Benoît Hamon est le 30e ministre de l'Education nationale de la Ve République: à force de changer de ministre rien ne changera jamais

Benoît Hamon, septembre 2012.  REUTERS/Jacky Naegelen

Benoît Hamon, septembre 2012. REUTERS/Jacky Naegelen

On a beau dire que les profs sont jamais contents, que le mammouth n'est pas réformable, il y a une chose qui, en fait, ne change pas: les ministres abandonnent l'école. Ou sont lâchés.

C'est officiel, Benoît Hamon[1] succède donc à Vincent Peillon au poste de ministre de l'Education moins de deux ans après la prise de fonction de ce dernier. C’est le lot des locataires de la rue de Grenelle que de ne pas rester longtemps –30 ministres différents sous la Ve République. Certains sont passés deux fois, pour les détails, la liste est .

Oui, un des charmes de l’Education nationale, c’est qu’on n’a pas le temps de se lasser d’un ministre. Pour le dire à la manière d'un prof: un ministre n'a même pas le temps de redoubler pour consolider ses acquis!

Et ils en voient passer des ministres, les profs, durant leurs carrières! Nous leur avons demandé combien... Florlège de réponses sur Twitter:

Le gouvernement Ayrault comptait aussi une ministre de la Réussite éducative, George Pau-Langevin, dont l’ambition était de promouvoir une vision moins scolaire de l’éducation et des élèves. Une ministre qui s’était aussi engagée pour soutenir la scolarisation des élèves Roms. Son poste n'a pas été renouvelé... quel est donc le sens d'une action qui dure si peu? 

Mais si on voulait faire un bilan de l'action de Vincent Peillon et George Pau-Langevin que pourrait-on dire? Pas grand-chose finalement, puisque les effets des réformes éducatives ne se mesurent pas sur quelques mois.

Rappelons simplement que gauche était très attendue par les profs. Et que, malgré les contestations sur les rythmes et sur la répartition des moyens supplémentaires, il y avait eu un sacré changement d’ambiance après les années Chatel, l’évaluation à tout crin et les suppressions de postes. Certes, deux ans plus tard, les enseignants semblent déçus. Mais faut-il de nouveau défaire ce qui a été fait... en attendant les prochaines élections dans trois ans? 

Le problème de la continuité des politiques éducatives était justement au centre du dernier, et brillant, ouvrage de l’historien Antoine Prost publié à la rentrée[1]. Voici ce qu’il déclarait à Libération en septembre 2013:

«La gauche défait ce que la droite a fait et réciproquement. Depuis le début de la Ve République, un seul ministre est resté aussi longtemps à son poste qu’un élève dans l’école élémentaire: ce fut Christian Fouchet, ministre de 1962 à 1967. Ou alors, si l’on change tout le temps de ministre, il faut que l’administration fasse la politique et que les directeurs restent longtemps en fonction. La politique de Ferry (NDLR: Jules Ferry!), qui passe, c’est Ferdinand Buisson, qui est resté dix-huit ans directeur de l’instruction primaire. Il a pu mener une politique. Si la politique du collège unique est entrée dans les faits, c’est qu’elle a été appliquée avec constance et continuité, de 1962 à au moins 1975, par une administration convaincue de sa justesse. Il faut de la suite dans les idées et les politiques.»

Sur France Culture, dans ma propre émission, «Rue des écoles», je me souviens avec quelle énergie l'historien fustigeait les changements d'orientations consécutifs aux alternances politiques et ministérielles.

«Je dis à nos hommes politiques: "Vous êtes des criminels", tous tant que vous êtes, parce qu'on ne peut pas changer de politique toutes les fois fois qu'on change de président de la République.»

Voici sa réaction mardi soir, à la veille de l'annonce: 

«Je trouve qu'il fallait laisser Vincent Peillon continuer sa politique. On ne peut pas changer de politique tous les deux ans à l'Education nationale, sauf si l'on veut son naufrage.»

Au-delà du spectacle des alternances et des changements de gouvernement, ce turn-over régulier pose la question de l’engagement des politiques dans leur réforme. Le ministère de l'Education ne peut pas être une girouette. Les autres non plus, mais les réformes éducatives mettent énormément de temps à s'installer. L'école souffre d'un empilement de réformes, circulaires, qui se succèdent et se contredisent. Ce manque de direction et cette hystérie du changement produit sur le long terme de l'immobilisme, du découragement et de la lassitude.

Cette réalité n'est pas nouvelle. Les politiques la connaissent.

Peut-être la déception est-elle plus grande aujourd'hui car Vincent Peillon semblait différent. Selon tous les observateurs, il connaissait vraiment ses dossiers et la «machine» Education nationale quand il est arrivé rue de Grenelle. Aujourd'hui, les grands et beaux discours du ministre, remplis de références à Jules Ferry, à Jean Zay, à Ferdinand Buisson semblent n'avoir servi qu’à épater la galerie. A se faire plaisir. 

Et qu'en est-il du soutien de Hollande et Ayrault à son action? Soutien modeste, c'est le moins qu'on puisse dire, après une campagne présidentielle de 2012 pourtant très engagée sur la question scolaire. Les promesses se sont-elles brisées sur la querelles des rythmes? C’était bien la peine de commencer le mandat présidentiel par un discours devant la statue de Jules Ferry!

Reste des questions précises pour son successeur sur les réformes en cours: celle des ZEP va-t-elle être poursuivie? Quid de celle des temps scolaires alors que, dès le soir du 1er tour des municipales, Jean-François Copé mettait la remise en cause des nouveaux rythmes dans le top des priorités de la droite? Que va devenir le dispositif plus de maitres que de classes? Quid des nouveaux conseils qui viennent d’être installés: le Conseil supérieur des programmes, le conseil pour l'évaluation des politiques scolaires (CNESCO), celui de l'innovation? Etc.

On aura beau jeu de dire que l’Education nationale est irréformable, les profs jamais contents, l’inertie du mammouth décourageante, ce qui ne change pas, c’est que les ministres abandonnent. Ou sont lâchés par leur gouvernement.

L'exemple de Vincent Peillon restera dans les annales car il quitte son ministère après avoir engagé une réforme ambitieuse dans son intitulé (la Refondation de l’école de la République) et dans son esprit. Mais 22 mois pour une Refondation, ça sonne un peu creux au final.

Quelle conclusion tirer de tout cela? L’école est-elle un sujet trop sérieux pour être confié à un ministre, à des politiques? Pour le dire autrement, s'il change tous les deux ans, à quoi sert un ministre de l'Education?

Louise Tourret

[1] Benoît Hamon, qui avait rencontré des acteurs syndicaux de l'enseignement ces dernières semaines et s'était rendu au salon de l'éducation en novembre (ce qui avait mis la puce à l'oreille aux spécialistes du sujet...). Retourner à l'article

[2] Du changement dans l'école - Les réformes de l'éducation de 1936 à nos jours - Seuil. Retourner à l'article

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