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Otan, Europe... La crise en Crimée redonne un petit coup de jeunes aux vieilles alliances

Membres allemands de la Kfor, la mission de l'Otan au Kosovo, près de la ville de Zvecan, en janvier 2013. REUTERS/Bojan Slavkovic

Membres allemands de la Kfor, la mission de l'Otan au Kosovo, près de la ville de Zvecan, en janvier 2013. REUTERS/Bojan Slavkovic

Les Etats-Unis avaient déserté le Vieux Continent, et fait «pivoter» leur diplomatie vers l'Asie. La crise en Ukraine a refait basculer la stratégie mondiale.

Jusqu’à l’annexion de la Crimée par la Russie, Barack Obama voulait être le président du «pivotement» vers l’Asie. Tout l’y destinait, ses origines, sa formation et surtout l’analyse des nouveaux rapports de force internationaux. La crise ukrainienne l’a ramené quelques décennies en arrière.

Depuis la fin de la guerre froide et malgré les guerres dans l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, l’Europe n’était plus un sujet d’inquiétude pour les Etats-Unis. Par deux fois au cours du XXe siècle, les Américains avaient été obligés de venir au secours des Européens qui avaient mis le Vieux Continent à feu et à sang.

Ils y sont restés pendant plus d’un demi-siècle. Pour la première fois dans leur histoire et contrairement à leur volonté traditionnelle, ils ont conclu une alliance durable avec d’autres puissances sous la forme de l’Otan qui les engageaient durablement. Il s’agissait, comme l’avait dit le premier secrétaire général de l’Alliance Lord Ismay, de garder «les Américains dedans, les Allemands dessous et les Russes dehors» («The Americans in, the Germans down and the Russians out»).

Avec la fin de la Guerre froide, tout ceci semblait appartenir au passé. Les forces américaines qui contribuaient à la sécurité de l’Europe occidentale sont passées de plusieurs centaines de milliers à quelque 10.000. Elles ont été appelées ailleurs, notamment dans la région Pacifique. 60% de la marine américaine y sera bientôt stationnée.

L’Otan a continué d’exister, elle s’est même étendue vers l’Est à des Etats ayant appartenu au bloc communiste voire à d’ex-républiques soviétiques. Mais elle était à la recherche d’une nouvelle raison d’être après la disparition du Pacte de Varsovie, l’organisation militaire des alliés de Moscou.

Georgui Arbatov, un spécialiste russe des affaires américaines qui a conseillé plusieurs secrétaires généraux du PC soviétique, avait trouvé une formule: «nous allons, avait-il dit au début des années 1990, vous porter le plus mauvais coup possible: nous allons vous priver d’ennemi».

Nouveaux défis

Sans ennemi au cœur de l’Europe, l’Otan est allée trouver de nouvelles missions «hors zone», en dehors de sa sphère d’influence traditionnelle, dans les Balkans puis en Afghanistan. Elle a même envisagé un moment d’être une alliance «globale», une sorte de «gendarme du monde» capable d’aller éteindre les incendies tous azimuts.

Mais aucun de ses membres, même pas les Américains, n’étaient prêts à assumer ces risques. En 2010, des experts de haut rang ont planché pendant des mois sur le nouveau concept stratégique de l’Otan pour tenter de trouver une nouvelle justification à son existence «face aux défis du XXIe siècle»: terrorisme, cyberattaques, etc.

Le centre de la politique internationale s’était déplacé hors d’Europe. Celle-ci ayant perdu de son intérêt, elle avait aussi perdu de son importance. Quand il n’était que jeune sénateur, Barack Obama appartenait à la sous-commission des affaires étrangères chargée de l’Europe mais il avait fait un seul voyage outre-Atlantique. Comme Bill Clinton avant lui –mais contrairement à son prédécesseur direct George W. Bush qui rêvait de démocratiser le Grand Moyen-Orient au fil de l’épée–, Obama devenu président voulait toucher «les dividendes de la paix».

Fini les guerres, vive la division internationale des responsabilités, le règlement multilatéral des conflits! Une nouvelle conception de la politique étrangère qui a valu au président américain le prix Nobel de la paix dès 2009, moins d’un an après son arrivée à la Maison blanche.

Le réveil est brutal car l’annexion de la Crimée par la Russie replace l’Europe au centre de la politique mondiale et la tension Est-Ouest redevient un des éléments structurants des rapports internationaux. Barack Obama voulait «un nouveau départ» (reset) pour les relations entre Washington et Moscou. Il est contraint de revenir aux vieilles alliances.

Le retour en grâce de l'article 5

Le G8, la réunion des puissances industrielles du monde, s’efface au profit de l’ancien G7 qui ne comprend pas la Russie. Symboliquement la réunion qui devait avoir lieu à Sotchi se tiendra à Bruxelles. Auparavant, Obama sera venu pour la première fois à Bruxelles pour un de ces sommets Etats-Unis/UE qu’il snobait jusqu’à maintenant. S’il sera trop tôt pour signer le TTIP, l’accord de libre-échange transatlantique, il sera toujours temps de célébrer la coopération du monde occidental et de tirer un trait sur les bisbilles nées des écoutes de la NSA.

Surtout, l’Otan retrouve une nouvelle jeunesse, avec son article 5 qui était quasiment tombé en désuétude. Il avait été invoqué par les alliés des Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 mais le gouvernement américain avait fait savoir qu’il n’en avait pas besoin. Il ne comptait plus sur les alliances traditionnelles mais sur des «coalitions ad hoc», formées de manière conjoncturelle pour les besoins de la cause.

Selon l’article 5 du traité de Washington, une menace contre un des pays membres de l’organisation doit être considérée comme une menace contre tous. Le traité ne dit pas quel serait le niveau de la riposte. Il peut aller de l’envoi d’une simple carte postale de soutien jusqu’à une intervention militaire, comme le remarquait ironiquement un commentateur allemand.

Pourtant, c’est cette assurance de sécurité qui a attiré vers l’Otan les anciennes démocraties populaires méfiantes à l’égard de Moscou. Barack Obama l’a rappelé pour rassurer les pays comme la Pologne ou les Etats baltes, inquiets des visées expansionnistes de la Russie.

Il n’est pas jusqu’à la France qui n’ait proposé de participer aux patrouilles aériennes de surveillance de la frontière orientale de l’Otan. Les derniers gaullistes pourraient s’en offusquer. Ils oublieraient que dans les moments de crise Est-Ouest les plus aigus des années 1960, De Gaulle s’est toujours rangé aux côtés des Etats-Unis, même après avoir quitté le commandement militaire intégré de l’Alliance atlantique.

Ressoudés, mais jusqu'à quand?

Une constatation n’est pas indifférente: hors des frontières de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine s’est attaqué à deux Etats –la Géorgie en 2008 et l’Ukraine en 2014– qui non seulement ne sont pas membres de l’Otan mais auxquels la perspective d’adhésion à l’Otan a été refusée. En 2008, George W. Bush voulait engager le processus de rapprochement de Tbilissi et de Kiev avec l’Otan. La France et l’Allemagne s’y sont opposées. Elles y voyaient un geste de conciliation envers la Russie qui a toujours critiqué l’élargissement de l’organisation atlantique en direction de ses frontières. Poutine a compris cette opposition franco-allemande comme un geste de faiblesse. Il a tenté d’en tiré profit.

Avec son action en Crimée, le président russe a ressoudé les Occidentaux. Jusqu’à quel point? Si les Américains et les Européens ont réagi de concert, des différences d’analyse et d’intérêt subsistent. Face à Moscou, les 28 membres de l’Union européenne se sont mis d’accord sur le plus petit dénominateur commun.

Ils ne sont pas d’accord sur les sanctions économiques qui pourraient être infligées à la Russie. D’autre part, ni les uns ni les autres ne veulent rompre le dialogue avec Moscou. Ils en ont besoin pour régler le problème nucléaire iranien et contenir le conflit en Syrie.

Poutine était un concurrent. Il redevient plus que jamais un adversaire. Toutefois il reste aussi un concurrent, bon gré mal gré, un partenaire obligé. C’est la grande différence entre cette deuxième variante de la Guerre froide et la première.

Daniel Vernet

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