France

François Hollande va-t-il tuer la gauche?

Eric Dupin, mis à jour le 02.04.2014 à 7 h 25

La nomination de Manuel Valls à l’hôtel Matignon ouvre une période périlleuse pour la gauche française. Les indéniables qualités du nouveau chef du gouvernement ne sauraient masquer les recompositions qu’annoncent la promotion de l’ancien ministre de l’Intérieur.

Manuel Valls, le 7 mai 2012, au lendemain de la victoire de François Hollande. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Manuel Valls, le 7 mai 2012, au lendemain de la victoire de François Hollande. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Une fois encore, c’est Jean-Pierre Raffarin qui excelle dans l’art du commentaire politique incisif. «Le choix de Valls, c'est peut-être la grande clarification de l'orientation de la politique de Hollande», lâche l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, qui se réjouit par avance:

«C'est une orientation qui ne peut pas déplaire aux gens du centre et de la droite.»

Autre esprit libre de l’UMP, Patrick Devedjian se félicite, lui aussi, d’un «coup de barre à droite» et rappelle opportunément qu’«il avait même été envisagé [que Valls] puisse être un ministre d'ouverture avec Nicolas Sarkozy».

Coup de barre à droite

Les convictions personnelles du nouveau Premier ministre ne sont pas ici seules en cause. Chacun se souvient que Valls s’était fait connaître, lors de la primaire socialiste de 2011, en défendant vigoureusement une orientation tellement droitière qu’elle ne lui avait valu que 5,6% des suffrages. Mais c’est aujourd’hui la conjonction entre son identité politique et l’orientation présidentielle qui laisse augurer de sérieuses secousses dans la majorité.

Car le changement à la tête du gouvernement se double d’une confirmation de la ligne symbolisée par le «Pacte de responsabilité», tout juste habillée d’un pendant social assez flou, alors même qu’une fraction notable de l’électorat de gauche rejette ces choix. Hollande a annoncé lundi très clairement qu’il entendait, sanction électorale ou pas, «tout faire» pour que les entreprises créent des emplois.

Solitude du PS

Ces choix de ligne et de personne ne peuvent que fragiliser grandement la majorité parlementaire. La décision (loin d'être unanime) d’EELV de ne pas participer, en tant que tel, au nouveau gouvernement constitue déjà une sérieuse alerte.

Le parti écologiste, revigoré par le scrutin municipal, va inexorablement évoluer vers un soutien de plus en plus critique au pouvoir socialiste. Cécile Duflot et Pascal Canfin annoncent d’ores et déjà qu’il pratiqueront «la vigilance la plus haute» à l’égard du prochain gouvernement.

Moins de deux ans après son retour au pouvoir, le PS se retrouve ainsi pratiquement seul aux commandes de l’exécutif. Hollande néglige un peu imprudemment l’avertissement lancé par François Mitterrand en 1988: «Il n'est pas sain qu'un seul parti gouverne.» Rappelons que les socialistes n’ont recueilli que 29,4% des suffrages exprimés au premier tour des législatives de 2012.

Doutes socialistes

La solitude nouvelle du PS s’accompagnera de tensions croissantes dans ses propres rangs. L’aile gauche du parti ne digère évidemment pas la nomination de Valls et le refus de réorienter la politique économique.

Mais la contestation des orientations présidentielles s’annonce sensiblement plus large. «Les maires ont payé l'addition. La rébellion parlementaire s'impose: pas de confiance au prochain gouvernement si pas de réorientation», s’est énervé Laurent Baumel, député d’Indre-et-Loire appartenant à la «Gauche populaire», le soir de la déroute municipale.

Les partisans de Martine Aubry sont également sur le qui-vive. Christian Paul, député de la Nièvre, prévient que «rien ne sera plus comme avant» et que «dorénavant les parlementaires vont peser sur les choix» de l’exécutif. La cohabitation qui se profile ne se jouera pas seulement entre le président et son premier ministre mais aussi entre le gouvernement et sa majorité parlementaire.

L’exercice sera d’autant plus complexe que le PS ne dispose que d’une très mince majorité absolue en sièges à l’Assemblée nationale. Après la démission de Cécile Duflot, qui devrait redevenir parlementaire, celle-ci sera réduite à deux petits sièges.

De quoi donner un réel moyen de pression aux courants socialistes contestataires. Sans attendre, des députés appartenant à diverses sensibilités («Maintenant la gauche», «Un monde d’avance», «Gauche durable», «Gauche populaire») se concertent pour proposer tout bonnement à Valls un «contrat de majorité»...

Deux gauches

Le développement d’une gauche critique sur les flancs du PS semble également dans la logique du nouveau paysage politique. Canfin n’a pas tort d’évoquer un mouvement de «tectonique des plaques». Les équilibres au sein des gauches se modifient.

Amputé d’une large partie de son réseau d’élus locaux, le PS n’est plus aussi dominateur qu’auparavant. Les écologistes sont confortés dans leur positionnement critique à l’égard du parti dominant tandis que le Front de gauche a souvent résisté aux assauts socialistes.

L’attraction du modèle grenoblois fera sentir ses effets à gauche. L’alliance entre EELV, le Parti de gauche et des militants associatifs a prouvé son attractivité et a triomphé du PS dans un débat de fond où les uns et les autres défendaient des visions du monde antagonistes. Cette fracture entre les deux gauches risque de se manifester ailleurs dans l’Hexagone.

Flanqué d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon, ses alliés d’aujourd’hui, Manuel Valls pourrait certes donner à son gouvernement une couleur destinée à rassurer sa gauche inquiète. Mais la logique des choix et des situations ont de fortes raisons de pousser à des recompositions de majorité allant dans l’autre sens. Le centre, avec une alliance UDI-Modem qui a enregistré de nombreux succès aux municipales, est un partenaire potentiel. Emporté par ses options actuelles, François Hollande sera-t-il contraint d’achever la gauche?

Éric Dupin

Eric Dupin
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Journaliste
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