubs.

Platini contre la Ligue 1

Le manque d'enthousiasme des instances françaises face au fair-play financier ne passe pas inaperçu à l'UEFA. Depuis l'été dernier, Michel Platini s'en est pris à plusieurs reprises à la Ligue de football professionnel (LFP). Dans un récent entretien au site News Tank Football, il déclarait:

«Ce que je regrette simplement, c’est que la LFP n’ait pas encore mis en place le fair-play financier au niveau du championnat de France. L’Angleterre l’a fait en l’adaptant à la réalité de son championnat et je la félicite. Mais je regrette que la France ne l’ait pas encore fait. Je me souviens pourtant que le président de la LFP [Frédéric Thiriez] était un fervent supporter du fair-play financier et qu’il avait milité activement pour sa création.»

Des attaques que Richard Olivier a du mal à accepter:

«L'UEFA demande à Frédéric Thiriez pourquoi il n'applique pas le fair-play financier en France. Mais l'UEFA veut-elle que la DNCG instaure un critère d'excès des capitaux?»

Les avocats se préparent

Reste désormais la question de la valeur juridique des nouvelles règles de l'UEFA, qui s'attend d'ailleurs à voir ses décisions contestées par les clubs visés. «Je ne pense pas que l'UEFA sera en mesure de gagner sa bataille parce que la manière dont c'est présenté est une entrave au commerce, déclarait début février Tim Cannon, expert en finance dans le milieu sportif, à Yahoo Sports. Ce n'est pas quelque chose que vous pouvez imposer, par exemple à une société d'informatique, en lui disant qu'elle ne peut pas investir dans telle société.»

Même son de cloche du côté du patron de la DNCG:

«La spécificité sportive a été admise par la Commission européenne, qui permet d'adopter des règles limitatives pour certaines formes de liberté du droit communautaire, comme la libre circulation de capitaux. Mais les règles du fair-play ne sont-elles pas plus contraignantes qu'elles ne le devraient, vu qu'elles portent atteinte à la liberté de gestion ou à la liberté d'investir, qui est une liberté fondamentale en Europe? Ça sera aux tribunaux de le décider.»

Sur ce point là, l'organisme français détient un avantage conséquent par rapport à son nouvel homologue européen. Richard Olivier rappelle que le travail de son organisation a «été validé à plusieurs reprises par les tribunaux, à la fois sur nos critères comme le principe d'équité sportive et sur leur application». De son côté, Michel Platini met en avant le soutien de la Commission européenne à son bébé.

Une chose est sûre, les cabinets d'avocats spécialisés dans le droit économique sportif vont avoir du travail dans les mois et années à venir, et l'on pourrait bien voir des procès fleuves s'ouvrir entre certains clubs et l'UEFA. Le PSG pourrait ainsi voir son contrat d'image décoté en fonction des prix du marché par l'instance européenne, ce qui déséquilibrerait les comptes du club et le rendrait passible de sanctions qu'il ne devrait pas manquer de contester. 

Quant à la DNCG, elle continuera quoiqu'il arrive à veiller à ce que les clubs Français «normaux», ceux qui ne sont pas concernés par le fair-play financier puisque pas qualifiés pour les compétitions européennes, arrivent à survivre. 

Grégoire Fleurot et Jean-Marie Pottier

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