Les ados djihadistes français sont-ils des criminels ou des victimes?

Combattants du groupe appelé Etat islamique en Irak et au Levant paradent dans la ville Tel Abyad, en janvier 2014, près de la frontière avec la Turquie. La plupart des Français partis en Syrie auraient rejoint les rangs de ce groupe terroriste. REUTERS/Yaser Al-Khodor

Combattants du groupe appelé Etat islamique en Irak et au Levant paradent dans la ville Tel Abyad, en janvier 2014, près de la frontière avec la Turquie. La plupart des Français partis en Syrie auraient rejoint les rangs de ce groupe terroriste. REUTERS/Yaser Al-Khodor

Quelle réponse doit avoir la justice quand elle fait face à des mineurs embrigadées à une affolante vitesse et qui reviennent de Syrie plus dangereux qu'à leur départ?

François Hollande sort de son silence. Le président de la République a réuni lundi un conseil restreint de Défense à l'Elysée consacré à la situation en Syrie et à la lutte contre les filières jihadistes et la radicalisation violente. Dans un communiqué, la présidence de la République a expliqué qu'une «stratégie a été adoptée et un plan d'actions a été décidé. Ils seront présentés ultérieurement».

Cette réunion fait suite aux départs massifs de jeunes Français et notamment de mineurs en Syrie. En février, une jeune adolescente de 14 ans avait été interceptée à l'aéroport de Lyon. Le mois précédent, deux adolescents toulousains de 15 et 16 ans qui s'apprêtaient à rejoindre le pays en pleine guerre civile avaient été mis en examen pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste». 250 Français ou résidents en France combattent aujourd'hui en Syrie, selon les chiffres fournis par Manuel Valls, et une douzaine de mineurs seraient en transit ou se seraient rendus déjà dans le pays.

D'après une source des services de renseignements français, la plupart d'entre eux se batterait du côté de l'Etat islamique en Irak et au Levant, un groupe djihadiste désavoué par Al-Qaida mais aussi pour le Front islamiste Al-Nosra, adoubée elle par la nébuleuse. Marc Trévidic, juge anti-terroriste français, rappelle dans son livre «les 7 pilliers de la déraison» que l'utilisation des enfants par la mouvance d'Al-Qaida n'est pas une nouveauté. Un canadien de 15 ans, Oumar Khadr avait été capturé en juillet 2002 par les troupes américaines alors qu'il était enfant soldat en Afghanistan et incarcéré à la prison de Guantanamo.

Dans nos sociétés, dit Marc Trévidic, un jeune homme de 15 ans est encore un enfant mais pour les djihadistes, un individu acquiert la majorité au moment de la puberté ce qui l'autorise à combattre au nom de la guerre sainte. Pour le juge anti-terrroiste, «une bonne justice devrait admettre cette réalité et en tenir compte, l'Amérique l'a considéré comme un adulte et a donné finalement raison aux professionnels du terrorisme qui soutiennent pouvoir recruter des adolescents au motif qu'ils seraient déjà des hommes».

Le cas américain pourrait-il servir d'exemple à la France? A ce sujet, le magistrat prône un système judiciaire préventif. Partant du constat que les jeunes à leur retour sont la plupart du temps plus dangereux que lorsqu'ils sont partis, comme le montre ce projet d'attentat qui aurait été déjoué à Cannes et fomanté par un djihadiste présumé, de retour de Syrie, le juge prévoit «d'ériger en infraction le comportement du mineur, non pas parce qu'en lui-même il serait nécessairement condamnable, mais pour éviter une infraction beaucoup plus grave».

Car, comme le constate le juge anti-terroriste, la plupart des jeunes sont «endoctrinés» et «victimes de la propagande djihadiste». Faut-il alors les considérer comme responsables de leurs actes ?

Dérive sectaire ou radicalisation religieuse?

L'article 122-8 du code pénal pose le principe de l'irresponsabilité pénale absolue du mineur de moins de treize ans. Néammoins, les jeunes âgés de treize à dix-huit ans sont présumés irresponsables, mais peuvent toutefois faire l'objet d'une condamnation pénale «lorsque les circonstances et la personnalité du délinquant» le justifient. «Si on doit les considérer comme responsables, on ne doit pas pour autant les envoyer en prison», s'insurge Bernard Chouvier, pédopsychiatre et auteur du livre «les Fanatiques» qui affirme que ces mineurs seraient sous l'emprise djihadiste.

Pour ce spécialiste, la mouvance procéderait par étapes pour embrigader ces jeunes. Dans un premier temps, elle comblerait l'adolescent en quête d'idéaux et susciterait chez lui le besoin d'agir pour la cause de la population syrienne, meurtrie par la guerre. «Le comportement sectaire profite de ce climat de blessure narcissique avec la persécution de la communauté sunnite pour réveiller l'idéalisme des jeunes, son besoin de se lancer dans une œuvre humanitaire», souligne Bernard Chouvier.

Un constat repris par Christian Etelin, l'avocat d'un des jeunes Toulousains partis combattre en Syrie qui déclare pour la défense de son client «à 15 ans, il voulait juste partir à l'aventure, sauver le monde». Par la suite, explique le pédopsychiatre, le djihadisme agirait sur lui comme une «enveloppe de croyance», une seconde peau sans faille ni faiblesse lui permettant de lutter contre les attaques qui pourraient ébranler son édifice intérieur: son problème d'intégration, son mal être identitaire et corporel, sa frustration, ses difficultés relationnelles…

D'après Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux et auteure du livre «Désamorcer l'islam radical», la mouvance utiliserait la religion pour mettre le jeune en rupture: scolaire, sociale… «Dans cet objectif, le discours de l'islam radical dit au jeune que le malaise passager qu'il ressent est le signe qu'il a été élu par Dieu pour appartenir à un groupe purifié qui détient la vérité et a pour mission de sauver le monde». Ce besoin de purification, dit le pédopsychiatre Bernard Chouvier, se place en rupture avec notre monde moderne: «le djihadisme joue avec le Moi idéal de l'adolescent en lui offrant une pureté, à savoir l'idée de pouvoir se purifier de l'univers médiatique, de la réalité d'une société égoïste et injuste».

En leur faisant miroiter l'idée d'appartenir à un groupe purifié, l'islam ultraradical les couperait de leur environnement à une vitesse déconcertante. Un endoctrinement rapide qui serait la résultante, pour Dounia Bouzar, «des discours qui insistent sur le fait qu'ils doivent se méfier de leur entourage qui est jaloux de ne pas avoir été choisi, et qui va tenter de les raisonner "pour mieux les diviser". Le premier objectif est donc bien la purification interne, quitte à déchirer ses photos de famille si l'on a peur que les souvenirs familiaux nous rattachent à une histoire liée avec ce monde en déclin, que l'on doit régénérer...»

Selon une source des services de renseignements français, l'embrigadement passe par Internet, notamment le repérage via les réseaux sociaux: «Les recruteurs via des sites étrangers opèrent pour endoctriner les jeunes, dans un premier temps ils leur parlent de la nécessité de faire le djihad pour sauver tous les musulmans en Syrie ou leur montrent des vidéos Youtube qui expriment la souffrance de la population et puis après ils les encouragent à couper les liens avec leur environnement social et familial qui sont des obstacles à l'accomplissement de leur destinée».

En mars dernier, un cyber-djihadiste avait d'ailleurs été condamné à un an de prison pour apologie et provocation au terrorisme après avoir publié une revue de propagande d'Al-Qaida sur le net.

Autant de critères qui pour Catherine Picard, la presidente de l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes, relève de la dérive sectaire. «Ce sont des individus qui se réclament d'une mouvance islamiste et quI mettent en place des critères: embrigadement, rupture familale ou sociale, emprise mentale,  qui correspondent à des critères de dérives sectaires», affirme la présidente.

De son côté, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires rattaché au Premier ministre se montre prudente à ce sujet. «Nous n'avons pas été contacté par des personnes dont les enfants sont partis ou ont voulu partir faire le djihad et on ne peut pas s'exprimer sur ce sujet», explique Serge Blisko le président de la mission.

Cependant, la Miviludes a donné l'alerte au niveau interministériel après que des familles confrontées à des signes de radicalisation religieusee se soient manifestées. «Elles nous appellent parce que leurs filles ont arrêté d'aller au lycée, ont quitté  le domicile familial et ont commencé à se couvrir de la tête au pied», constate Serge Blisko qui fait la distinction entre la radicalisation religieuse de ces jeunes filles et la dérive sectaire: «C'est un phénomène voisin qui a quelques traits communs dont le principale est la coupure familiale et sociale complète et partiel mais sinon après ça s'arrête là».

Pour établir la dérive sectaire, il faudrait, comme le souligne le président, qu'il y ait eu une emprise mentale sur ces jeunes, «un procédé qui semble très difficile à déterminer», admet  Serge Blisko conscient que ce phénomène grandissant est en train de dépasser la dimension judiciaire et pose beaucoup de questions à la société.

L'opinion publique face au djihadisme

De l'avis des spécialistes, tous les adolescents sont susceptibles de partir en Syrie. Si auparavant, comme le révèle Dounia Bouzar, il ne concernait que les jeunes fragilisés, plutôt de familles immigrées qui se sentaient de nulle part, désormais, des jeunes de familles de classes moyennes ou aisées, indifféremment athées, juives, chrétiennes, musulmanes, pratiquantes ou non, peuvent basculer en deux mois.

On se souvient du décès en Syrie des deux jeunes frères originaires de Toulouse. Nicolas, 20 ans, et  Jean-Daniel 30 ans, qui s'étaient convertis à l'islam et avaient basculé dans le fanatisme en un temps record. Un glissement rapide qui s'expliquerait selon Bernard Chouvier en raison d'un problème de légitimité des convertis: «Ces jeunes sont amenés à s'enflammer plus facilement et à faire du zèle pour pouvoir s'intégrer dans la Oumma (communauté des musulmans)».

Face à ces départs, les parents demeurent impuissants. Pour éviter cette rupture familiale, Dounia Bouzar confie qu'elle passe beaucoup de temps à soutenir les parents pour qu'ils résistent à la rupture plutôt par des biais affectifs que par des discussions. «Je leur conseille par exemple de préparer les repas préférés de leur enfant, de porter le même parfum, de raconter les souvenirs de la famille, afin de contrer la perte d'identité.»

A partir de ce diagnostic, la justice devra faire la distinction entre une personne  victime du système et un indvidu responsable de sa radicalisation. Une disctinction qui ne s'applique par aux adolescents: «si c'est un mineur, il est juridiquement défini comme vulnérable donc il n'est pas condamné», martèle Catherine Picard. Dans tous les autres cas, même s'ils sont reconnus comme étant sous emprise mentale, ils devront purgé leur peine. «Ces jeunes endoctrinés ne sont pas partis acheter une baguette de pain. Le rapport à la loi fait aussi partie des techniques pour travailler le retour au principe de réalité», explique Dounia Bouzar.

Pour encadrer et appréhender leur retour, les spécialistes proposent diverses solutions: notamment la mise en place de groupes de réflexion animés par des imams et des psychologues pour qu'ils repprennent pied dans le monde réél et éviter qu'il fasse l'amalgame entre l'islam et le djihadisme. Pour l'anthropologue, «il s'agit non pas de les assigner à un rôle de terroriste mais tout de même de les responsabiliser, c'est à dire de leur faire prendre conscience des conséquences que leur action aurait pu provoquer dans la vraie vie». L'islamophobie rampante rend cette mission difficile. «En France, l'ennemi fédérateur est le musulman, force maligne, impotente, imposante, contre laquelle il faut se défendre», constate Raphaël Liogier, sociologue à Sciences Po et auteur du livre «Ce populisme qui vient».

Dans ce contexte, l'opinion publique aurait dû mal à accepter que le djihadisme puisse être une secte et que les jeunes qui partent combattre puissent être des victimes. «Par définition, les personnes qui sont happées par des sectes sont considérées comme faibles psychologiquement. En France, on a besoin de considérer les djihadistes comme responsables de leurs actes car ils sont l'expression du Malin. En les considérant comme forts et non pas comme faibles, ils ne peuvent pas avoir pour nous le statut de victimes.»

Une analyse qui pourrait expliquer l'absence de soutien des institutions aux parents. «Lorsqu'ils demandaient de l'aide, on leur a longtemps répondu qu'ils devaient accepter que leur enfant se soit converti, ou "soit devenu plus musulman" qu'eux-mêmes», rapporte Dounia Bouzar. Pour pallier ce manque, l'anthropologue a mise en place des centres de prévention contre les dérives sectaires liés à l'islam en attendant que le gouvernement s'empare de cette problématique.

Stéphanie Plasse

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