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Les murs des toilettes? Il y a deux applications pour ça: Whisper et Secret

Vincent Glad, mis à jour le 01.04.2014 à 7 h 36

Ces «anonymity apps» permettent de partager secrets ou petites réflexions intimes sur un réseau social anonyme. En revanche, les portes des toilettes sont grandes ouvertes.

Graffiti wall / jelene via FlickrCC License by

Graffiti wall / jelene via FlickrCC License by

Les réseaux sociaux ont souvent été comparés aux murs des toilettes publiques. Mais c’est leur faire trop d’honneur: les murs Facebook sont devenus des lieux beaucoup trop fréquentables, bien loin de la grandeur et de la subversion du message de chiottes. 

On pourrait voir l’histoire de l'Internet comme une sortie de l’anonymat adolescent des toilettes (les forums originels) vers le monde adulte de la prise de parole assumée (Facebook), mais l’histoire est loin d’être finie. Le modèle de Facebook, réseau social transparent et persistent, est contesté de toute part. Snapchat fait vaciller le dogme de la permanence des contenus. Et deux applis viennent remettre sérieusement en cause l'injonction à être transparent, à communiquer sous son vrai nom.

Whisper et Secret sont les murs des toilettes des Internets. Elles permettent de partager des secrets ou des petites réflexions intimes sur un réseau social anonyme. En revanche, les portes des toilettes sont grandes ouvertes: les petits messages peuvent atteindre une très large audience, portés par l’onde des likes.

Whisper et Secret sont sont déjà valorisées respectivement à 200 et 50 millions de dollars. Whisper, lancé en mars 2012, est disponible en France sur iPhone et Android. Secret, lancé fin janvier, n'est pas encore disponible en France.

Whisper, les secrets visibles par tous

Sur Whisper, on rentre son secret et une image est automatiquement chargée derrière. Vous avouez uriner dans la piscine? Whisper vous sort une photo de piscine. Pratique.

Tout le monde peut voir vos Whispers, pour peu qu’ils accèdent à une certaine audience en étant likés de nombreuses fois.

Le nombre d’utilisateurs n’est pas connu. La start-up n’a dévoilé que trois chiffres:

  • 3 milliards de pages vues par mois
  • 20 photos messages postés par seconde aux heures de pointe
  • 90% des utilisateurs ont entre 18 ans et 24 ans

Secret, bac à sable de la Silicon Valley

Sur Secret, une variante qui a son importance: le réseau a beau être anonyme, il faut s’y connecter avec son mail et son numéro de téléphone, et l’appli scanne les contacts de son smartphone. On voit ainsi apparaître sur sa page d’accueil les secrets de ses contacts (sans savoir qui exactement), les secrets likés par nos contacts, et ceux qui sont tellement likés que tout le monde finit par les voir.

Secret n’a pour l’instant percé que dans la Silicon Valley, où il est devenu la cour de récré de l’industrie tech, avec de nombreuses rumeurs foireuses qui y circulent. L’appli pourrait vite infuser d’autres milieux, notamment celui des universités.

La force de ces deux applications est de singer les réseaux sociaux (likes, commentaires, newsfeed) sans reprendre une de leur fonctionnalité essentielle: la page de profil.

Que ce soit sur son vrai nom sur Facebook ou sous pseudo sur Twitter, la page de profil oblige à un constant travail de présentation de soi. Chaque nouveau message arrive lesté du poids des précédents. Sur Whisper et Secret, l’utilisateur peut se lâcher, cela ne compromet en rien son avenir sur le réseau.

Bourré sur Facebook

«Secret, c'est comme être bourré sur Facebook, mais sans conséquences», résumait un utilisateur dans un message Secret.

Les «anonymity apps», comme on commence à les appeler, sont l’exact inverse d’Instagram, où les filtres subliment nos vies. Pas besoin de faire semblant d’être heureux, c’est même plutôt l’inverse qui se passe. Pour avoir plus de likes, les utilisateurs de Whisper et Secret peuvent être tentés d’apposer un filtre de malheur sur leurs histoires minuscules.

Le fondateur de Whisper, Michael Heyward, résume sa mission en une phrase:

«Nous connectons les utilisateurs autour du contenu, plutôt que de les connecter autour d'autres utilisateurs.»

Les «anonymity apps» ressemblent à ces groupes de parole, type Alcooliques Anonymes, qui assurent une chaleureuse humanité dans l’anonymat. Sur son site officiel, Secret tient à peu près le discours du psychologue en préambule:

«Ce qui compte, ce n’est pas qui tu es –mais ce que tu dis. Il n’est pas question de vantardise –il est question de partage, en-dehors de tout jugement.»

Un groupe de parole à visée universaliste

Sur Instagram, on poste son «outfit of the day» pour validation. Sur Whisper, on poste son intimité honteuse pour validation. Dans les deux cas, le like vient récompenser l’exercice. Sur Internet, on n’est jamais tout seul face à ses choix vestimentaires et ses névroses.

Whisper se veut un groupe de parole, à visée universaliste. Chaque micro-histoire a valeur d’exemple pour le monde entier. Ce n’est pas qu’un endroit où poster ses secrets, c’est aussi le spectacle d’une humanité qui se livre, dans lequel on se retrouve dans un message sur deux. Une humanité aux faiblesses infimes, non avouables sur Facebook mais finalement tellement banales.

Pour que ses messages circulent en-dehors de l’appli, Whisper met en ligne tous les messages sur sa version web, avec un gros bouton partage à côté de chaque image. La start-up a même embauché un journaliste, Neetzan Zimmerman, ancien de Gawker, créateur de The Daily What, un des plus talentueux fabriquants de buzz.

Les secrets ont donc une valeur marchande, un contenu comme un autre à faire circuler sur les réseaux.

Journalisme de rumeurs

Un Whisper a déjà connu une grande destinée médiatique. Un anonyme a donné le nom de l’amant supposé de Gwyneth Paltrow. Quelques semaines plus tard, l’actrice et Chris Martin se séparaient.

Dans un geste historique dans l’histoire de la presse, Neetzan Zimmerman a tweeté ce Whisper sur son compte perso: «Vanity Fair n’a pas osé le sortir, Whisper a le scoop».

Le journaliste a assuré ensuite avoir vérifié l’info.

Whisper a également signé un partenariat avec Buzzfeed, qui promet de faire du journalisme de secrets. On retrouve bien sûr d’interminables listes, le savoir-faire maison, tel ces «19 confessions terriblement honnêtes de professeurs».

Les journalistes de Buzzfeed essayeront également de produire des enquêtes à partir des données de Whisper, de cet aggrégat de tous les messages de chiottes du pays. Neetzan Zimmerman a déjà publié un article de data-journalisme de ce genre: «Cinq choses que Whisper peut nous apprendre sur les facs américaines qui font le plus la fête.»

On apprend ainsi que le mot «MST» est le plus utilisé dans l’université du Wisconsin, qui n’est pourtant pas la plus prolixe concernant le sexe. Insolite.

Pour une appli de secrets, les secrets ne semblent pas si bien gardés. S'il n’y a pas pas de page profils sur l’appli, Whisper a bien des profils en back-office et classe ses utilisateurs selon leur degré de respect des règles, comme l’explique Forbes:

«Poster un Whisper avec le nom de quelqu’un, par exemple, va vous classer dans la catégorie “non fiable” et vous ne pourrez plus poster en direct. Répondre à différents Whispers créés sur la même adresse IP indique aux modérateurs qu’un utilisateur est peut-être dans la même école qu’un autre, et qu’il peut s’agit d’un cas de harcèlement.»

C’est tout le problème des «anonymity apps»: éviter le harcèlement, les dénonciations calomnieuses et autres dérapages. PostSecret, un projet artistique où les internautes étaient appelés à envoyer un secret sur une carte postale, le précurseur de Whisper, avait dû fermer son application mobile en 2012, face au flot des messages malveillants.

Investir dans Whisper, pas éthique?

Frank Warren, le créateur de PostSecret, est très sévère avec les deux applis, qui encouragent selon lui les mauvais comportements:

«Si j’étais responsable de Secret ou Whisper, je les repenserais entièrement ou les retirerais immédiatement.»

La Silicon Valley regarde avec un mélange de fascination et de rejet le développement des «anonymity apps». Marc Anderseen, un des plus influents investisseurs de la Silicon Valley, a appelé ses collègues à avoir une éthique dans leurs investissements, visant implicitement les belles sommes déjà récoltées par Whisper et Secret:

«Ce genre d’expériences commence comme un truc marrant et malsain, et finit avec des coeurs brisés et des vies ruinées. A la fin, tout le monde regrette d’y avoir participé.»

Est-ce que Mark Zuckerberg a entendu le message? Le patron de Facebook se balade depuis quelques semaines dans les rayons de la Silicon Valley avec des milliards en poche (19 milliards pour Whatsapp, 2 milliards pour Oculus). A ce rythme-là, on ne serait pas surpris que sa prochaine acquisition soit Whisper ou Secret. Ces deux anti-Facebook.

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