Economie

Comment faire baisser l’euro

Gérard Horny, mis à jour le 07.04.2014 à 16 h 25

On nous le dit sur tous les tons: tout est de la faute de l'euro fort. Pour autant, faut-il penser qu’une nouvelle baisse de l’euro serait une bonne nouvelle pour notre économie?

La Banque centrale européenne. REUTERS/Kai Pfaffenbach

La Banque centrale européenne. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Vous savez pourquoi ça va mal en France? Parce qu’on a abandonné le franc pour l’euro et parce que l’euro est trop fort. Faire chuter l’euro ou, mieux encore, l’abandonner permettrait de résoudre tous nos maux! Ce serait merveilleux si c’était vrai. Malheureusement, ce ne l’est pas et nous n’avons pas à notre disposition de remède simple et bon marché.

Tout le monde est d’accord sur ce point: l’euro est trop fort actuellement, cela pèse sur nos entreprises exportatrices et notre activité. Est-il vrai pour autant qu’il est surévalué de 30%, comme Marine Le Pen l’affirmait encore sur France Inter le 27 mars? Aucun économiste sérieux ne va jusque-là, même si pratiquement tous admettent qu’il est plus élevé que ne le justifierait l’état de santé comparé des différentes zones économiques.

De fait, quand on regarde les chiffres, on s’aperçoit que la situation n’est pas aussi extravagante que les adversaires les plus acharnés de la monnaie européenne ne le prétendent. L’euro se maintient envers et contre tout autour de 1,38 dollar, mais il faut rappeler qu’il était pratiquement à 1,60 dollar en avril 2008. Et quand on regarde l’euro face à l’ensemble des devises qui comptent le plus pour notre commerce extérieur, on s’aperçoit qu’il est certes au-dessus de sa moyenne de long terme, mais dans des proportions qui n’excèdent guère 10%.

En revanche, ce qui frappe les esprits à juste raison, c’est qu’il a eu tendance à monter encore au cours des derniers mois, à un moment où la conjoncture européenne restait médiocre et où le chômage continuait à monter en France.

Ainsi que le constate la Banque centrale européenne dans son dernier bulletin mensuel, le taux de change effectif nominal de l’euro, mesuré par rapport aux devises des vingt principaux partenaires commerciaux de la zone, se situait le 5 mars 0,9% au‑dessus de son niveau de début décembre 2013 et 3,7% au‑dessus du niveau constaté un an auparavant. 

Au cours des trois derniers mois, l’euro s’est apprécié vis‑à‑vis du dollar (de 1,4%) et du yen (de 1,1%); il ne s’est déprécié, de façon très  limitée, que vis-à-vis de quelques monnaies, notamment la livre sterling (de 0,5%). C’est précisément cette tendance récente à la hausse, note Jean-Louis Mourier, économiste à Aurel-BGC, qui pose problème et  donne cette idée d’un euro fort. Car s’il a fortement reculé de la mi-2008 jusqu’en juillet 2012, il a ensuite remonté de 11%.

Le yen, un exemple à suivre?

Pour autant, faut-il penser qu’une nouvelle baisse de l’euro serait une bonne nouvelle pour notre économie? L’exemple du Japon montre que cela ne marche pas toujours ainsi. Jean-Louis Mourier remarque:

«La forte baisse du taux de change effectif du yen depuis l’été 2012 n’a pas permis de redressement durable des exportations et, encore moins, de retrouver une contribution positive des échanges extérieurs à la croissance.» 

Cette baisse du yen n’est toutefois pas sans effets: elle a permis une hausse du prix des importations, ce qui n’est pas négligeable pour un pays en déflation, et une hausse du prix des exportations, ce  qui a conduit à une amélioration des profits des grands groupes nippons.

Que se passerait-il  ici si l’euro reculait? Trois économistes du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) ont tenté de le savoir en analysant les données recueillies par les Douanes entre 1995 et 2010 sur les entreprises exportatrices françaises. Selon leurs estimations, une dépréciation de 10% de l’euro par rapport à un pays partenaire hors zone euro relève la valeur des ventes d’une firme exportatrice vers ce pays d’environ 6% en moyenne (5% de hausse en volume et près de 1% en prix). Calculé au niveau des secteurs et non plus à celui des entreprises déjà classées comme exportatrices, l’effet est encore plus fort (7,5%) car une dépréciation de la monnaie permet à d’autres entreprises d’entrer elles aussi sur ce marché. De surcroît, cet ajustement est rapide: il se fait en un an.

Des effets complexes

Cela dit, ces économistes soulignent aussi que la dépréciation du change renchérit les coûts des entreprises qui importent des biens intermédiaires ou des matières premières. Selon eux, une dépréciation de l’euro de 10% augmente les valeurs unitaires des biens manufacturés importés par les entreprises d’environ 2% à 3% tandis que le volume de ces importations diminue de 0 à 2,5%.

Ils en tirent d’ailleurs une conclusion qui ne fera pas plaisir aux chantres du «tout français»: une entreprise qui a fortement internationalisé son processus de production, qui vend et achète à l’étranger, est davantage à l’abri qu’une autre des mouvements du taux de change.

Une autre remarque des économistes du CEPII  mérite d’être prise en considération: la baisse du taux de change a exactement le même effet qu’une baisse des prix relatifs.

Autrement dit, une entreprise peut obtenir le même résultat en baissant ses prix par rapport à ses concurrents étrangers, en augmentant sa productivité par exemple. Il existe toutefois une différence: l’ajustement par le taux de change est plus rapide, mais ses effets sont moins durables que ceux d’une baisse des prix relatifs. Car le gain de compétitivité obtenu grâce à un affaiblissement de la monnaie est progressivement grignoté, si l’on n'y prend garde, par la hausse des prix.

Guerre des monnaies

Le Conseil d’analyse économique s’est appuyé sur ces travaux pour préparer une note publiée en janvier dernier sur le thème de l’euro dans la «guerre des monnaies». Les auteurs admettent qu’une «dépréciation temporaire de l’euro, qui accompagnerait une politique monétaire plus expansionniste, aiderait la zone euro à se sortir d’une situation conjoncturelle difficile». Mais, ils préviennent:

«Il ne faut pas s’attendre à un affaiblissement durable de la monnaie européenne, qui n’est vraisemblablement pas très éloignée de sa valeur d’équilibre de long terme.»

En somme, la baisse de l’euro ne serait qu’une des conséquences  bénéfiques d’une politique qui serait hautement souhaitable: une politique monétaire plus expansionniste.

La force actuelle de l’euro est en effet la conséquence d’un écart entre les politiques monétaires menées à travers le monde, la BCE se distinguant de la Réserve fédérale des Etats-Unis, de la Banque d’Angleterre ou de la Banque du Japon par une diminution marquée de son bilan depuis l’automne 2012.

On aurait pu penser que l’annonce d’un retour progressif de la Réserve fédérale à une politique moins expansionniste allait suffire à faire remonter le dollar face à l’euro. Cela ne se produit pas, pour plusieurs raisons: la balance courante de la zone euro est largement excédentaire (son excédent a même tendance à s’accroître), la crainte d’une dislocation de la zone euro s’est évanouie et les capitaux reviennent, etc.

Il est fort probable que l’euro ne baissera pas beaucoup si la BCE n’adopte pas à son tour une politique «non conventionnelle». Jusqu’à présent, elle s’y est opposée, arguant du fait que le risque de déflation ne semblait pas se matérialiser. Et l’on sait que l’Allemagne était hostile à toute évolution vers une politique monétaire très souple de type américain.

La Bundesbank évolue

Les choses sont peut-être en train de changer. Déjà, les économistes avertis, comme Philippe Weber, responsable études et stratégie de CPR AM, qui prennent le temps de lire attentivement les rapports mensuels de la Bundesbank, avaient décelé une évolution de la Banque centrale allemande sur la question de la stérilisation des liquidités déversées par la BCE dans le cadre du programme SMP (en français Programme pour les marchés de titres, c’est-à-dire achat entre février et septembre 2012 d’obligations d’Etat émises par la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande).  Et, le 25 mars, Jens Weidmann, président de la Bunsdesbank, a lui-même déclaré que le recours à des mesures non conventionnelles n’était pas exclu. Evidemment, il a insisté sur le fait qu’il s’agissait d’hypothèses de travail, que rien n’était décidé. Il n’empêche que la BCE pourrait surprendre dans les prochains mois.

La BCE doit agir

Ce serait une bonne nouvelle. L’attachement de l’Allemagne à des politiques monétaires rigoureuses est louable, mais la situation est telle en Europe que des initiatives fortes s’imposent. Si rien ne se passe,  les adversaires de l’Union monétaire feront un triomphe aux élections européennes. Et il sera difficile de leur donner tort.

Petit rappel à la réalité toutefois: s’il est vrai qu’une monnaie trop forte peut être un handicap (la Bundesbank elle-même constate que les industriels allemands s’inquiètent des effets de la baisse du yen sur la compétitivité de leurs concurrents japonais), le recul de la monnaie implique un appauvrissement face au reste au monde. Jean-Claude Trichet ne se privait pas de le répéter, non sans raison. Et une baisse du taux de change ne résout pas tous les problèmes comme par enchantement.

Gérard Horny

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Journaliste
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