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Le scandale de la sandale Paul Smith, le meilleur symbole des relations entre le Royaume-Uni et le Pakistan

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 01.04.2014 à 13 h 59

La sandale de la nouvelle collection Printemps/Eté de Paul Smith est inspirée d'un modèle de chaussures pakistanaises. Le procédé n'a pas plu aux habitants de l'ancienne colonie britannique.

La sandale lancée par Paul Smith le 10 mars 2014. DR

La sandale lancée par Paul Smith le 10 mars 2014. DR

«Robert»: c'est le nom de l'objet du scandale. Le 10 mars, une sandale masculine fait son apparition dans la nouvelle collection Printemps/Eté de Paul Smith, répliques —à l'exception d'un filet rose fluorescent— d'un modèle de chaussures pakistanaises traditionnellement portées pendant les fêtes de l'Aïd, les chappals peshawaries.

Une inspiration évidente, mais que le site marchand de la marque anglaise omet alors de souligner. L'oubli ne tarde pas à éveiller au Pakistan comme au sein de la diaspora pakistanaise une indignation croissante. Une pétition est ouverte, à l'initiative d'un anglais d'origine pakistanaise et adressée au Premier ministre britannique David Cameron. Elle demande «le respect de la culture et des traditions locales, de première importance pour la population pachtoune dans le monde, et plus particulièrement au Royaume-Uni.»

Les responsables de la marque Paul Smith réagissent rapidement en ajoutant à la description des chaussures une lapidaire précision quant à la source d'inspiration. Le prénom de «Robert» disparaît de la page, mais demeure dans l'URL.

Comment l'inspiration leur est-elle venue? L'histoire ne le précise pas, mais on peut hasarder une théorie. En 2013, la chappal de Peshawar avait déjà fait parler d'elle. Hometown, une marque de chaussures lancée en 2010 au Pakistan, mettait la sandale en exergue sur le site, faisant un lien direct avec l'actualité politique du pays.

Créée par Waqas Ali, soucieux d'améliorer l'image de son pays natal aux yeux du monde, Hometown vante (sur un site web qui n'a pas grand chose à envier aux marques occidentales branchées) les mérites du million d'artisans du cuir que dénombre le pays, la valeur de siècles d'expérience et de tradition. A l'occasion des élections législatives pakistanaises, Hometown propose la «Kaptaan chappal», entièrement cousue main et vendue la coquette somme de 130 dollars.

La Kaptaan chappal locale mais de version de luxe.

Une partie du fruit de la vente permettait de soutenir le parti d'Imran Kahn, le Mouvement du Pakistan pour la Justice (PTI). Diplômé d'Oxford, joueur de cricket surdoué puis capitaine de l'équipe pakistanaise (vainqueur de la coupe du monde en 1992, d'où le nom de «Kaptaan»), Imran Kahn était aussi connu et largement médiatisé en Grande-Bretagne pour avoir épousé en 1995 (chappals aux pieds) Jemima Goldsmith, fille du magnat de la presse et homme politique James (Jimmy) Goldsmith, ancien directeur de L'Express. Le couple faisait figure de porte-drapeau d'une Grande-Bretagne multiculturelle épanouie et tournée vers le futur.

Si Imran Kahn a perdu les élections de 2013 au profit de Nawaz Sharif, la chappal a peut-être, elle, bénéficié d'un coup de projecteur qui l'a amenée à attirer l'attention des stylistes de Paul Smith.

Et l'histoire aurait pu s'arrêter là, faire figure d'anecdote cocasse, versant un brin dans le British bashing. Le Dawn, plus important journal de langue anglaise du pays (qui avait signé un accord avec WikiLeaks pour la publication des «Pakistan papers»), se moque:

«Les Britanniques se vantent souvent, avec certaine raison, d'avoir apporté la démocratie, l'irrigation, le chemin de fer et la truite au sous-continent [indien]. Récemment, il semblerait qu'ils aient à leur tour décidé de ramener quelque chose, en terme d'inspiration.»

La presse s'est fait l'écho de réactions mi-outrées mi-amusées, à renfort de tweets émanant de la communauté pakistanaise. Ils épinglent la crédulité de ceux qui s'apprêtent à débourser 500 dollars (plus de 360 euros ou 50.000 roupies, ce qui représente, comme le précise Le Monde, l'équivalent de cinq mois de travail au salaire minimal dans le pays) pour une paire de sandales à peu près identiques à celles qu'on peut acheter entre 5 et 20 dollars à Peshawar ou à Charsadda, dans le nord du Pakistan.

Qui plus est, déplorent ou se gaussent les commerçants de Peshawar, le modèle qui a inspiré Sir Paul Smith et son équipe de stylistes s'avère démodé depuis belle lurette, et n'est plus guère arboré que par quelques grands-pères. Dans la famille de Farhad Ullah, on fabrique des chaussures à Peshawar depuis 70 ans. Il confie à l'AFP: «Mon père en faisait, mais il n'y a plus de demande. Seuls quelques militaires ou policiers à la retraite nous sollicitent encore pour leur en fournir.»

Pourtant, la pétition continue de glaner des signatures : elle en compte plus de 1530 à ce jour. Beaucoup de bruit pour rien? Ian Marlow, correspondant en Asie-Pacifique du journal canadien The Globe and Mail, explique la légitimité du sentiment d'usurpation en transposant l'expérience.

«Imaginez l'indignation que ressentirait le Canadien moyen en se baladant chez Harrod's, s'il tombait, en admirant une vitrine, sur une tuque [un bonnet, NDLR] de l'équipe de hockey des Canadiens de Montréal, déguisée en chapeau de luxe et étiquetée à vingt fois son prix d'origine. Imaginez encore que cette coiffe montée en grade soit baptisée d'un nom ridicule, impeccablement, prétentieusement anglais – peut-être Sir Giles ou Duc d'York – omettant de mentionner toute référence à la culture ou au pays d'origine, même de façon expéditive.»

Les raisons du tollé ne sont pas uniquement dans l'affront fait à la culture pakistanaise. Le couturier Nomi Ansari, interrogé par Dawn, déplore lui aussi l'absence de crédit, ajoutant: «s'il s'était agit de sandales indiennes, cela aurait été signalé en lettres capitales», pointant du doigt un certain favoritisme reproché au Royaume-Uni par la communauté des «Pakistani Britons» (plus d'un million selon le UK Census de 2011) envers les britanniques d'origine indienne. Une tension qui trouve sa source dans l'histoire des deux pays, devenus indépendants en août 1947.

L'épisode de la sandale doit cependant provoquer les grincements de dents des Premiers ministres britannique et pakistanais, David Cameron et Nawaz Sharif. Lancé en 2012 (par le prédécesseur de Sharif), le sommet annuel «UK-Pakistan Enhanced Strategic Dialogue» met en effet l'accent sur le commerce et la culture, dans le but d'améliorer les relations entre les deux états. En 2011, David Cameron avait annoncé une aide de 650 millions de livres sterling pour l'éducation pakistanaise (6e pays le plus peuplé dans le monde, le Pakistan recense alors 17 millions d'enfants non scolarisés). L'annonce avait provoqué de fortes réactions en Grande-Bretagne, un ministre résumant la situation d'un courroucé «S'ils ont les moyens de se payer des sous-marins, ils peuvent envoyer leurs enfants à l'école!».

Elodie Palasse-Leroux

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Elodie Palasse-Leroux (67 articles)
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