Culture

Toujours vivant, Kurt Cobain?

Elise Costa, mis à jour le 04.04.2014 à 7 h 37

S’il existe des indices appuyant la thèse du suicide, il en existe tout autant qui vont dans le sens d’une mort médiatique programmée.

Une des photographies inédites de la «scène de crime» dévoilées par la police de Seattle le 20 mars dernier. SPD

Une des photographies inédites de la «scène de crime» dévoilées par la police de Seattle le 20 mars dernier. SPD

Voici la version officielle délivrée par le médecin légiste adjoint Nikolas J. Hartshorne: le 5 avril 1994, Kurt Donald Cobain, 27 ans, s’est donné la mort au 171 Lake Washington Blvd East, sa résidence depuis trois ans. A la case «Profession», le docteur Hartshorne – qui officie désormais à Bellevue dans l’état de Washington, a inscrit «Poète / Musicien».

A la case «Domaine d’activité», l’homme a précisé: «Punk Rock». La cause du décès est la suivante: «blessure perforante par fusil de chasse à bout touchant à la tête (bouche)». Le corps a été retrouvé trois jours plus tard, le 8 avril 1994. Dans leur rapport de police, les inspecteurs Jim Yoshida et Steve Kirkland précisent qu’il pleuvait comme vache qui pisse ce matin-là. Ils sont arrivés dans la serre à l’arrière de la maison à 10h15. A 10h30, le corps, gisant sur le sol, était prononcé froid. Mais s’agissait-il seulement du corps de Kurt Cobain?

L’homme aux cheveux filasses et au jean troué, grande figure malgré lui de la scène musicale du Pacific North West, était le leader du groupe Nirvana, aux côtés de Dave Grohl et Krist Novoselic. Nirvana —pour ceux qui ne les connaîtraient pas— est le groupe emblématique du mouvement grunge qui, dans les années 90, a entraîné une baisse significative des ventes de shampooing auprès de la population adolescente.

Leur titre phare reste «Smells like teen spirit», Teen Spirit étant une marque de déodorant à l’odeur délicieusement chimique. En français cela donnerait: «Ça sent l’Eau Jeune» (Eau Jeune étant une marque de sent-bon disponible dans nos supermarchés).

En 1991, à la sortie de l’album Nevermind, Kurt Cobain est devenu le représentant de la génération X, l’anti-héros dans toute sa splendeur qui, à chaque fois qu’on lui demandait comment il allait, avait ce mantra: «Je me déteste et je veux mourir» (I hate myself and I want to die). Ambiance certes, mais il y avait une forme d’humour dans cette déclaration d’auto-destruction, de la même façon que les nihilistes peuvent être drôles en pointant du doigt l’absurdité de l’existence.

Alors, quand le suicide de Kurt Cobain a fait les unes des journaux, le public y a naturellement vu une menace mise à exécution. N’est-ce pas là l’histoire classique de la majorité des suicides? L’auteur lance des perches, dissémine des indices sur l’acte à venir. Et de l’avis général, Kurt Cobain n’était pas le genre à croquer la vie à pleines dents. Atteint de maux d’estomac effroyables, sous pression permanente, junkie à temps partiel, le chanteur souffrait en plus de dépression chronique. «Il faut juste que je fasse une pause», disait-il au journaliste Michael Azerrad qui l’interviewait en 1992 pour le magazine Rolling Stone, «et après ça je serai moins stressé». Le mois précédent sa mort, une overdose à Rome avait déjà bien failli le laisser sur le carreau. Quelques-uns ont avancé la thèse de l’appel à l’aide.

Mais s’il existe des indices appuyant la thèse du suicide, il en existe tout autant qui vont dans le sens d’une mort médiatique programmée. Et si Kurt Cobain était toujours vivant, déambulant librement parmi les communs des mortels?

En 2005, Kim Gordon disait au magazine Uncut: «Je ne sais même pas s’il s’est tué. Certaines personnes proches de lui ne pensent pas qu’il l’ait fait».

De nombreuses photos ont été prises dans la serre le 8 avril 1994 au matin – date à laquelle les autorités ont été alertées par un électricien venu faire quelques réparations chez la famille Cobain. La plus célèbre est celle-ci [SFW]. Très récemment, un inspecteur de la police de Seattle a réexaminé le dossier, histoire de voir si de nouveaux éléments ne pouvaient pas être mis en lumière. Il n’a rien trouvé permettant de le faire, mais il a mis la main sur quatre pellicules de photos non développées. Les deux diffusées sur Internet semblent corroborer la première image.

Selon le bon sens commun, il est normal que des clichés montrant le visage détruit de Cobain n’aient pas été publiés dans la presse. Ce qui est plus étonnant en revanche, c’est que sur Internet, là où le bon sens commun est une simple formalité, rien n’ait jamais filtré. 

Lorsque j’appelle un médecin légiste sur Toulouse pour comprendre comment l’on procède pour déterminer l’identité d’une personne face à corps en mauvais état, je n’ai que le temps d’évoquer le nom de Cobain: il me dit que je pose des questions beaucoup trop graves et qu’il ne me répondra jamais. Ce qui, pour quelqu’un «qui ne voit pas trop qui est Nirvana», est tout de même fort de café.

Kurt Cobain a été incinéré le 14 avril 1994 au crématorium Bleitz au 316 Florentia Street à Seattle. Fin mai 2008, ses cendres ont été volées au domicile de sa veuve Courtney Love, qui les conservait soigneusement dans «un sac rose en forme d’ours en peluche».

Lorsque, cinq mois plus tard, une artiste australienne dit être en possession desdites cendres et vouloir les fumer, l’agent de Courtney Love affirme que les cendres n’ont en réalité jamais été dérobées. Qui croire alors? Ce qui est sûr, c’est que sans tombe ni véritable urne funéraire, les preuves de la dépouille du chanteur sont fort réduites.

Ce qui a bel et bien été trouvé dans la serre, en revanche, c’est une lettre d’adieu à côté du corps. Courtney Love elle-même a lu cette lettre lors d’une commémoration publique à Seattle le 10 avril. Dans cette note adressée à son vieil ami imaginaire, Boddah, la piste de la mort médiatique programmée prend dès lors forme.

Cobain écrit ceci: «Le pire crime auquel je puisse penser serait d’escroquer les gens en faisant comme si je m’amusais à 100%. […] J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour l’apprécier (et je l’apprécie, que Dieu m’en soit témoin, mais pas assez). J’apprécie que le fait que je, que nous avons marqué et diverti beaucoup de gens. Mais je dois être le genre de narcissique qui ne peut apprécier les choses que lorsqu’elles disparaissent».

Pourquoi Kurt Cobain aurait-il voulu disparaître de la circulation? La réponse est, lorsque l’on a cerné le personnage à travers ses textes et ses interviews, plutôt évidente: le succès rongeait le pauvre bougre de l’intérieur comme un ulcère. La principale raison à ça était qu’il avait une peur obsédante de passer pour un vendu auprès des ados qui les écoutaient depuis leurs débuts (Nirvana a quitté le petit label Sub Pop pour signer chez DGC), même s’il essayait de s’en défendre.


Dans son journal intime, publié aux éditions 10/18 en France, Cobain écrit par exemple (page 216):

« […] Je ne voulais pas de toute cette attention et je ne suis pas flippé —comme beaucoup de gens le souhaiteraient. C’est une perspective distrayante, pouvoir observer une figure du rock appartenant au domaine public se détruire mentalement. Mais désolé les copains, je vais devoir décliner»

La simple perspective que des journalistes puissent tenter de décrypter son mal-être lui était en effet insupportable (ibid. p. 213). Cobain essayait de changer la donne en mettant sa notoriété au service de petits musiciens qu’il admirait, tel que Daniel Johnston, mais il n’aurait probablement pas supporté de devenir une rock star de stade comme Dave Grohl avec les Foo Fighters.

Dave Grohl confie d’ailleurs au magazine NME qui lui demande, en 2007, s’il pense toujours à Kurt:

«Oh que oui. Tout le temps. Toujours. Quand vous perdez un proche, ils viennent vous rendre visite de temps en temps. Dans les mêmes rêves. Et souvent, le rêve en question montre que la personne n’est jamais partie, qu’elle n’était que cachée. Et vous avez hâte de pouvoir le dire au monde, de leur dire que cette personne est toujours là. Cela semble si réel».

Ainsi, d’autres indices pullulent sur divers forums et blogs dédiés au chanteur. La chanson You Know You’re Right notamment, qui fut la dernière chanson enregistrée par Nirvana – et qui n’a été révélée au public qu’en 2002:

I will move away from here  (Je vais partir d’ici)/ You won’t be afraid of fear (Tu n’auras plus peur d’avoir peur) / I’m so warm and calm inside (J’ai si chaud et je suis si calme à l’intérieur) / I no longer have to hide (Je n’ai plus besoin de me cacher) / Let’s talk about someone else (Parlons de quelqu’un d’autre) …

Mais si Kurt Cobain ne voulait plus vivre dans la peau d’une rock star, pouvait-il pour autant passer inaperçu?

Trois jours avant son décès, un chauffeur de taxi a raconté à la police de Seattle comment il avait fait monter un homme à l’arrière de sa voiture, un homme qu’il ne semble pas avoir reconnu et qui détonne avec les lieux. Cobain avait un goût prononcé pour les déguisements et aimer se travestir (cf son entrée remarquée au festival de Reading en 1992 et la couverture de septembre 1993 du magazine The Face).

Même si plusieurs témoignages prétendent l’avoir reconnu dans différentes villes, nul doute que les années aidant, l’homme ne serait plus forcément identifiable au premier coup d’œil aujourd’hui. Son nom, en revanche, reste dans la mémoire collective.

Sous quel nom aurait-il donc pu poursuivre son existence en paix? Dans une interview publiée une décennie après sa mort, Kurt Cobain parle de son nom de famille, qui était à l’origine «Coburn». Après recherches dans le bottin américain, on tombe alors sur 4 Kurt Coburn, pour qui l’âge ne semble pas coller. Plus discret: un K D Cobain, débusqué à Irvine, en Californie. La ville n’est pas étrangère au musicien, en tous cas.

Bien sûr, les contre-arguments ne manqueront pas. Après tout, comme l’affirmait Kurt Cobain: «Mais putain, qu’est-ce qu’ils leur apprennent à l’école aux journalistes ? […] Selon moi, aucun d’entre eux ne mérite de posséder un stylo. » (Journal, éd. 10/18, p 223).

A vous de bâtir votre propre conclusion.

Elise Costa

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Journaliste
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