75 ans de Blue Note: comment faire encore vivre le jazz en 2014?

Détail de la pochette de «Blue Train» de John Coltrane, un des disques mythiques de Blue Note.

Détail de la pochette de «Blue Train» de John Coltrane, un des disques mythiques de Blue Note.

Alors qu'un de ses labels mythique fête son anniversaire, le genre qu'il incarne tente de se réinventer dans un contexte commercial difficile: ouverture à d'autres genres, transition numérique...

Entre la création du label Blue Note en 1939 par Alfred Lion et Max Margulis et le nouvel album du trompettiste Takuya Kuroda (Rising Son, sorti le 18 février), 75 ans se sont écoulés. 75 années, soit: un catalogue mythique (au hasard, A Night At Birdland d’Art Blakey, Blue Train de John Coltrane ou, plus récemment, Aurora d’Avishai Cohen), un club, un dépôt de bilan en 1981, un rachat en 1984 par Liberty, des artistes français (Claude Nougaro, Keren Ann, Oxmo Puccino…), beaucoup de belles découvertes, un peu moins d’échecs et le développement souterrain d’un antiacadémisme forcené.

Plus qu’une simple maison de disques, Blue Note est un symbole, un emblème du jazz, comme les lunettes noires de Ray Charles ou le visage de Miles Davis sur la pochette de Kind Of Blue. Les nombreuses rééditions, le livre, les coffrets ou encore les expositions prévus tout au long de l’année à l’occasion de cette date anniversaire offrent d’ailleurs une vue panoramique sur l’incroyable éclectisme du label américain, qui présente au journaliste et à l’auditeur un de ces CV qu’on ne préfabrique pas: de Thelonious Monk à Miles Davis, de Dizzie Gillespie à Charlie Parker, la «maison bleue» a en effet accompagné et favorisé l’évolution stylistique du jazz sur plusieurs décennies (du be-bop au hard bop, du free-jazz jusqu’au jazz fusion), avec en point d’orgue la période 1955-1967, décennie de tous les excès qui se chargea de finaliser son sacre.

Malheureusement, à l’instar de la majorité des maisons de disques, Blue Note n’a pas échappé à la crise structurelle qui touche l’industrie musicale et peine à retrouver la fraîcheur de ses vertes années. Nicolas Pflug, directeur artistique chez Universal Jazz/Blue Note, refuse toutefois de jouer la carte misérabiliste:

«Nous avons la chance d’avoir connu le phénomène Norah Jones, dont le premier album, Come Away With Me, s’est vendu à plus de 20 millions d’exemplaires à travers le monde. Stacey Kent est un autre exemple d’artiste qui engendre des ventes conséquentes et qui nous permet d’être plus exposé que les autres labels de jazz. Malgré tout, il ne faut pas se faire d’illusion: le jazz ne représente que 3 ou 4% du marché global de la musique.»

Un pourcentage qui, évidemment inférieur à celui du marché de la variété (50%) mais aussi du classique (entre 5 et 6%), impose une question: alors que son label le plus mythique fête ses 75 ans, comment est-il encore possible, en 2014, de faire vivre le jazz? Sur le plan artistique, en tout cas, pour l'essayiste Guillaume Belhomme, qui observe et analyse ce genre musical depuis de nombreuses années, la question en elle-même est une insulte à toute une nouvelle génération, qui, de Mélanie De Biasio à Brad Meldhau, se révèle turbulente et créative:

«L’histoire du jazz n’est qu’une succession de propositions faites pour "sortir des convenances", et c’est toujours le cas aujourd’hui. Malheureusement, ce qui nous est présenté comme du jazz est souvent une musique frelatée, sans consistance, répétant à l’envi des clichés qui n’ont rien à voir avec la création artistique. Il s’agit tout simplement d’un jazz de "contre-band".»

Un genre métissé et transcendé

Si une formule célèbre prétend que le jazz a perdu 50% de son public lorsque Miles Davis a poussé son dernier souffle, un jour de septembre 1991, il suffit d’écouter ou de réécouter quelques albums fondateurs de ces vingt dernières années (New Conception of Jazz de Bugge Wesseltoft et Strange Place For Snow d’Esbjörn Svensson Trio, tout particulièrement) pour comprendre que le genre brille toujours de mille feux.

Plutôt que Diana Krall, Melody Gardot, Norah Jones ou autres sempiternels têtes de gondoles médiatiques, Avishai Cohen, Robert Glasper, Erik Truffaz, Matana Roberts ou encore You Sun Nah sont en effet autant d’artistes, reconnus ou injustement méconnus, capables de se moquer des cloisons, de déjouer les convenances et de puiser des éléments dans la pop, la world ou le hip-hop avec le talent qui sied aux avant-gardistes de tout acabit.

Le jazz atteint même un niveau de noblesse sans précédent sous les traits d’Ibrahim Maalouf, pour qui ce genre musical né à la fin des années 1910 à la Nouvelle-Orléans «se voit aujourd’hui métissé et transcendé par toute une génération. Il existe bien entendu un jazz plus académique, mais il y a tellement de possibilités et de catégories dans cette musique qu’il y aura toujours des musiciens capables de la réactualiser». Ce que confirme Patrick Kader, directeur du festival Nancy Jazz Pulsations:

«De nombreux jazzmen s’ouvrent à la pop, sortent des prés carrés du jazz et réussissent ainsi à drainer plus de public que les artistes officiant sous l’appellation purement jazz.»

Il convient donc plutôt de s'interroger sur les difficultés du genre à se faire une place au sein de l’industrie du disque et des concerts. «En plus d’avoir de vraies difficultés à vendre des disques, on remarque également que le jazz est relativement peu représenté dans les Smac, estime Patrick Kader. Sa faible promotion auprès d’une partie de la jeunesse fait qu’il est d’office relégué à des lieux spécifiques et peu présent sur les réseaux sociaux. A Paris, ça ne se ressent sans doute pas beaucoup à cause de la densité de la ville, mais, en province, on le remarque rapidement.»

3.000 à 5.000 albums, un beau succès

Si continuer à faire vivre l’esprit transgressif inhérent au jazz est une chose, parvenir à le monétiser en est donc une autre. Mohamed Gastli, directeur artistique du label français Bee Jazz, en fait l’expérience quotidiennement:

«Aujourd’hui, vendre entre 3.000 et 5.000 albums, c’est déjà un beau succès, ça permet d’équilibrer une production qui coûte environ 20.000 euros. Mais bon, très peu de projets vendent autant à l’heure actuelle, et encore moins nombreux sont les artistes qui vendent 20.000 albums.»

Même son de cloche du côté de Blue Note, même si Nicolas Pflug tient à nuancer la réalité du marché:

«Dans le jazz, il y a deux tendances distinctes: le jazz instrumental et le jazz vocal. Le premier correspond vraiment à un marché de niche, destiné à un public averti et aux médias spécialisés. Vous ne verrez par exemple jamais Jason Moran ou Keith Jarrett [qui fait pourtant salle comble dans le monde entier, ndlr] au Grand Journal et à Vivement Dimanche. A l’inverse, le jazz vocal, qui se rapproche beaucoup plus du format pop, engendre une audience plus importante. Gregory Porter, la dernière révélation du jazz vocal de Blue Note, a par exemple vendu l’année dernière plus de 250.000 exemplaires à travers le monde de son troisième album, Liquid Spirit

Un fait qui n’est pas nouveau –en leur temps, Ella Fitzgerald et Billie Holliday touchaient déjà un public plus large qu’Art Tatum ou John Coltrane–, mais qui rend la promotion d’albums 100% instrumentaux plus compliquée:

«Il n’y a pas de secret, il est impossible pour les artistes de jazz instrumental de vendre beaucoup aujourd’hui s’ils ne sont pas partout et s’ils ne font pas au minimum cinquante dates par an.»

Le constat de Mohamed Gastli l'atteste, l’industrie du jazz a chuté, au point qu’organiser des festivals ou des évènements pour permettre aux artistes de rencontrer leur public n’est plus seulement souhaitable mais nécessaire. Patrick Kader:

«Maintenant que les ventes se sont effondrées et que les aides au spectacle vivant ont baissé, il est plus que jamais primordial de faire vivre le jazz à travers différents évènements. Au Nancy Jazz Pulsations, par exemple, on essaie d’endiguer ce désintérêt depuis les années 80 en s’ouvrant à d’autres genres musicaux pour tenter d’assurer la pérennité du festival.

La réalité économique fait que l’on est obligé de s’adapter. A l’époque, les concerts de jazz se déroulaient dans des jauges de 2.000 places, puis 1.000. Aujourd’hui, on tourne plutôt autour de 700 places. »

Musique de niche pour magasins virtuels

Il serait pourtant naïf de croire que le jazz ne parvient plus à rencontrer son public, tant les lieux de création et de diffusion pullulent. Et à une époque où les rapports entre les scènes mainstream et indie sont de plus en plus étroits, il serait tout aussi naïf, selon Nicolas Pflug, de l’enfermer dans un classicisme qui ne lui convient guère:

«Le jazz s’est toujours inspiré des dernières tendances, il s’agit donc par essence d’une musique vivante. On le voit bien aujourd’hui avec des artistes comme Robert Glasper ou Gregory Porter, qui ont une culture musicale très large. Cela se passe bien entendu loin des hit-parades, mais l’avènement des nouvelles technologies, et en particulier du digital, peut permettre de remettre le jazz un peu en avant.»

C’est bien sûr la grande leçon qu’impose aujourd’hui l’industrie musicale aux labels pour stabiliser une comptabilité fragile: multiplier les concerts, placer l’artiste dans une bande originale ou une publicité, décrocher des passages en radio et, surtout, investir dans le numérique. «L’entièreté du catalogue de Blue Note est disponible via une application depuis 2012 sur Spotify. Aujourd’hui, ce catalogue est aussi en homepage et en HD sur iTunes, précise Nicolas Pflug. Tous ces nouveaux magasins virtuels sont demandeurs de musiques de niche, ils ne peuvent pas se contenter de Stromae ou Daft Punk. Le jazz se doit donc d’investir ce marché, qui lui permet aujourd’hui de correspondre davantage aux besoins des 25-35 ans tout en restant fidèle aux exigences de son public. Un public masculin, CSP+, équipé technologiquement et qui exige une qualité d’écoute irréprochable.»

Le digital est aussi le moyen pour les labels d’enrayer la fuite des auditeurs et de mettre en avant des artistes à la discographie singulière et foisonnante. Car, si l’on est fier de célébrer aujourd’hui les 75 ans de Blue Note, on peut tout aussi bien se réjouir de fêter l’avenir grâce à une génération de jazzmen (pensons à Tigran Hamasyan, Imagho, Nikki Yanofsky ou encore à l‘écurie Motéma Records) qui, dans la diversité permise par le jazz –on parle tout de même d’un des rares styles musicaux à être apprécié à la fois par les académiciens que par les rappeurs, qui le samplent abondement–, parviennent à explorer plusieurs airs musicaux, à en livrer une interprétation propre.

Maxime Delcourt