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Pékin éclipse la superstition

Traditionnellement, les éclipses sont vues comme signes de catastrophes proches. Pas de ça en 2009.

Du temps des Empereurs de Chine, les éclipses étaient classées au rang des signes annonciateurs de catastrophes. A quelques semaines du 1er octobre 2009 qui marquera les soixante ans du régime communiste, il fallait que les raisons de l'obscurité sur le sud du pays soient claires. «La plus grande éclipse du XXIe» siècle a été expliquée et commentée à longueur de journaux télévisés et d'articles savants de presse écrite. Pour autant, le 22 juillet au matin, les autorités sont sur le qui vive. Il s'agit d'éviter tout désordre lors de la disparition momentanée du soleil sur une bande de territoire chinois large de 250 kilomètres et où vivent plus de 300 millions de personnes.

En ce jour qui n'en est pas totalement un, je me trouve à Leshan, petite bourgade du Sichuan de quatre millions d'habitants, au sud de Chengdu. A l'entrée de l'agglomération trône le «Dafo», le Grand Bouddha, célèbre statue de 70 mètres de haut encastrée dans un rocher au confluent des fleuves Dadu et Min. Sur l'esplanade à hauteur des oreilles du Bouddha, quelques habitants de Leshan, des touristes et des bonzes des temples voisins attendent l'éclipse.

En ville, la municipalité a fait savoir que l'activité de la population ne doit pas être perturbée. Les magasins habituellement ouverts à cette heure matinale doivent le rester et les bus circulent normalement. Mais des policiers et des camions de pompiers sont postés un peu partout et même à l'intérieur des temples proches du grand Bouddha.

Peu avant 9h, le ciel s'assombrit, la température baisse et les oiseaux s'arrêtent de chanter. A 9h14, comme prévu, la lune passe devant le soleil mais le temps couvert empêche de l'observer. Mais il fait nuit, et les réverbères ont été rallumés. Les bonzes présents sur l'esplanade s'en tiennent à la version officielle: «c'est un phénomène céleste exceptionnel mais naturel et dont le mécanisme est bien connu» dit l'un «il n'y a rien de divin là-dedans» précise un autre. Seul un religieux plus âgé et à l'écart des autres ose dire: «il fait nuit en plein jour! Vous n'allez pas me dire que c'est un bon présage»!

En ville, le pragmatisme l'emporte: puisqu'il y a des nuages, nombreux sont ceux qui vont regarder l'éclipse à la télévision. La chaine régionale du Sichuan a installé caméras et télescopes en haut d'une montagne et diffuse en direct les cinq minutes où la lune masque le soleil. Le reportage qui suit, toujours un direct, se situe à Wenchuan, épicentre du terrible tremblement de terre de mai 2008.

Une école reconstruite rouvre précisément ses portes en ce 22 juillet. Les enfants -pour beaucoup rescapés de la catastrophe naturelle d'il y a un an- répondent joyeusement à des questions sur l'éclipse. Ils sont incollables sur ces quelques minutes impressionnantes mais sans danger. De plus, il fait beau à Wenchuan et ils viennent de voir l'éclipse dans de parfaites conditions. La télévision explique qu'il y a en effet quelques endroits en Chine où le ciel était dégagé comme sur les villes de Chongqing ou Wuhan.

Le 22 juillet au soir, Sina.com, le principal portail Internet chinois, lance le concours de la plus belle photo de l'éclipse. De superbes clichés sont publiés. Les journaux télévisés et la presse écrite appellent les Chinois à raconter leurs impressions. Les passagers d'avions matinaux qui ont observé l'éclipse par le hublot sont en vedette. Les Shanghaiens qui n'ont rien vu à cause d'une pluie torrentielle affirment que ça restera quand même un bon souvenir.

Il y aussi celui qui regrette: «j'étais dans le métro: j'avais oublié l'éclipse». Un reportage réalisé dans un zoo et largement diffusé démontre la différence de comportement des animaux pendant l'éclipse. Le tigre rugit dans sa cage et donne des coups de griffes sur tout ce qui tombe à sa portée. Tandis que le panda, constatant qu'il fait nuit, s'allonge et s'endort aussitôt.

La couverture donnée par les médias chinois à cette éclipse et l'engouement qu'elle a suscitée dans la population en ont fait un moment de distraction collective. La superstition n'a pas trouvé moyen de s'exprimer ouvertement. Les seules connotations religieuses vues à la télévision chinoise ont été des images prises en Inde du nord: des Hindous prient au moment où l'obscurité se fait autour d'eux.
Pour Pékin, l'éclipse a été politiquement sans risque. Les dirigeants chinois amateurs de planification peuvent être rassurés: le prochain phénomène de même ampleur aura lieu en 2132.

Richard Arzt

(Photo: Une statue de Mao Tsé-tung pendant l'éclipse solaire dans le Wuhan, le 22 juillet 2009/ Reuters)

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