France

L'équation Manuel Valls, ou la nouvelle bataille des deux gauches

Laurent Bouvet, mis à jour le 03.04.2014 à 9 h 29

Par son réformisme en matière économique comme son républicanisme sur le plan des valeurs et de l’ordre, Manuel Valls incarne une synthèse nouvelle de la gauche qui s'oppose terme à terme à celle défendue par Christiane Taubira, EELV ou l'aile gauche du PS. Mais les deux mouvances sont condamnées à s'unir pour accéder au pouvoir.

Manuel Valls et Christiane Taubira lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 11 février 2014. REUTERS/Charles Platiau

Manuel Valls et Christiane Taubira lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 11 février 2014. REUTERS/Charles Platiau

La nomination de Manuel Valls à Matignon apparaît à bien des égards comme la dernière carte dans le jeu de François Hollande. Le nouveau Premier ministre représente en effet, au-delà de sa personnalité et de sa popularité, une équation politique nouvelle dans l’histoire des gouvernements de gauche en France, permettant de répondre à une situation elle-même inédite.

La déroute aux élections municipales, ni prévue ni a fortiori anticipée par le pouvoir, a en effet créé un choc de simplification de l’offre politique possible de la part de l’Elysée. Dès lors que le président de la République ne peut ou ne veut rompre avec la politique d’ajustement structurel conforme aux normes et exigences européennes, il ne lui reste pas d’autre option que de nommer celui qui correspond le mieux à ce choix, et qui dispose de l’autorité suffisante pour en assumer la difficile mise en oeuvre.

A entendre les commentateurs, cette autorité est a priori simple à expliquer: elle serait le résultat du passage de Manuel Valls au ministère de l’Intérieur. Comme si ce ministère régalien en offrait quasi-automatiquement le bénéfice à son occupant! Ce qui n’est évidemment pas le cas.

Si Manuel Valls est devenu le membre le plus populaire du gouvernement et celui qui est perçu comme ayant le plus d’autorité pour conduire la majorité, c’est moins en raison de son passage place Beauvau et l’action qu’il y a menée que de son positionnement original dans le paysage politique de la gauche. Un positionnement affiné et travaillé certes ces deux dernières années, mais qui dépasse largement le statut ministériel qui était le sien.

Le positionnement politique de Manuel Valls est original en ce qu’il fait évoluer le cadre de référence traditionnel de la gauche de gouvernement, qu’il le clarifie et qu’il contraint les autres participants à se prononcer en fonction de lui.

Il articule en effet deux composantes qui n’ont pas été jusqu’ici réunies dans le socialisme français. La première est économique, c’est la position dite «réformiste» sur laquelle Manuel Valls a fait campagne pendant les primaires socialistes en 2011, héritage du rocardisme, et qui correspond bien à la perspective tracée par le chef de l’Etat avec son «pacte de responsabilité».

La seconde est politique, autour de «valeurs» comme on dit aujourd’hui: c’est son «républicanisme», davantage inspiré de l’héritage chevènementiste et, historiquement, de Clemenceau plutôt que de Jaurès; une gauche qui insiste sur l’ordre public, la laïcité et l’espace commun de la citoyenneté comme lieu privilégié de l’émancipation.

Les deux gauches d’hier et d’aujourd’hui

Or, dans le schéma qui a longtemps eu cours dans le socialisme français et plus généralement à gauche, la «première gauche» était à la fois étatiste économiquement et républicaine politiquement. Elle renvoyait à une culture jacobine qui rendait possible la synthèse, dans un cadre démocratique, de l’idée révolutionnaire avec celle d’un Etat puissant voire omniprésent.

La «deuxième gauche», à l’opposé, était réformiste, décentralisatrice et autogestionnaire; beaucoup moins confiante dans l’Etat que ce soit sur le plan économique (reconnaissant pleinement le rôle du marché) ou sur le plan politique (valorisant le rôle de la société civile comme lieu authentique de la démocratie face à un Etat toujours dangereux pour les libertés individuelles).

Et il a fallu au socialisme français une personnalité aussi complexe que douée politiquement que François Mitterrand pour arriver à faire la synthèse de ces deux familles antagonistes et, de là, permettre l’arrivée de la gauche au pouvoir dans les conditions de la Ve République.

Aujourd’hui, après le lent délitement des deux gauches historiques dans l’exercice du pouvoir tout au long des années 1980 et pendant la période Jospin en 1997-2002, deux nouvelles familles se dessinent. Celle, que l’on a décrite plus haut, dont Manuel Valls apparaît comme l’incarnation. Et celle, à l’opposé, qui pour le moment n’a pas encore trouvé de personnalité pour l’incarner mais dont les caractéristiques sont pourtant assez facilement identifiables.

Il s’agit d’une gauche qui fait encore très largement confiance à l’Etat comme régulateur de l’économie voire comme acteur central de celle-ci; une gauche qui se nomme volontiers elle-même «antilibérale» mais qui est pourtant libérale sur le plan politique, moral et «culturel» puisqu’elle valorise avant tout la liberté et l’émancipation individuelle en ce qui concerne l’évolution des moeurs, la religion ou l’égalité des droits pour les «minorités».

Cette gauche-là a trouvé, ces deux dernières années, en Christiane Taubira une porte-parole. Elle est aussi bien représentée par EELV ou au PS même, par une partie de «l’aile gauche» de ce parti.

Un nouveau schéma à gauche?

Un nouveau schéma se dessine donc. Il n’est pas encore clairement identifié par les acteurs eux-mêmes mais l’arrivée de Manuel Valls à Matignon pourrait accélérer sa mise en place.

Ces deux «nouvelles» gauches entrent dans le même type de relation dialectique difficile que les deux versions «historiques» précédentes: elles doivent nécessairement s’unir pour accéder au pouvoir alors même qu’elles s’opposent terme à terme sur pratiquement tous les sujets, qu’ils soient économiques, sociaux, culturels ou «de société».

L’actuel président de la République a cru pouvoir être celui, comme Mitterrand en son temps, qui pourrait faire la synthèse de ces deux nouvelles familles, à la fois confiant dans son habileté tactique et conforté par une campagne présidentielle qui les a facilement réunies en 2012 autour d’une volonté commune de faire tomber Nicolas Sarkozy.

Las, il s’agissait d’une illusion qui s’est vite dissipée une fois au pouvoir. Ces deux nouvelles gauches se sont en effet révélées, petit à petit, à l’occasion des grands choix économiques et à propos des questions «de société» qui sont venues en débat. La conscience des fractures qui les séparent s’est ainsi considérablement accrue ces derniers mois.

On peut parier que l’action de Manuel Valls à Matignon rendra plus clair encore le schéma qui s’est ainsi esquissé depuis deux ans. Face à une telle clarification, le président de la République n’aura alors pas d’autre choix, s’il veut continuer d’exister politiquement et proposer à nouveau sa candidature en 2017 que de maintenir une forme d’équilibre entre les deux pôles, sans jamais donner le sentiment qu’il néglige trop l’un au profit de l’autre, et ce malgré leur éloignement. C’est dans cet exercice quasi-impossible que réside la clef de la réussite ou de l’échec de son quinquennat.

Laurent Bouvet

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