Monde

La fin des interventions militaires

Shmuel Rosner, mis à jour le 01.08.2009 à 8 h 27

Le monde a perdu le goût de la confrontation, et les régimes voyous sont de plus en plus malins.

Seul quelqu'un de très naïf sera surpris en apprenant qu'une série de détonations s'est produite le 14 juillet en bordure du village de Khirbat Silm, dans le sud du Liban. Certes, la soudaine explosion de l'arsenal du Hezbollah était inattendue-mais l'incident a surtout attiré l'attention sur un fait presque oublié: les troupes internationales de maintien de la paix dans le sud du Liban, mandatées par la résolution 1701 des nations unies, n'ont pas atteint leur objectif de «désarmer et démanteler le Hezbollah», cette milice chiite libanaise soutenue par l'Iran. Elles ne s'en sont même pas approchées (la résolution qui mettait un terme à la guerre en 2006 entre Israël et le Hezbollah déclarait aussi: «Il n'y aura ni armes ni autorités au Liban autres que celles de l'État libanais»). Quand les troupes de l'Onu se sont dirigées vers le site des explosions, les villageois qui tentaient-avec succès-de les empêcher de se rapprocher davantage de l'arsenal les ont accueillis à coups de pierres.

Ces trois dernières années, les forces déployées au Liban ont réussi à éviter les troubles en maintenant des relations «assez bonnes» avec le Hezbollah -selon les termes de l'Associated Press. Naturellement, la résolution 1701 ne fait «qu'autoriser la Finul [la force militaire de l'ONU au Liban] à entreprendre toutes les actions nécessaires dans le domaine du déploiement de ses forces et qu'elle estime dans la mesure de ses capacités.» Voilà une définition épineuse. Des capacités évaluées par qui? Limitées par quel prix, en argent et en sang versé? Avec quelles conséquences? Apparemment, visiter un site où des explosions se sont produites n'entre pas dans les «capacités» de la FINUL -mais au moins celle-ci peut-elle maintenir des relations «assez bonnes» avec le Hezbollah.

Finie l'époque du Kosovo, place à l'Iran

Il est facile de se moquer des soldats du Sud-Liban, mais le Liban n'est qu'un exemple, et La Finul qu'une troupe inapte parmi d'autres. En fait, tranquillement et sans cérémonie, l'âge des interventions internationales militaires réussies est tout simplement arrivé à son terme. Les réalisations de Bosnie et du Kosovo, le refus d'accepter un coup d'État à Haïti, les réussites contestables en Irak et en Afghanistan, même l'auto-flagellation contrite au sujet du Rwanda, tous ont marqué l'époque où l'interventionnisme appartenait encore au domaine du possible. Les interventions n'étaient pas toujours propres, pas toujours assez puissantes, mais elles constituaient un objectif auquel on pouvait aspirer. Ce n'est plus le cas.

Voyez l'échec au Darfour-sur lequel j'ai déjà écrit deux fois ici. Voyez aussi le Zimbabwe, où le dictateur Robert Mugabe a tourné en dérision la désapprobation, les exigences, et même l'aide internationales. Voyez encore l'Iran, un pays où la fraude électorale a été condamnée et où le peuple est sorti dans la rue, pour rien. Dans ces trois cas -et dans beaucoup d'autres- la communauté internationale n'a pas offert grand-chose d'autre que des mots de réconfort et des déclarations qui sonnaient creux. Pire encore, elle n'a pas même éprouvé le besoin de déplorer son incapacité à transformer les mots en actes. Le président Barack Obama a été acclamé pour son opacité sur la question iranienne, et ses supporters libéraux, qui se préoccupent beaucoup du sort du Darfour, sont restés bouche cousue alors que le nouveau président ne faisait pas de progrès notable sur la question.

Dans ce monde nouveau, la prudence prime sur l'intervention. Ce que certains ont qualifié de «culte du pragmatisme» d'Obama est en fait une gentille façon de dire que les Américains ont perdu le goût de l'intervention. Et sans leadership américain, il n'y en aura plus.

La faute à Bush?

Le choix de l'interventionnisme a toujours été un chemin dangereux, où plus le pays impliqué était puissant, moins le monde était susceptible de prendre position (on pense à la Chine et Tienanmen, et à l'invasion de la Géorgie par la Russie). Ce qui a changé, c'est l'appétit qu'éprouve le monde pour la force, même contre les régimes moins intimidants. Par défaut, on peut expliquer cette appréhension croissante en la mettant sur le dos de George W. Bush. Et bien entendu, le bain de sang en Irak a rendu l'interventionnisme moins attirant aux yeux du public. L'ancienne secrétaire d'État Madeleine Albright a écrit l'année dernière dans le New York Times que «l'ère de l'interventionnisme est révolue». Elle a expliqué: «L'invasion de l'Irak ... a provoqué une réaction négative qui a affaibli le soutien pour des interventions transfrontalières même quand les objectifs sont valables».

Mais blâmer Bush est davantage une excuse qu'une raison. Des cas comme le Soudan, le Zimbabwe et le Liban montrent tous que la lassitude américaine n'est pas la seule explication. Entre également en jeu la capacité croissante des dirigeants voyous à dissuader la communauté internationale. Pour ce faire, ils suivent deux règles simples apprises grâce aux interventions passées:

1 Assurez-vous que la menace du recours à la violence soit omniprésente au cas où quiconque tenterait d'intervenir.

2 Faites croire au monde qu'avec encore un tantinet de négociations, il est peut-être possible de régler le problème par des voies diplomatiques.

Les régimes voyous, pros de la temporisation

Au Zimbabwe, ce mélange de menace et de temporisation a parfaitement fonctionné, comme nous en convainc un éditorial récent du Washington Post:

«Maintenant que les nations africaines ont négocié la formation du gouvernement de coalition au Zimbabwe, l'homme fort Robert Mugabe doit être content du résultat. Le leader de l'opposition Morgan Tsvangirai, dont la victoire de l'année dernière aux élections présidentielles a été invalidée par la violence et la fraude, est aujourd'hui chargé de gérer l'économie; grâce à l'aide de donateurs étrangers, il a réussi à la ressusciter. L'hyperinflation qui battait des records mondiaux a été stoppée; les boutiques, les écoles et certains hôpitaux ont rouvert; et l'épidémie de choléra s'est calmée. Les Zimbabwéens ont moins de mal à se procurer de la nourriture et des soins médicaux et à envoyer leurs enfants à l'école. Pendant ce temps, le contrôle exercé par M. Mugabe sur l'État reste intact».

En Iran, le désir d'Obama de «s'engager» lui a rendu difficile la tâche de soutenir l'opposition; or les menaces du régime sont loin d'être subtiles. «La nation iranienne avertit les dirigeants des pays qui tentent de tirer parti de la situation : méfiez-vous! La nation iranienne réagira» a mis en garde le chef suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Naturellement, les avertissements ne suffisent pas-comme l'a appris Saddam Hussein-et la négociation seule, sans menace convaincante de violence, peut renverser un régime ou une organisation. Cependant, l'association des deux convient parfaitement aux sensibilités internationales actuelles. Elle a très bien fonctionné pour le Soudan et pour la belliqueuse Corée du Nord.

Les Américains cherchent souvent des explications en regardant chez eux pour répartir les mauvais points-en montrant du doigt Bush ou Obama, en exprimant un besoin urgent d'accorder la priorité à l'économie ou en recyclant les vices du libéralisme et les péchés du conservatisme. Si tous ces facteurs contribuent sans aucun doute à l'humeur actuelle, regarder vers l'intérieur ne suffit pas-en fait, ce n'est qu'un signe de plus du narcissisme occidental. La fin de l'interventionnisme n'est pas simplement un signe d'adoucissement de l'occident; c'est aussi une indication que l'ennemi devient plus fort-et plus malin.

Shmuel Rosner, chroniqueur de Slate.com et journaliste au Jerusalem Post

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Image de Une: Soldats américains en Afghanistan dans la vallée du Pesh  Tim Wimborne / Reuters

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