Monde

Comment arrêter Poutine

Fred Kaplan, mis à jour le 04.04.2014 à 7 h 28

Il faut allier force et diplomatie. Le président russe a conscience de sa faiblesse, l'Occident doit lui montrer qu'il en a conscience également.

Un tank russe, à côté de Simferopol, le 31 mars 2014. REUTERS/Yannis Behrakis

Un tank russe, à côté de Simferopol, le 31 mars 2014. REUTERS/Yannis Behrakis

La crise ukrainienne touche-t-elle à sa fin où n’en sommes-nous qu’au début? Cela va dépendre pour l’essentiel de Poutine, mais aussi de ce que fait l’Occident.

Poutine ne veut-il que s’emparer de la Crimée, de façon à transformer son contrôle russe de facto en contrôle de jure –ou bien a-t-il l’intention de mordre davantage dans le sud et l’est de l’Ukraine au prétexte d’une «assistance fraternelle» à l’égard des russophones d’Ukraine?

Dans un cas comme dans l’autre, il faut comprendre deux choses. Premièrement, les actions de Poutine sont moins dictées par l’idée qu’il se fait de la faiblesse de l’Occident que par la conscience qu’il a de sa propre faiblesse. Deuxièmement, il rêve de restaurer l’empire russe –et son discours du 18 mars au Kremlin constitue, pour l’essentiel, un cri de révolte contre les humiliations infligées à la Russie par l’Occident dans les années qui suivirent l’effondrement de l’Union soviétique. Un autocrate revanchard, avec une tête pleine de rêves éveillés grandioses peut être une créature dangereuse.

La Crimée n'est pas un intérêt vital pour l'Occident

Cette crise a commencé, après tout, quand Poutine a constaté que l’Ukraine –que lui, ainsi que tous les autres dirigeants russes, considèrent comme intimement liée à la Russie– était en train de se rapprocher de l’orbite de l’Ouest. L’ancien président Viktor Ianoukovitch avait entamé des pourparlers en vue d’une intégration au sein de l’Union européenne. Poutine craignait, à juste titre, qu’une telle issue ne ruine ses plans d’une «Union eurasienne» (qu’il considère comme la base d’un renouveau de l’empire russe) et a donc offert 15 milliards de dollars à Ianoukovitch en l’échange de l’arrêt  des pourparlers en vue de l’intégration au sein de l’Union européenne. Ianoukovitch a accepté le marché. Des manifestations ont alors commencé à Kiev, provoquant une réplique violente, qui a entraîné une extension des protestations... et la suite, on la connaît.

Lawrence Freedman, le grand spécialiste de la stratégie, a posté, le 19 mars, un très long papier sur le site War on the Rocks et fait remarquer que «l’objet premier du management de crise consiste à protéger ses intérêts vitaux tout en évitant une guerre majeure». Et pour y parvenir, continue-t-il, il est nécessaire de «sentir quand il convient d’exercer des contraintes et respecter les limites» mais d’avoir également une bonne appréciation de «ce dont l’adversaire a besoin pour une désescalade ou au moins pour cesser l’escalade».

La première étape, si l’on tient compte de cette vision –et c’est une étape que les politiciens et les éditorialistes ont un peu oubliée– c’est la définition de nos «intérêts vitaux». La Crimée n’est pas un «intérêt vital» pour les Etats-Unis ni même pour l’Occident. Mais la Crimée est un intérêt vital pour la Russie.

Cela peut paraître terrible à dire, mais la Crimée est désormais aux mains de Moscou, il n’y a rien que nous puissions faire pour l’en ôter, et elle ne nous –encore faut-il s’accorder sur l’identité de ce nous– a de toutes les façons jamais appartenu.

Quoi qu’il en soit, l’annexion forcée de la Crimée constitue un viol des lois internationales. Elle a, spécifiquement, violé le Mémorandum de Budapest de 1994, signé par la Russie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui –bien que n’ayant pas les effets aussi restrictifs que le Traité de l’Atlantique nord qui a donné naissance à l’Otan– offrait à l’Ukraine des assurances relatives à sa sécurité en échange de l’abandon de 2.000 têtes nucléaires qui subsistaient sur son territoire depuis la fin de l’Union soviétique.

Rien ne fera que Poutine retirera ses troupes

Alors bien sûr, il y a de quoi être bouleversé par la prise de la Crimée. Ce que le président Obama et l’Union européenne ont entrepris –des sanctions relativement légères, l’exclusion de la Russie du prochain sommet du G7 (et ancien G8), la consolidation des défenses de la Pologne et des Etats baltes et sans doute d’autres actions de la sorte à venir– sont des réponses proportionnelles avisées.

Mais nul ne devrait s’imaginer que de telles mesures pourraient contraindre Poutine à retirer ses troupes de Crimée (la plupart d’entre elles étaient déjà stationnées là) ou rendre ce territoire à l’Ukraine. Prétendre que cela pourrait être le cas –comme le sous-entend le discours d’Obama sur le «coût et les conséquences» ne fait que le jeu de Poutine; cela lui donne l’air plus fort (Il a résisté aux pressions des Américains!) qu’il ne l’est.

Toutefois, si Poutine commence à déployer des troupes dans le sud ou l’est de l’Ukraine, la donne va changer. Elle ne changera pas de manière aussi dramatique que certains le pensent. L’Ukraine n’est pas un membre de l’Otan et pour de bonnes raisons (au cours de la présidence de George W. Bush, on avait évoqué une adhésion-éclair de l’Ukraine à l’Otan, mais il s’est avéré que rares étaient les Ukrainiens à approuver un tel mouvement et rares étaient les membres de l’Otan à accorder assez d’importance à l’Ukraine pour entrer en guerre en cas d’une attaque contre elle).

Mais si Poutine se lance dans de nouvelles incursions, cela signifiera qu’il tente de donner corps à ses rêves d’empire revivifié. Et s’il se lance là-dedans, il conviendra de lui résister, non seulement pour le bien de l’Ukraine, mais aussi pour la stabilité de l’Europe et la préservation de ce qui reste encore de l’ordre dans le monde d’aujourd’hui. Car si nous laissons la Russie dépecer l’Ukraine impunément, en plein cœur de ce que l’on espérait être un jour une Europe unifiée, alors d’autres dirigeants qui convoitent également des territoires chez leurs voisins risqueraient bien de se sentir autorisés à faire de même. Et dans ce cas-là, les avertissements américains –et même le caractère dissuasif du potentiel militaire américain–  perdraient toute crédibilité.

En revanche, il faut tout faire pour qu'il n'avance pas

Aussi, le principal objectif des Etats-Unis, de l’Union européenne et de l’Otan devrait consister à dissuader Poutine de déplacer ses troupes en Ukraine. Il y a deux manières de l’en empêcher, qui peuvent paraître contradictoires mais qui (si elles sont bien menées) seront complémentaires. La première consisterait à durcir les sanctions et la seconde à laisser de l’espace pour la diplomatie.

Les sanctions devraient –et dès à présent– consister à déployer des troupes chez les alliés de l’Otan, et particulièrement en Pologne et dans les Etats baltes, qui furent parties intégrantes de la Grande Russie. Autre sanction: élaborer des plans permettant de contrer une éventuelle incursion russe en Ukraine –pas en déployant des troupes américaines ou de l’Otan, mais en envoyant des armes, peut-être des conseillers et des troupes des forces Delta– et parler de ces plans avec nos alliés et les représentants ukrainiens, sur des lignes téléphoniques ouvertes. Poutine connaît certainement les limites de son armée. Les troupes terrestres déployées aux frontières avec l’Ukraine manquent des ressources et des routes logistiques pour soutenir une occupation de longue durée, surtout si les troupes russes devaient faire face ne serait-ce qu’à une mince résistance. Il faut qu’il sache que nous aussi nous avons conscience de ses limites.

Sur ces mêmes lignes téléphoniques non cryptées, un représentant du gouvernement américain devrait également évoquer les actions qui pourraient réellement isoler la Russie du reste du monde –en la privant de participation à tous les forums internationaux (ce que Poutine souhaite avant tout, c’est d’être respecté comme un acteur mondial), et au lieu de se contenter de geler les avoirs d’une douzaine de copains du Kremlin, de s’attaquer aux banques et aux entreprises russes.

Encore une fois, ces menaces devraient s’exercer si la Russie tente d’envahir l’Ukraine –et pas comme des représailles à l’invasion de la Crimée, qui n’auraient aucun effet, d’autant qu’elles ne seraient des toutes les façons probablement pas appliquées.

Enfin, il conviendrait d’injecter massivement des liquidités dans l’économie ukrainienne. Poutine sait parfaitement que les anciens pays du Pacte de Varsovie qui ont rejoint l’Union européenne s’en tirent bien mieux que ceux qui ne l’ont pas fait. Freedman rapporte qu’en 1990, juste avant l’implosion de l’Union soviétique, le PIB de la Pologne atteignait 64,5 milliards de dollars, tandis que l’Ukraine s’en sortait un peu mieux avec 90,2 milliards de dollars. En 2012, le PIB de la Pologne a explosé pour atteindre 489,9 milliards de dollars, tandis que celui de l’Ukraine n’atteint que 176,3 milliers. Il faut donc faire de l’Ukraine un nouvel exemple –un nouveau signe adressé au cercle de plus en plus réduit d’alliés de la Russie qu’ils ont choisi le mauvais camp.

Ce qui a changé depuis la Guerre froide

Dans le même temps, les possibilités de réconciliation ne devraient pas être abandonnées. Même après que Nikita Khrouchtchev eut expédié des missiles nucléaires à Cuba, le président J.F. Kennedy continuait de chercher des manières de reculer en sauvant la face. Il convient de garder à l’esprit que cette crise –une crise de rien du tout, comparée à celle des missiles de Cuba– a pour objet de déterminer quelle sera la place de l’Ukraine: bonne ou correcte? Comme le Secrétaire d’Etat John Kerry l’a reconnu, l’Ukraine sera toujours liée à la Russie, quelle que soit la personne présente au Kremlin. Alors en complément des menaces d’accentuer la pression si Poutine venait à envahir l’Ukraine, Obama devrait également l’assurer qu’il ne perdra pas l’Ukraine s’il recule.

Poutine a grandi dans une culture du complot –et je ne parle pas ici du KGB mais de la Russie toute entière. Poutine a publiquement affirmé que c’est l’Occident qui a orchestré les récents mouvements à Kiev, que la révolution orange est un complot ourdi par les Américains, que la CIA passe son temps à tenter de déstabiliser le système politique de la Russie et son réseau d’alliés –et il croit sans doute ce qu’il dit.

Nous ne sommes pourtant pas au cœur d’une nouvelle Guerre froide. La Guerre froide a coupé le monde en deux factions. De nombreuses guerres civiles, guerres régionales ou guerres de libération nationale n’étaient en fait que des «guerres par procuration» entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. La Chine a été utilisée comme un levier pour jouer contre un camp où un autre –et la Chine est parvenue à rouler les deux camps.

Rien de tout ceci ne va se produire. Aucun des deux camps n’a les moyens de le faire. La Russie n’a plus guère de portée mondiale. La Russie n’a reçu aucun soutien de poids pour ses actions en Ukraine; la Chine s’en soucie comme d’une guigne.

A l’heure actuelle, ce conflit est, au pire, un conflit régional, pas global et la meilleure chose qu’Obama puisse faire –tant dans ses menaces que dans ses mains tendues– c’est de faire en sorte qu’il le reste. Certains Républicains du Capitole pourraient lui prêter main-forte. Des sénateurs comme John McCain ou Lindsey Graham, qui nous ont habitué à mieux, pourraient cesser leurs glapissements ridicules à propos de la soi-disant «faiblesse» d’Obama ou de sa «gouvernance molle.» Déjà parce que c’est faux; au moins pour ce qui concerne la crise présente, rares sont les actions qu’ils ont recommandées et qu’Obama n’avait pas déjà entreprises. S’ils s’inquiétaient tant de la vision qu’à Poutine de l’Amérique, au lieu de faire du boucan pour tenter de se faire bien voir chez les Républicains les plus extrémistes, ils feraient mieux de se tenir aux côtés du président et de s’assurer que Poutine, sur ce sujet, sache qu’il ne pourra pas exploiter la moindre faille au sein de l’Amérique.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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