Ils ont descendu le F22!

Fred Kaplan, mis à jour le 29.07.2009 à 11 h 13

Que représente le vote de l'arrêt de la production du célèbre avion de chasse pour l'avenir militaire des Etats-Unis?

Ce n'est pas rien : le Sénat américain vient de voter l'arrêt de la production de l'avion de chasse furtif F-22, et ce par cinquante-huit voix contre quarante, un écart bien plus grand que prévu.

Cette décision n'est pas seulement une grande victoire du secrétaire à la Défense Robert Gates et du président Barack Obama. Le premier a pesé de tout son poids (ce qu'il fait rarement) pour interrompre le programme. Quant au second, il avait annoncé qu'il mettrait son veto au budget de la Défense si celui-ci prévoyait d'accorder ne serait-ce qu'un centime aux fabriquant de F-22. Ce vote marque également le début d'une nouvelle ère, celle de la diminution de l'influence que peuvent avoir les industriels de la défense sur les budgets et sur les politiques publiques.

Enfin, à dire vrai, je suis peut-être en train de prendre mes désirs pour des réalités. Les choses ne peuvent pas changer aussi vite et aussi radicalement. Ou le peuvent-elles ?

En tous cas, le revers que vient de subir le F-22 est une étape importante en ce sens. Cela fait plus d'un an que Gates s'en prend publiquement à l'avion. Il le qualifie de relique de la Guerre froide, fait remarquer qu'il n'a jamais été utilisé lors des dernières guerres, et que notre stock (187 F-22, ayant en tout coûté 60 milliards en développement, construction et maintenance) est bien suffisant pour faire face à toute menace future.

Le gratin de l'US Air Force avait demandé une enveloppe de 4 milliards de dollars sur le budget de l'année fiscale 2010 afin de construire vingt F-22 supplémentaires. Gates a ramené ce chiffre à... zéro. Le Comité des forces armées du Sénat avait voté par 13 contre 11 pour réaffecter 1,7 milliards de dollars venus d'autres programmes au financement de 7 nouveaux avions. Cette décision a été annulée il y a quelques jours lors de la séance plénière du Sénat.

Complexe militaro-industrialo-congressionnel

L'amendement mettant fin à la production de l'avion a été soutenu par les sénateurs Carl Levin (démocrate, Michigan) et John McCain (républicain, Arizona). McCain, qui n'a jamais aimé le F-22, a longuement cité le discours d'adieu du président Dwight Eisenhower, qui mettait le pays en garde contre «le complexe militaro-industriel» ; McCain à fait remarquer que le bon terme serait plutôt «complexe militaro-industrialo-congressionnel».

Le F-22 est un pur produit de ce fameux complexe. L'Air Force avait habilement manœuvré, signant des contrats avec des firmes présentes dans 46 Etats américains, ce qui avait fait de la survie de l'avion un enjeu économique (et donc électoral) pour une large majorité de sénateurs.

Donner du travail à un maximum de personnes a toujours été une méthode efficace pour maintenir en vie un programme militaire douteux. La technique date de 1960, quand les responsables du programme de missile Nike-Zeus signèrent avec des sous-traitants dans 37 Etats différents : ils pensaient que le nouveau président, John F. Kennedy, allait essayer de supprimer leur programme. (Leurs craintes étaient fondées : Kennedy et son Secrétaire à la Défense, Robert McNamara, supprimèrent en effet le Nike-Zeus, mais une modernisation du programme fut votée par la suite. )

La longue histoire des relations entre les entrepreneurs et le Congrès ne rend la décision du Sénat que plus spectaculaire. Le vote n'a pas été partisan : 15 républicains se sont rangés du côté d'Obama et de Gates ; 15 démocrates (en comptant le sénateur Joe Lieberman, qui est indépendant) ont voté pour maintenir l'avion en vie.

Intérêts économiques

Ce vote a plutôt reflété les différents intérêts économiques. Les chefs de file des défenseurs du F-22 étaient les sénateurs Saxby Chambliss, un républicain de Géorgie, où les avions sont assemblés ; et Chris Dodd, un démocrate du Connecticut, où certaines pièces du chasseur sont construites. A cette étrange alliance s'ajoutèrent les anciennes «colombes» Barbara Boxer et Dianne Feinstein, de Californie, Etat de résidence de plusieurs entrepreneurs du F-22.

Lors des débats parlementaire, les sénateurs sont généralement influencés par leur intérêt personnel ; mais cette fois ci, la chose était nettement plus visible qu'à l'accoutumée. Selon Dodd, qui défendit son point de vue avec passion, en finir avec le F-22 revenait à créer un «vide dangereux» dans le savoir faire technique des Etats-Unis. Le prochain chasseur d'élite, le F-35, n'entrera pas en production avant 2014. Les ouvriers hautement qualifiés qui construisent le F-22 n'attendront pas quatre ans ; ils trouveront d'autres emplois, et ne seront plus là quand le pays aurait besoin d'eux.

Levin fit remarquer que la production des F-35 commençait l'an prochain, et que le budget de l'année fiscale 2010 allouait assez de fonds pour en construire trente. En d'autres termes : il n'y avait pas de «vide». Il demanda à Dodd d'où venaient ses informations. Dodd répondit qu'ils les tenaient des entrepreneurs de la défense. (C'est probablement également d'eux qu'il tenait le reste de son discours...)

L'erreur de Chambliss fut encore plus aberrante. Alors qu'il défendait l'idée selon laquelle l'armée  avait besoin d'au moins 240 F-22 pour maintenir sa supériorité aérienne, il cita un général de l'Air Force à la retraite, qui avait déclaré qu'aucun soldat américain n'avait été tué par un avion ennemi depuis 1951. Cet argument a dû laisser les sénateurs perplexes. Si notre défense anti-aérienne est si efficace en l'état, a quoi bon construire plus de F-22 ? Et à quoi serviront les mille F-35 prévus ?

VIctoire de McCain

Au final, Levin et McCain ont gagné pour deux raisons. La première, c'est que les deux sénateurs (ainsi qu'Obama et Gates) étaient soutenus par le Comité des Chefs d'Etats-majors interarmées («Joint Chiefs of Staff»), qui avait lui aussi déclaré que les 187 F-22 actuels suffisaient largement. (Plusieurs généraux et colonels de l'US Air Force ont secrètement bataillé pour sauver l'avion, mais c'est une autre histoire). La seconde (et c'est plutôt révolutionnaire, là aussi), c'est que leurs arguments tenaient debout. Tout simplement.

Dans un discours prononcé le 16 juillet au Club Economique de Chicago («Chicago Economic Club»), Gates a déclaré que le budget était un «jeu à somme nulle». Chaque dollar dépensé pour «financer une capacité excédentaire ou inutile» est un dollar mal utilisé. Et personne ne peut expliquer en quoi le F-22 est nécessaire. Il n'est plus possible, selon Gates, «de concevoir et de construire (comme nous l'avons fait ces 60 dernières années) des armes à la pointe de la technologie dans le simple but d'égaler ou surpasser une superpuissance rivale, surtout quand cette superpuissance à implosé depuis bientôt une génération. (...) Nous devons perdre la mauvaise habitude de faire des «mille-feuilles» de coût, de complexité, et de retard pour des appareils qui sont si chers et si compliqués qu'ils ne peuvent être construits qu'en petit nombre, et qui ne peuvent servir qu'en cas d'opérations précises, peu susceptibles de survenir.»

En un mot : le F-22.

Bien entendu, la bataille est loin d'être terminée. Le mois dernier, la Chambre des Représentants a adopté un projet de loi de la Défense prévoyant, entre autre, de commander pour 369 millions de dollars de pièces de pointe pour construire douze F-22 supplémentaires, qui seraient pleinement financés pendant l'année fiscale 2011. Le président Obama avait alors annoncé qu'il mettrait son veto à ce projet de loi si ce financement y figurait. C'est à coup sûr la position du Sénat qui prévaudra lors de la Commission mixte de conciliation.

Le précédent du B-1

Le débat n'est pas clos. La dernière fois que le Congrès s'est rangé du côté de l'administration pour supprimer un programme militaire onéreux, c'était en 1977 ; le président Jimmy Carter avait interrompu la production du bombardier B-1. En fait, il n'avait rien arrêté du tout. Carter avait ordonné à l'Air Force de construire un nouvel avion qui serait en mesure de lancer des missiles de croisière longue portée (plutôt que de percer la défense aérienne soviétique pour larguer des bombes). Les généraux de l'Air Force s'attelèrent à  la création du «nouvel appareil», qui s'avéra n'être qu'un B-1 à peine amélioré. L'année suivante, quand les conseillers économiques de la Maison Blanche (qui avaient compris le truc) briefèrent Carter sur le budget de la Défense, un de leurs graphiques était intitulé «Avion Equipé de Missiles de Croisière (B-1)». D'après les dires d'un ancien employé, qui a assisté à la scène, Carter (qui pensait que le B-1 était mort et enterré depuis longtemps) jeta un œil au graphique et dit : «Je dois être en train de rêver.»

Ce genre d'idioties ne se reproduira sans-doute pas ; du moins, pas à court terme. Gates est plus déterminé qu'Harold Brown, le Secrétaire à la Défense de Carter. Et la Guerre froide est terminée ; le B-1 paraissait plus utile en 1977 que le F-22 aujourd'hui.

Dans ce budget, Gates a amputé ou supprimé tout un groupe de programmes militaires passés de mode, inutiles ou trop gourmands. Le Sénat ou la Chambre des Représentant (ou les deux) se sont presque toujours rangés de son côté. Cette bonne volonté vient pour partie de la réputation de Gates, qui est presque universellement respecté. C'est un faucon (un faucon centriste, certes, mais un faucon tout de même), et il a travaillé pour les républicains comme pour les démocrates. En fait, il est républicain.

Peut-être qu'il faut un Secrétaire à la Défense républicain pour ouvrir une nouvelle ère de la politique de défense des Etats-Unis. Cette ère est-elle sur le point de commencer ? Il suffit d'ouvrir un livre d'histoire pour en douter, mais cette décision du Sénat pourrait être le signe avant-coureur de quelque chose de véritablement nouveau.

Fred Kaplan

Traduit par Jean-Clément Nau

(Photo: Un F22 Raptor, Rob Shenk, Flickr, CC)

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