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Vous n'avez pas entendu le nouveau moteur des F1? Les pilotes non plus

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.03.2014 à 9 h 09

La F1 est à un tournant de son histoire technologique avec sa révolution «verte». Mais n’est-elle pas en train de perdre son identité en devenant trop restrictive?

La Mercedes de Lewis Hamilton aux essais du GP d'Australie à Melbourne, le 14 mars dernier. REUTERS/Brandon Malone

La Mercedes de Lewis Hamilton aux essais du GP d'Australie à Melbourne, le 14 mars dernier. REUTERS/Brandon Malone

Le Grand Prix de Malaisie, qui se court dimanche 30 mars sur l’un des plus beaux tracés de l’année à Sepang, risque de faire du bruit pour justement… ne pas en faire assez. Deux semaines après le Grand Prix de d’Australie, qui a ouvert la saison 2014 à Melbourne, les Formules 1 vont être encore l’objet de toutes les attentions à un moment où les amoureux du sport automobile ont du mal à les reconnaître.

En effet, les bolides, équipés des tout nouveaux moteurs V6 rendus obligatoire par le dernier règlement de la discipline, sont désormais silencieux ou presque. Dans le passé, le souffle rauque des V12 ou des V10 crevait les tympans des spectateurs qui avaient toutes les peines à s’entendre lors de leurs conversations autour du circuit.

L’arrivée du V8 avait réduit ensuite le niveau des décibels, mais la F1 gardait clairement sa bruyante signature parfaitement identifiable à la télévision. Obligée, en quelque sorte, de se conformer à l’air du temps, la F1 a décidé de faire sa révolution «verte» en passant en 2014 à de véritables moteurs hybrides, plus petits et moins avides d’essence. Et plus besoin de se boucher les oreilles!

Ce V6 1.6 turbo si «discret» déploie un régime maximum de 15.000 tours/minute et entraîne une limitation à 100kg de carburant par course (environ 130 litres), soit une baisse de 35% par rapport à 2013 alors que la puissance développée par les voitures reste à peu près la même. Cette consommation à la baisse imposée a déjà fait une victime provisoire (son appel est en cours d’examen) en la personne de l’Australien Daniel Ricciardo, deuxième du Grand Prix d’Australie sur sa Red Bull Renault, mais déclassé ensuite pour s’être montré trop gourmand en ayant, semble-t-il, régulièrement dépassé le débit maximal autorisé.

En réaction à cette accusation de tricherie, qu’il conteste, Dietrich Mateschitz, le puissant patron de la marque Red Bull, s’est fâché tout rouge dans une interview à un quotidien autrichien en s’en prenant aux nouveaux règlements malthusiens de la disciple reine du sport automobile et en donnant aussi écho à la colère de nombreux fans de F1:

«La Formule 1 doit être ce qu’elle a toujours été, c’est-à-dire la discipline suprême. La F1 n’est pas là pour établir de nouveaux records de consommation d’essence, ni permettre de parler à voix basse lors d’une course. Malheureusement, on n’a jamais aussi bien entendu la radio ou les pneus crisser.»

Dietrich Mateschitz n’est pas le seul, on l’a dit, à s’emporter contre ce que serait devenue la Formule 1 en 2014. « Pour l’instant, ce n’est pas un problème, mais cela pourrait le devenir, a réagi Bernie Ecclestone, le promoteur en chef de la F1, qui s’est néanmoins dit «horrifié» par le bruit des V6 avant de nuancer son propos. Si les promoteurs des Grands Prix me disent qu’ils sont déçus du produit que nous leur offrons, alors il va falloir revoir le prix qu’ils paient et, du coup, l’argent que recevront ensuite les équipes». Une réunion de crise est au moins déjà prévue sur le sujet du «bruit» au Grand Prix de Bahrein, début avril. Mais Ecclestone, présent à Sepang contrairement à Melbourne, a interrogé les constructeurs et il ne semble pas possible de revenir à l’ancienne «musique» de la F1.

Ron Walker, le promoteur du Grand Prix d’Australie, a, lui, déjà indiqué à Bernie Ecclestone que la dernière édition de sa course relevait clairement de la «rupture de contrat».

La F1, qui est à la fois une vitrine de la technologie de pointe et un spectacle jamais très loin du barnum où tous les coups seraient permis, n’en finit plus, en fait, de dérouter les spectateurs les plus assidus du championnat du monde. Avec le temps, ceux-ci ne reconnaissent plus tout à fait leur sport. Jadis constitué de performances pures, ce sport supposé exalter la vitesse et la prise de risques est désormais entravé par des restrictions en tout genre consignées dans des règlements opaques qui peuvent rendre son suivi complètement indigeste.

Ce sprint de deux heures semble maintenant se réduire à des options stratégiques au sujet de l’usure des pneus ou de la consommation de carburant au détriment de la vélocité de la voiture et du coureur, devenu une sorte de gestionnaire de course l’œil rivé notamment sur des ordinateurs surveillant, par exemple, le niveau d’épuisement de batteries. «Les batteries, c’est bon pour les téléphones portables, s’est emporté Sebastian Vettel, quadruple champion du monde et très hostile au virage vert de la F1. C’est là qu'est leur place et non dans une voiture de course.»

Aujourd’hui, le vocabulaire de la course s’est enrichi de termes comme DRS et KERS, autant de noms complexes et barbares tellement éloignés notamment de la simplicité presque biblique de la course à l’ancienne où le dépassement musclé faisait partie intégrante de la course au lieu des actuelles processions ordonnées jusqu’à l’arrivée.

Dans sa sophistication moderne, où le soft devient une sorte de norme indépassable, la F1 est devenue parfois si fade qu’elle a même besoin pour épicer son régime sans sel d’inventer des règlements tordus à l’image —nouveauté 2014— du doublement des points du dernier Grand Prix de l’année, à Abu Dhabi.

Heureusement, pour certains, tout n’est pas si noir si l’on croit notamment l’Allemand Nico Rosberg, vainqueur du Grand Prix d’Australie, et qui indique aimer le nouveau son de la F1 parce qu’il lui permet désormais d’entendre crisser ses pneus— privilège également des spectateurs en tribune. Pour de nombreux constructeurs, il n’est pas possible, de toute façon, de ne pas penser écologie et la F1 doit franchir ce virage sans trop sourciller.

Autre «avantage»: le prétendu manque de fiabilité des voitures actuelles, qui essaient bien que mal de dompter ce V6, rend aussi la course plus incertaine ces jours-ci et donc, en principe, plus excitante à suivre même s’il y a fort à parier que chacun trouvera ses réglages assez vite.

Et d’ailleurs, alors que le Grand Prix d’Australie promettait de tourner au petit jeu de massacre compte tenu de cette incertitude, il a fallu se contenter de l’abandon de sept voitures seulement (sur 22 dont cinq sur casse) avant de regarder la petite promenade ennuyeuse de Nico Rosberg jusqu’au drapeau à damiers. Il n’y avait même plus le bruit des voitures pour nous tenir complètement éveillés.

Yannick Cochennec

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