France

Manuel Valls, des mots plus durs que les actes sur l'immigration

Thomas Prouteau , mis à jour le 06.04.2014 à 8 h 57

En matière d'immigration, le bilan de Manuel Valls n'est de droite ni de gauche. A Beauvau, le nouveau Premier ministre a surtout pratiqué le calcul politique.

Une Roms dans un campement illégal près de Nice en novembre 2103. REUTERS/Eric Gaillard

Une Roms dans un campement illégal près de Nice en novembre 2103. REUTERS/Eric Gaillard

Il y a les mots. Et il y a les actes. Avec les mots, Manuel Valls s'est forgé une réputation de socialiste «de droite», limite réactionnaire. Deux sorties célèbres ont fait sa réputation. D'abord en 2009 quand sur le marché d'Evry, il lance une plaisanterie au goût douteux à son conseiller en communication: «Tu me mets quelques blancs, quelques whites, quelques blancos».

Et puis en septembre 2013, lorsque lors d'une interview à France Inter, il évoque «les Roms (qui) ont vocation à revenir en Roumanie et en Bulgarie. Ils ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres», ose-t-il.

Pourtant le bilan de Manuel Valls en matière d'immigration —LE marqueur de droite ou de gauche des ministres de l'Intérieur— est beaucoup moins tranché. Lors de son arrivée place Beauvau, l'ancien député de l'Essonne a d'abord détricoté l'héritage très répressif de ses prédécesseurs: suppression des restrictions sur les visas pour les étudiants étrangers, abolition du «délit de solidarité» pour ceux qui viennent en aide aux migrants (délit très peu appliqué en pratique mais qui menaçait en permanence les militants associatifs), puis virage à 180 degrés sur les naturalisations d'étrangers, sévèrement restreintes (-30%) par le dernière ministre de l'Intérieur de la droite, Claude Guéant.

Dès son entrée en fonction, Manuel Valls, lui-même d'origine espagnole et naturalisé à l'âge de 19 ans, a martelé que la naturalisation française était la clef de l'intégration des étrangers. Deux ans plus tard, les naturalisations sont reparties à la hausse (+13%).

L'autre chiffre traditionnellement passé au crible en matière d'immigration, ce sont les régularisations de sans-papiers. Sous Manuel Valls, elles sont passées de 30.000 à 40.000. Une détente à l'effet paradoxal: le ministre socialiste a dû faire des contorsions pour expliquer que cette hausse était «temporaire» et due essentiellement à la bouffée d'air de la circulaire de régularisation prise novembre 2012. Mots fermes donc, mais actes souples.

Car cette circulaire est la plus libérale prise par un ministre de l'Intérieur depuis 2002. En pratique, quasiment tout étranger présent depuis cinq ans sur le territoire peut obtenir un titre de séjour. C'était en fait une promesse de François Hollande. En pur stratège politique, Manuel Valls le fait mais ne s'en vante pas, car la crispation identitaire gagne du terrain. Les sondages d'opinion le récompensent. 

Un exemple est symbolique de ce grand écart entre paroles et actes pratiqué par l'ancien maire d'Evry, l'affaire Léonarda, à l'automne dernier. Dès le début de la polémique, Manuel Valls prend une position ferme et fait savoir qu'il est hors de question d'annuler l'expulsion de la famille de Roms kosovars, même si les parents et leur six enfants vivent en France depuis plus de quatre ans. Un communiqué du ministère de l'Intérieur surenchérit: «Les familles avec enfants en situation irrégulière ont vocation à être reconduites».

Des mots identiques à ceux utilisés par Claude Guéant à l'encontre des migrants tunisiens en 2011. Mais complètement déconnectés de la réalité puisque, comme l'avait relevé Slate, les expulsions de familles restent en pratique rarissimes. Les expulsions de familles avec enfants restent bien trop sensibles pour les opinions publiques.

L'affaire Léonarda, c'était donc l'occasion parfaite d'afficher de l'autorité sans changer de politique. Et quand Manuel Valls pratique ainsi le coup de menton, il rappelle évidemment... Nicolas Sarkozy. C'est sans doute pour cela que la gauche du PS juge «de droite» le nouveau Premier ministre. Dans les faits la méthode prend le pas sur les idées. 

La loi sur le droit d'asile, préparée depuis plusieurs mois, aurait sans doute pu être l'occasion pour Manuel Valls de mettre en cohérence ses discours et ses décisions. La réforme, annoncée pour mi-avril, vise à réduire le délai de traitement des dossiers de trois ans à un an. L'objectif central est en fait d'éviter que les dizaines de milliers de réfugiés qui sont déboutés chaque année de leur demande de protection ne deviennent des «ni-ni», c'est à dire des sans-papiers ni expulsables, ni naturalisables.

Manuel Valls devait donc trancher la proposition la plus polémique : des centres «semi-fermés» pour déboutés ayant épuisé tous les recours. L'objectif c'est d'assurer leur retour effectif dans leur pays d'origine. L'ensemble des associations l'ont rejeté, refusant de «faire la police» des réfugiés.

Jusqu'à ces dernières semaines, élections municipales obligent, le futur Premier ministre a soigneusement évité de prendre une position forcément clivante. Mais en mars, il signait discrètement une circulaire aux préfets demandant de renforcer les expulsions de réfugiés déboutés. Un exercice d’équilibrisme plus qu'une ligne politique. 

Il est tout de même un domaine où Manuel Valls a massivement mis en pratique sa fermeté affichée: les destructions des camps de Roms. Lors de son passage place Beauvau, les passages de bulldozers ont atteint un chiffre inégalé : 165 campements détruits en 2013 et 20.000 Roms remis à la rue, selon la Ligue des droits de l'Homme, soit la quasi-totalité des occupants des camps, contraints de reconstruire une cabane à quelques kilomètres.

Avec cette politique, Manuel Valls s'est mis à dos l'ensemble des associations humanitaires d'aide aux étrangers. En théorie, la circulaire du 26 mai 2012 prise par Jean-Marc Ayrault imposait un relogement des familles. En pratique, ce volet est resté lettre morte. Mais il faut souligner la grande majorité des maires socialistes adhèrent à cette politique puisque localement, les élus sont très sensibles à la montée de la colère anti-Roms.

Les sondages d'opinion démontrent régulièrement à quel point les Roms roumains et bulgares sont devenus une figure centrale qui cristallise les sentiments xénophobes. Selon la dernière enquête de la Commission nationale consultative des Droits de l'homme (CNCDH), 78% des Français considèrent que les Roms vivent de vols et de trafic. Un domaine où la fermeté est toujours appréciée. Ce que Manuel Valls n'a jamais oublié.

Thomas Prouteau

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