Sports

Canal Plus et les droits du foot: jours de doute

Yannick Cochennec, mis à jour le 03.04.2014 à 7 h 21

Vendredi 4 avril, les droits audiovisuels de la Ligue 1 et de la Ligue 2 pour la période 2016-2020 devraient être attribués officiellement malgré les obstructions de Canal Plus visant à écarter sa concurrente, BeIn Sports..

Julien Faubert des Girondins de Bordeaux et Javier Pastore du PSG au Parc des Princes, à Paris, le 31 janvier 2014. REUTERS/Charles Platiau

Julien Faubert des Girondins de Bordeaux et Javier Pastore du PSG au Parc des Princes, à Paris, le 31 janvier 2014. REUTERS/Charles Platiau

Les lobbyistes de Canal Plus ont eu beau faire feu de tout bois, rien n’y a fait. Vendredi 4 avril, la Ligue du football professionnel (LFP), dirigée par l’avocat Frédéric Thiriez, devrait bien annoncer officiellement la répartition des six lots (ou au moins des principaux) mis en vente pour la période 2016-2020 en ce qui concerne les droits audiovisuels de la Ligue 1 et de la Ligue 2.

Jusqu’au bout, la chaîne cryptée a tenté de faire capoter l’appel d’offres selon le principe que celui-ci aurait été précipité après la décision de la LFP d’anticiper la mise sur le marché de ses droits alors que celle-ci était initialement prévue au plus tôt en 2015. Canal Plus insistait sur le fait que la LFP lui avait vendu les droits précédents pour quatre ans, jusqu’en juin 2016, et qu’il était important de ne pas déstabiliser ses abonnés par une procédure commerciale aussi précoce. Mais le tribunal de grande instance de Paris a estimé qu’il n’y avait pas matière à prononcer un jugement sur cette question.

Selon les juges, la LFP est libre de déterminer la date de la commercialisation de ses droits, d’autant qu’elle a justifié cette mise sur le marché anticipée. En effet, Frédéric Thiriez proclame que le moment est propice à une revalorisation du montant actuel (de 607 millions par an contre 668 sur la période précédente) par la grâce notamment du nouveau standing du Paris Saint-Germain ou de l’AS Monaco. Il part également du constat que les clubs professionnels français auraient un besoin urgent de visibilité financière à une époque où leurs comptes ne sont pas toujours dans le vert.

Tout un cinéma

Pour tenter de faire triompher ses droits, Canal Plus, qui verse 430 millions par an pour se payer la crème de la Ligue 1, n’a pas hésité à sortir la grosse caisse, à l’image de la prise de position pour le moins soufflante du comité de direction de l’ARP, société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs,  qui, par la voie d’un communiqué de presse téléguidé, est venu à la rescousse de Canal Plus par ces drôles de mots (ou ces mots drôles):

«N’oublions pas que depuis près de trente ans le cinéma et le football français ont pu garder leur stature internationale, grâce notamment à une alliance subtile et un écosystème inventé avec Canal Plus: nous avions ensemble réussi cette habile alchimie qui fait qu'un passionné de foot participe au financement du cinéma français, de la même manière qu'un fervent cinéphile, de son côté, finance indirectement le football.

Cette dualité d'abonnés a permis le rayonnement de notre cinéma et de notre football français et européen. C'est ce qui a fait les plus beaux jours de l'OM, de l'OL ou du PSG, c'est ce qui fait aujourd'hui que la France est dignement représentée aux Oscars ou primée dans les festivals internationaux de films.»

Et de conclure, droit au but:

«Les cinéastes espèrent que les autorités publiques sauront prendre la mesure de l’enjeu, alors que nous restons convaincus qu’un dribble de Zlatan peut encore participer à l’exception culturelle

En résumé sommaire, Zlatan Ibrahimovic, du bout de son pied, participerait à sa façon à la production du prochain film de Philippe Garrel.

Trêve de plaisanterie.

L’inquiétude de Canal Plus est réelle et compréhensible dans la mesure où la chaîne qatarie, BeIN Sports, étend son influence dans nos frontières. En effet, plus rien, ou presque, ne semble résister à cette dernière sur le marché des droits sportifs.

Pour 12 euros par mois (prix de l’abonnement réajusté en mai), l’amateur de sport peut désormais s’offrir (en partie) la Ligue 1 et la Ligue des Champions sans compter la NBA, le tournoi de tennis de Wimbledon et tant d’autres événements ajoutés au panier de l’abonné qui pourra également assister à toutes les rencontres de la prochaine Coupe du monde de football. Car c’est une nouveauté: celle-ci ne sera plus entièrement en clair. Pour alléger sa facture, TF1, détentrice des droits, a décidé de rétrocéder une partie de ceux-ci à BeIN Sports qui, en juin, devrait voir de facto le nombre de ses abonnés (1,8 million actuellement) grossir sensiblement.

Mauvais joueur

Canal Plus, qui redoute également l’arrivée prochaine de Netflix dans un autre domaine, se sent harcelée et menacée de toutes parts à l’heure d’une concurrence frontale à laquelle elle n’a jamais été vraiment habituée. Son quasi monopole pendant toutes ces années sur le sport français, et particulièrement sur la Ligue 1 et le Top 14 en rugby, s’est retrouvé battu en brèche par l’irruption de BeIN Sports au carnet de chèques si épais.

Mauvais joueur, Canal Plus a souvent argué de l’irrationalité de ce nouvel entrant sur le marché poussé par un Etat, le Qatar, qui achèterait tout. En oubliant que nous sommes dans un pays de libre concurrence en matière de commerce et que la précédente époque, où la chaîne cryptée faisait souvent sa loi et pouvait imposer plus ou moins ses tarifs aux institutions sportives, n’était pas forcément saine non plus. En 2012, l’autorité de la concurrence n’avait d’ailleurs pas ménagé Canal Plus au sujet de ses divers monopoles. Sévère, le jugement relevait notamment comment la chaîne avait tout fait pour empêcher à un moment donné la venue de ESPN, le réseau sportif américain, sur le sol français.

Ajoutons aussi que Canal Plus a pu se réjouir ces derniers temps des bonnes audiences du PSG, propriété du Qatar, et n’a donc pas perdu sur tous les tableaux avec l’argent venu du Moyen-Orient. Et si BeIN Sports, gérée très rigoureusement avec des commissaires aux comptes très scrupuleux sur le train de vie de ses salariés, est très très loin de la rentabilité, son pari de drainer des millions d’abonnés par le biais d’une offre «low cost» n’est pas une stratégie condamnable économiquement.

Personne ne peut chiffrer avec certitude le nombre d’abonnés que Canal Plus perdrait en laissant filer le football, ni à partir de quel total il est préférable de lâcher face au risque de rupture de l’équilibre financier de la chaîne. Ce n’est pas non plus la première fois que Canal Plus se trouve en passe de perdre les droits de la Ligue 1 (même si cela semble peu probable). 

Souvenez-vous de 1999

En 1999, lors de l’appel d’offres de l’époque, la chaîne cryptée s’était retrouvée face à TPS qui jouait pour gagner quand Canal Plus jouait pour ne pas perdre (comme en 2014). Comme le rappelle le livre L’aventure vraie de Canal Plus, signé de Jacques Buob et Pascal Mérigeau, Canal Plus avait été vraiment au bord de voir la Ligue 1 lui échapper face à l’offensive de Patrick Le Lay, à la tête du bouquet TPS, avec des dirigeants de la chaîne cryptée «au-delà de l’angoisse».

Mais au terme d’une intense de campagne de lobbying, qui rappelle assez celle que Canal Plus mène actuellement, la poire avait été coupée en deux entre les deux réseaux audiovisuels lors d’un accord surnommé le «Yalta du football». Au cours des négociations, la LFP, pointée aujourd’hui du doigt par Canal Plus, avait même été très conciliante avec la même chaîne en lui assurant le fait d’être maintenue dans la course coûte que coûte, les présidents de clubs ayant changé en cours de route la règle du jeu édictée par eux. 

Denis Olivennes, secrétaire général de Canal Plus à l’époque, avait déclaré ensuite:

«Si le coût du foot a été l’occasion de nous interroger sur nous-mêmes, alors c’est très bien, merci la ligue! Si on ne se remet pas en cause, on ne peut pas progresser. Malgré le prix du foot, la chaîne gagne de l’argent: on ne pouvait pas ne pas y aller. Comment imaginer Canal Plus sans le foot?»

Quinze ans plus tard, la chaîne, obligée de se réinventer, est au pied du même mur et face à la même question…

Yannick Cochennec

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