Pourquoi Robert Capa retrouve des couleurs

Un membre de l'équipage signale un autre bateau d'un convoi allié traversant l'Atlantique des Etats-Unis à l'Angleterre, en 1942 © Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos.

Un membre de l'équipage signale un autre bateau d'un convoi allié traversant l'Atlantique des Etats-Unis à l'Angleterre, en 1942 © Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos.

Ses photographies couleur ont été longtemps rejetées par les rédactions avant d'être délibérément oubliées. Leur restauration et leur remise en valeur actuelle témoigne d'une volonté de renouveler le regard sur les œuvres des photographes célèbres.

Les photographies en noir et blanc de Robert Capa sont célèbres, à l'image de celle du milicien prise pendant la guerre d'Espagne, en 1936. Mais qui connaît son travail en couleur?

Dès juillet 1938, alors qu’il couvre la guerre sino-japonaise pour Life, le photojournaliste commence à utiliser des pellicules couleur. Les films Kodachrome n'existent alors que depuis deux ans. Avec, ensuite, la création de l'Ektachrome dans les années 1940, Capa utilisera autant la couleur que le noir et blanc, et ce jusqu’à sa mort pendant la guerre d'Indochine, en 1954.

Les 4.200 images couleur dont l'on dispose en témoignent. Une partie vient d'ailleurs de faire l'objet d'une exposition, Capa in Color, organisée ce printemps à l'International Center of Photography (ICP) de New York.

Il y a dix ans aussi, Magnum publiait un livre sous le même titre, contenant un reportage sur l’équipage d’un bateau sur l’Atlantique au début de la Seconde Guerre mondiale. Pour autant, le travail en couleur de Capa n'a jamais été étudié de manière substantielle et la majorité des images montrées aujourd'hui n’avaient jamais été exposées ou imprimées auparavant.

Pourquoi n’a-t-on retenu que son travail en noir et blanc, et ne redécouvre-t-on ses photographies couleur qu’aujourd’hui?

«Capa utilisait deux appareils»

Cynthia Young, commissaire de l'exposition Capa in Color, pointe le développement récent des logiciels de retouche d’images:

«Techniquement, les diapositives couleur se sont tellement détériorées au cours des années qu’elles ne pouvaient pas être imprimées dans une chambre noire traditionnelle. Maintenant, avec les nouveaux procédés numériques, il a été possible de restaurer les couleurs originales et d’imprimer les clichés relativement facilement.»

Mais cette réponse est partielle: la mise en avant des images noir et blanc de Capa résulte d'un choix délibéré de la part de ses employeurs, puis de ses ayants-droit, alors que le photographe alternait entre les deux types de photographie. 

Des soldats britanniques regardent un match de boxe sur un bateau au départ d'Angleterre en direction de l'Afrique du Nord, en 1943 © Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

«La plupart du temps, Capa utilisait au moins deux appareils photographiques pour chacun de ses reportages d’après-guerre. Il photographiait exactement les mêmes scènes dans les deux médiums et voulait donner à l’éditeur un choix plus large pour chaque histoire», raconte Cynthia Young. «Il a fait de la couleur car il avait en tête les reportages qu’il allait vendre», ajoute Françoise Denoyelle, chercheuse spécialiste de l’histoire de la photographie du XXe siècle et auteure du livre Le siècle de Willy Ronis. 

A partir de la fin des années 1940, les couvertures de magazines sont de plus en plus illustrées par des photographies en couleurs. Capa sait qu’il peut vendre la couleur plus cher que le noir et blanc, d’autant plus qu’en 1947 le photojournaliste fonde l’agence Magnum et a besoin d’argent pour la faire tourner. «Capa essayait d’aider Magnum en vendant le plus possible de photographies couleur», confirme l'historienne de la photographie Carole Naggar.

Mais dans les années 1940, la couleur passe mal. Si c’est en partie parce que le développement des photographies couleur est bien trop long (il pouvait prendre jusqu’à deux semaines), c’est surtout parce que les rédactions n'en veulent pas.

Refus des rédactions

Si quatre photographies couleur du reportage de Capa sur la guerre sino-japonaise sont publiées en octobre 1938 ou trois de son travail sur l’effort de guerre en Grande Bretagne en 1941, il n’est pas rare pour les rédactions de refuser la publication des images en couleurs.

Dans les années 1940, Capa se rend pour Life dans la Sun Valley (Idaho) pour photographier Ernest Hemingway, son fils et sa troisième femme, la reporter de guerre Martha Gellhorn. Le magazine décide de ne publier que les photographies en noir et blanc.

De la même façon, seules les photographies en noir et blanc sont retenues de son reportage pour le magazine Look en 1948 sur la vie de Pablo Picasso, de sa femme Françoise Gilot et de leur fils Claude (c'est de ce reportage que provient la fameuse photographie de Picasso tenant le parasol pour sa femme).

Pablo Picasso joue dans l'eau avec son fils Claur à Vallauris, en 1948 © Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

La couleur a longtemps été stigmatisée par les journaux et par les photojournalistes eux-mêmes. «Pendant des années, elle est restée réservée à la mode, à la publicité ou à la photographie amateure, et n’était pas utilisée par les photojournalistes sérieux», constate Cynthia Young.

Plus dramatisant, seul le noir et blanc est alors considéré comme assez puissant pour montrer la guerre. La couleur, elle, «était réservée aux sujets plus légers et à l’illustration», ajoute Carole Naggar.

>>> A lire également: «Un dernier shoot de Kodachrome avant l'oubli»

Mythe du «héros journaliste»

Cette vision des éditeurs a été partagée par les héritiers. En 1974, Cornell Capa, le frére du photographe, crée l’ICP pour promouvoir le travail de son frère. «Depuis la mort de Capa, c’est l’ICP et Magnum qui font les editing du photojournaliste. Et les editing, c’est 50% de la diffusion. Ce sont les éditeurs qui décident quelle photographie est à diffuser ou pas», explique Françoise Dénoyelle, avant de poursuivre:

«Sous la haute main de Cornell Capa et dans la lignée de la tradition de Magnum, l’ICP a toujours mis en valeur le noir et blanc. Il est souvent considéré que le noir et blanc est pour l’œuvre et la couleur pour les commandes mercantiles. En réalité, de nombreux photographes connus pour leurs travaux en noir et blanc ont fait des choses extrêmement intéressantes en couleurs.»

La majorité des images en couleur ne dépeignent pas la guerre sur le terrain ou l’action sur le champ de bataille. Le temps de déclenchement des pellicules couleur de l’époque ne permettait pas une reproduction propre des mouvements, une des marques de fabrique de Capa. «Ses photographies en couleur immortalisent plutôt des moments de repos», continue Carole Naggar. 

Ava Gardner sur le tournage de La comtesse aux pieds nus, à Tivoli (Italie), en 1954 © Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Or, montrer des images de Capa en couleur prises dans les stations de ski en Suisse, en Autriche et en France, à Biarritz et Deauville, pour le magazine Holiday, ou celles de célébrités, ne colle pas avec le mythe du «héros journaliste» qu’il a toujours incarné. «La couleur n'a été incluse dans aucune des expositions posthumes ou des publications en partie parce que la majorité des sujets qu'il a photographiés en couleur n’était pas associée avec les sujets des "photographes concernés", le nom donné par Cornell Capa pour décrire les photographes qui utilisent leurs images pour faire avancer la justice sociale», confirme Cynthia Young.

Revisiter une œuvre

Au delà du choix intentionnel de l’ICP et de Magnum, les chercheurs et les critiques n’ont pas non plus cherché à explorer cette partie de l’œuvre de Capa. «Il est plus difficile de regarder les Ektachromes et les diapositives que les planches-contact, ça va moins vite», pointe Françoise Dénoyelle. «Et puis, on a catalogué ces gens [les photographes, ndlr] comme photographes en noir et blanc. Comme on a voulu les installer dans le marché de l’art, il fallait que le travail soit bien figuratif d’une époque, et donc en noir et blanc.»

Capa n’est d'ailleurs pas le seul photographe concerné par ce phénomène. «On remarque aujourd’hui un intérêt très fort pour le début de la photographie couleur», explique Cynthia Young. On ne compte plus les photographes dont l'œuvre couleur vient d’être revisitée, comme Raymond Depardon, Elliott Erwitt ou même Willy Ronis, poursuit Françoise Dénoyelle:

«Willy Ronis expose en 1953 au Moma. En 1970, il est obligé de prendre un poste d’enseignant car il n’arrive plus à vivre de ses photographies. Il refait surface en 1980 mais ne publie ses photographies couleur qu’en 2006-2007. Quand j’ai travaillé sur son oeuvre, j’ai publié des photographies qui n’étaient jamais sorties. [...]

On prend toujours les mêmes photographies, c’est plus facile que de revisiter entièrement une œuvre. Quand on a fini vraiment d’écumer une œuvre, on regarde d’un peu plus près ce qu’on a. Et comme ce qui consacre la photographie aujourd'hui, ce n’est plus la presse, ce sont les musées, on revisite les œuvres.»

D'aileurs, depuis la récente découverte de la valise mexicaine qui contenait les négatifs de Capa, de David Seymour et de Gerda Taro pendant la guerre d’Espagne (exposée de février à juin 2013 au Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris), d’autres trouvailles ont été effectuées, comme ces rares images de Capa prises entre 1943 et 1945, exposées à la Galerie Daniel Blau à Londres depuis le 4 avril. Le symbole d'un vrai désir actuel de reconstituer l’histoire de la photographie autrement.

Fanny Arlandis