La Crimée est la vengeance de Poutine: il rumine depuis 1999

Vladimir Poutine, le 16 août 1999 à la Douma. REUTERS

Vladimir Poutine, le 16 août 1999 à la Douma. REUTERS

Le 24 mars 1999, l'Otan bombardait le Kosovo. Depuis, celui qui allait devenir le président de la Russie préparait une réponse.

Il y a tout juste quinze ans, je manquais à la promesse que je m’étais faite à moi-même: après avoir été capturée et menacée d’exécution par des guérilleros kosovars l’année précédente, j’avais juré de renoncer au journalisme de guerre. Et voilà que je me rendais à Belgrade pour faire un reportage sur les effets qu’avait sur la Serbie la campagne de bombardements de l’Otan. Lorsque mes amis avaient mis en doute le bien-fondé de ma décision, je leur avais expliqué que le cours de l’histoire était en train de changer et qu’il fallait que j’y sois pour témoigner.

Je m’étais trompée sur la partie témoignage: je suis bien restée six semaines dans la région, j’ai écrit plusieurs articles, dont 34 pour Slate, depuis la Serbie, le Monténégro et la Macédoine, mais il a fallu bien plus longtemps pour que le catastrophique changement historique devienne flagrant. Il a fallu 15 ans. Et l’invasion de l’Ukraine par la Russie est la conclusion de cette histoire.

Le 24 mars 1999, le Premier ministre russe Ievgeni Primakov se trouvait dans un avion à destination de Washington lorsqu’il apprit que l’Otan avait commencé à bombarder le Kosovo. Il ordonna au pilote de faire demi-tour. Quelques heures plus tard, il atterrissait dans un Moscou vibrant de l’affront de ne pas avoir été consulté. Si les Russes n’avaient qu’une vague idée de ce qu’était le Kosovo, celle que la Serbie était un territoire peuplé de Slaves orthodoxes comme eux et que la Yougoslavie faisait à juste titre partie de la sphère d’influence de Moscou était fortement ancrée.

La montée des sentiments anti-américains

Ne pas être consultés –ni même avertis apparemment– envoyait clairement le message que les Etats-Unis avaient décidé qu’ils règneraient désormais sur un monde unipolaire. Impossible même de prétendre reconnaître le statut de superpuissance sur le déclin de la Russie: le président Bill Clinton avait choisi de ne pas attendre les quelques heures qu’il aurait fallu à Primakov pour atterrir à Washington, ce qui lui aurait au moins permis de sauver la face en prétendant avoir été mis au courant de la décision.

A partir de ce moment-là, l’administration du président russe Boris Eltsine, déjà affaiblie et en difficulté, se retrouva dans l’incapacité de justifier sa position amicale et de détente envers l’Occident.

Les sentiments anti-américains étaient si virulents qu’on aurait cru que les Etats-Unis étaient en train de bombarder la Russie. En faisant faire demi-tour à son avion, Primakov s’était rendu populaire aux yeux de l’opposition nationaliste et avait tourné le dos à Eltsine. Ce fut la panique chez les Moscovites progressistes. Les nationalistes se mobilisaient non seulement politiquement, mais aussi militairement: à Moscou, des hommes faisaient la queue devant l’ambassade yougoslave afin de s’engager pour défendre la Serbie.

J’ai trouvé à Belgrade une mentalité en accord parfait avec celle de Moscou. Le pays se mobilisait derrière Slobodan Milosevic, son dirigeant nationaliste. Les quelques opposants restant, groupes ou individus, se virent encore plus marginalisés et mis en difficulté. Et devinrent de plus en plus paranoïaques, ce qui les paralysa. 

Et Elstine consacra un quasi-inconnu...

Un concert quotidien dans le centre-ville battit littéralement le rappel pour soutenir l’effort de guerre, érigé au fier statut d’effort de défense –contre les Américains, rien de moins. Un groupe de rock russe populaire, jadis pro-occidental, vint s’y produire.

Lorsqu’un jeune opposant serbe de ma connaissance reçut son ordre d’appel, il revêtit l’uniforme de bon cœur: hors de question qu’on pense que les activistes anti-Milosevic n’étaient pas patriotes.

Quand je suis revenue à Moscou à la mi-mai, si la panique des progressistes et la ferveur des nationalistes s’étaient calmées, j’ai décelé les signes de la toute nouvelle force des nationalistes –et c’est là-dessus que j'ai écrit mon dernier article. Et l’histoire a poursuivi sa course ainsi changée.

En août, Eltsine consacra un quasi-inconnu pour lui succéder, un certain Vladimir Poutine.

En quelques semaines, ce dernier devint spectaculairement populaire en lançant une nouvelle guerre en Tchétchénie. Des politiciens qu’on avait connus progressistes firent l’éloge de l’armée russe pour ce qu’elle y faisait; l’un d’entre eux déclara qu’elle «retrouvait sa dignité». Il ne mentionnait pas le Kosovo, mais il faisait référence au sentiment d’humiliation général éprouvé par les Russes depuis le printemps.

Président par intérim en décembre 1999, Poutine fut élu en mars de l’année suivante. Au cours des 14 années qui ont suivi, il a entretenu chez le public russe un sentiment de nostalgie de l’Union soviétique, et tout particulièrement de la peur qu’elle inspirait au reste du monde. En 2008, la Russie a envahi l’ancienne république soviétique de Géorgie et annexé brutalement une partie de son territoire. Et voilà qu’elle vient de faire la même chose avec l’Ukraine.

Cette fois-ci, il a cité le Kosovo

Mais cette fois, Poutine a évoqué le Kosovo. Dans son discours au Parlement du 18 mars 2014, il a établi très clairement qu’en annexant la Crimée, il avait vengé la Russie pour ce qui s’était passé au Kosovo.

«Ce sont nos partenaires occidentaux qui ont créé ce précédent; ils l’ont fait eux-mêmes, de leurs propres mains, en quelque sorte, dans une situation totalement analogue à celle de la situation criméenne, en reconnaissant que la sécession par le Kosovo de la Serbie était légitime», a-t-il revendiqué.

Ensuite, citant des déclarations américaines sur le Kosovo, il est devenu de plus en plus énervé jusqu’à lâcher:

«Ils l’ont écrit eux-mêmes. Ils ont diffusé ça dans le monde entier. Ils ont baisé tout le monde –et maintenant ils s’indignent!» (Les traducteurs officiels du Kremlin, qui passent leur temps à civiliser les discours du président russe, ont traduit cette phrase par «Ils ont écrit ça, l’ont disséminé dans le monde entier, ils ont convaincu tout le monde et maintenant ils s’indignent!» Or, Poutine a utilisé l’expression «vsiokh naniouli,» de l’argot de rue qui signifie sodomiser tout le monde de force, plutôt que convaincre tout le monde)[1].

Voilà qui soulève trois questions. Tout d’abord, si Poutine estime qu’il rend à l’Occident la monnaie de sa pièce pour le Kosovo, pourquoi avoir attendu si longtemps? Ensuite, qu’est-ce que les Etats-Unis auraient pu faire différemment pour éviter de déclencher cette longue et effrayante réaction en chaîne? Et enfin, que peuvent-ils faire à présent?

La vengeance, et l'opportunisme

Avec le recul, cette longue attente est parfaitement logique. Lorsque Poutine s’est emparé du pouvoir en Russie, il n’a eu à aucun moment l’intention de le lâcher, il avait donc toute la vie devant lui. Deux des principaux traits de caractère du président russe sont l’esprit de vengeance et l’opportunisme. Il se complaît dans ses rancœurs et y puise des motivations: ça lui a plu d’en vouloir aux Etats-Unis pendant toutes ces années pour le bombardement de la Yougoslavie –ainsi que de savoir qu’un jour, il rendrait coup pour coup.

Organiser sa stratégie à long terme n’étant pas son fort, cette conviction est restée abstraite jusqu’à sa réalisation, lorsque l’occasion de s’emparer de la Crimée s’est présentée. Il était doux de se venger, mais quand d’autres opportunités se présenteront –ce qui va se produire plus souvent à présent, en tout cas du point de vue de Poutine– il déploiera la force militaire russe ou la menace d’y avoir recours dans d’autres pays voisins.

Non seulement il savourera une vengeance froide, mais il n’a pas fini de s’en repaître.

Les Etats-Unis et leurs alliés auraient-ils pu entreprendre autre chose qu’une intervention militaire pour résoudre la crise du Kosovo? En réalité, c’est ce qu’ils ont fait. Après la campagne de bombardements, qui a renforcé le soutien pour Milosevic et affaibli ses opposants, les Etats-Unis ont versé des sommes conséquentes pour reconstruire l’opposition serbe.

Ce financement était conditionné au fait que les différents groupes d’opposition travailleraient ensemble et assisteraient à des réunions de coordination régulières à Budapest, en Hongrie, organisées par des gens dont les participants sauraient pertinemment qu’ils représentaient le département d’Etat des Etats-Unis.

Le projet de révolution anti-Milosevic a été mis en place au cours de ces réunions jusqu’au plus petit détail, y compris l’emplacement des leaders de chacune des 18 organisations politiques participantes en cas de manifestation de masse à Belgrade. Ce qui s’est produit en octobre 2000, et Milosevic n’a pas compris ce qui lui arrivait.

Les Etats-Unis auraient-ils pu agir autrement?

Un tel projet aurait-il pu être mené à bien sans la campagne de bombardements de l’Otan? Milosevic aurait-il pu être renversé plus tôt sans les pilonnages? A mon avis, oui. D’un autre côté, serait-il parvenu à tuer et à déplacer encore beaucoup d’autres personnes au Kosovo avant d’être déposé, sans l’intervention de l’Otan? Il est impossible de répondre à cette question. Mais ce que nous savons, c’est que les guerres de Yougoslavie étaient pour beaucoup les guerres d’un seul homme, et que c’est d’avoir renversé cet homme, et non pas les bombardements, qui ont fini par y mettre un terme. De la même manière, les guerres de la Russie sont les guerres de Poutine.

Impossible aussi de savoir si la Russie aurait eu Poutine sans les bombardements en Yougoslavie. Je ne le pense pas. Mais maintenant qu’il est au pouvoir depuis plus de 14 ans et qu’il envisage de rester pour toujours, que doivent faire les Etats-Unis? Bombarder Moscou ne semble pas une possibilité envisageable.

En revanche, aider l’opposition russe de la même manière attentive, engagée voire intrusive que les Etats-Unis ont autrefois aidé l’opposition serbe devrait en être une. Poutine est déjà convaincu que le département d’Etat américain soutient les rares opposants activistes qu’il reste à Moscou –et il leur fait payer.

Il y a de nombreuses différences entre le Poutine d’aujourd’hui et le Milosevic d’il y a 15 ans, et toutes se résument au fait que Poutine est bien plus fort et plus difficile à déloger –raison de plus pour que les Américains mettent leurs meilleurs cerveaux à contribution afin de trouver les moyens d’aider les Russes à le faire. C’est peut-être notre seule chance de remettre l’histoire sur le droit chemin.

Masha Gessen

Traduit par Bérengère Viennot

[1] NDLE: La traduction fournie en français par le site russe La Voix de la Russie est la suivante:

«“Toutefois, cela n’en fait pas des violations du droit international.” Fin de citation. Ils ont écrit cela, ils l’ont disséminé partout dans le monde, ils ont obtenu l’accord de tous, et maintenant, ils sont scandalisés. Qu’est-ce qui les rend si outrés?»

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