France

Le non remplacement d'un ministre sur deux à Bercy, gage d'une politique plus dynamique?

Gilles Bridier, mis à jour le 02.04.2014 à 15 h 23

Le gouvernement Valls fait le choix d'un retour à une dichotomie classique et «resserrée»: Economie et industrie d'un côté, Finances et comptes publics de l'autre.

Michel Sapin et Arnaud Montebourg, le 25 juillet 2012. REUTERS/Remy de la Mauvinière/Pool.

Michel Sapin et Arnaud Montebourg, le 25 juillet 2012. REUTERS/Remy de la Mauvinière/Pool.

Ala suite d'élections municipales qui se sont transformées en consultation de mi-mandat, François Hollande a confié à Manuel Valls le soin de constituer une nouvelle équipe «resserrée». Bercy, avec sa pléthore de ministres, était clairement dans la ligne de mire.

Les terrains de la ancienne halle aux vins où le ministère s'est délocalisé il y a vingt-cinq ans sur une décision d'Edouard Balladur n'accueilleront donc plus quatre ministres de plein exercice, mais seulement deux: Arnaud Montebourg, ministre de l'Economie, du Redressement productif et du Numérique, et Michel Sapin, ministre des Finances et des Comptes publics, qui retrouve Bercy vingt-deux ans après sa nomination dans le gouvernement Bérégovoy.

Défait aux municipales et lorgnant sur la Commission européenne, Pierre Moscovici est évincé. La ministre de l'Artisanat Sylvia Pinel est nommée au Logement et à l’Egalité des territoires, le ministre délégué au Budget Bernard Cazeneuve est promu à l'Intérieur et le ministre délégué à l'Economie sociale Benoît Hamon à l'Education nationale.

Nicole Bricq (Commerce extérieur) et Fleur Pellerin (Economie numérique), ainsi que ceux qui espèrent faire leur entrée, devront, au mieux, attendre la semaine prochaine et la nomination des secrétaires d'Etat et des éventuels ministres délégués. Le gouvernement a besoin d'un responsable chargé du budget ou de la consommation, et le numérique, si déterminant pour l’économie, a bien besoin d’être stimulé...

Un râteau déjà hiérarchisé

Le discours était dans l'air depuis plusieurs mois: bien trop de monde à Bercy, disait-on, pour mener une politique plus dynamique! «Bercy a besoin d’un patron», lâchait ainsi Laurent Fabius, ancien locataire des lieux, en mai 2013, laissant entendre qu’on se bouscule sur le pont.

Ce fut même l’avis de Jean-Marc Ayrault, qui déclarait début mars que, avec moins de ministres, «ce serait plus efficace». Etonnant, de la part de celui qui fut à l’origine de la composition du précédent gouvernement et des équilibres politiques que cela implique. Comme si en réduisant le nombre de ministres, on pouvait mécaniquement gagner en capacité à décider et à agir…

Si la structure précédente du super-ministère, plutôt en «râteau» avec ses quatre ministres de plein exercice, a été remise en cause, certaines dents du râteau étaient déjà plus longues que d’autres.

Comme ses prédécesseurs dans les mêmes fonctions, Pierre Moscovici avait en effet vocation à faire prévaloir son influence sur Bercy. S’il a échoué, ce n’est pas à cause de Nicole Bricq, parachutée là après un passage éclair à l'Ecologie, ni de Sylvia Pinel, une des deux cautions accordées aux radicaux de gauche, qui ne lui contestèrent pas son leadership.

La situation fut plus tendue avec Arnaud Montebourg. Au début du mandat de François Hollande, certains dossiers suscitèrent des duels à fleuret plus ou moins moucheté entre les deux hommes, comme par exemple lorsqu’il fallut établir lequel des deux exercerait une tutelle sur la Banque publique d’investissement... qui revint finalement à Pierre Moscovici. L'ancien candidat à la primaire n’en n’avait pas moins conservé de larges marges de manœuvre et un activisme dont les chefs d’entreprises n’ont pas eu à se plaindre, et lui non plus, puisqu'il hérite d'un portefeuille élargi dans le gouvernement Valls.

Ainsi, sur le râteau de Bercy, seules deux dents dépassaient. Dans les faits, on se rapprochait d’une organisation en éventail.

Des éventails à géométrie variable

C'est également celle qui est retenue dans le gouvernement Valls, à la différence près que le découpage du précédent gouvernement entre un ministre de l'Economie et un ministre de l'Industrie (qui rappelait celui de nombreux gouvernements des années 1980) cède la place à un partage entre Economie et industrie d'un côté, Finances et comptes publics de l'autre, qui évoque davantage celui retenu sous le précédent quinquennat.

François Fillon avait alors établi un partage entre les ministres successifs de l'Economie et de l'Industrie d'un côté (Jean-Louis Borloo, Christine Lagarde, François Baroin) et ceux du Budget et des Comptes publics de l'autre (Eric Woerth, François Baroin, Valérie Pécresse).

Une configuration qui a l'avantage d'éviter celle où un seul ministre –certes épaulé de ministres délégués ou secrétaires d'Etat– concentre dans son portefeuille toutes ces attributions, avec le risque de faire de Bercy une véritable citadelle le transformant en un Premier ministre bis défendant son autonomie face à Matignon. Et le super-ministère en un super gros caillou dans la chaussure du Premier ministre en place.

Ce fut le cas pour Edith Cresson, qui dut batailler contre Pierre Bérégovoy à Bercy avant qu’il prenne lui-même Matignon. Ou de Jean-Pierre Raffarin pour canaliser un omniprésent Nicolas Sarkozy avant que celui-ci ne choisisse de quitter le gouvernement.

Dans ces exemples, une organisation de Bercy en «éventail refermé» ne fut pas forcément plus efficace pour l’action du gouvernement que le râteau à deux ou quatre pointes si critiqué.

Des administrations qui impriment leur rythme

Surtout, la solution aux problèmes économiques ne tient pas en une simple équation sur l’organisation de ce super-ministère.

Les cinq immeubles du ministère –aux noms peu «républicains» de Colbert, Vauban, Turgot, Sully et Necker– abritent de nombreuses administrations, toutes celles sans lesquelles le pouvoir d’un ministre ne serait que théorique. Elles assurent la continuité de l’Etat avec tout juste quelques inflexions dans l’organisation au gré des alternances politiques, et sans se soucier du nombre de galons sur la manche des tutelles qui se succèdent.

En plus de l’iInspection générale des finances et de la direction des finances publiques, ainsi que des directions du Trésor –la plus puissante, menée par Ramon Fernandez, nommé du temps de Nicolas Sarkozy–, du budget et des douanes, les services du ministère de l’Economie et des Finances regroupent la direction de la concurrence, de la consommation et des fraudes, l’agence des participations de l’Etat, les services statistiques, juridiques, d’achat et bien d’autres... Quelle que soit la hiérarchie établie entre les membres des gouvernements dans la place, ces administrations continueront de travailler.

Et ce sont elles qui, souvent, impriment leur rythme. Au point que tous les ministres en titre depuis Jean Arthuis dans le gouvernement Juppé ont voulu les réformer pour les rendre plus réactives. Mais que les écuries ministérielles s’organisent en râteau ou en éventail, le rythme de la modernisation, qui ne peut se mener que dans la durée, n’a pas changé.

Si les avantages attendus d’un resserrement de l’équipe gouvernementale sont évidents, ils ne doivent donc pas être surestimés. L’excès de ministres à Bercy s’apparente plus à un argument de communication pour laisser espérer qu’une politique plus musclée, avec une équipe plus nerveuse, peut être menée. Mais l’habillage risque de paraître bien éculé au regard du temps mis par François Hollande pour s’en apercevoir et pour que le changement se manifeste.

Gilles Bridier

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Journaliste
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