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Taxe carbone: la France ne doit pas y aller seule

Eric Le Boucher, mis à jour le 27.07.2009 à 9 h 47

Le rapport que doit remettre Michel Rocard au gouvernement sur la taxe carbone n'est pas sorti qu'il alimente déjà l'une des plus furieuses et des plus multiformes polémiques de la rentrée. La remise a d'ailleurs été repoussée à mardi 28 juillet sous un flot de demande d'amendements de toutes sortes et en tous sens.

Taxer pour refroidir la planète, faire monter le prix du réchauffement: tout le monde se retrouve sur la stratégie. Les économistes ont appris depuis longtemps que ce qui est cher est rare et que donc taxer les activités polluantes allait les diminuer.  Il n'y a guère de question sur la direction à prendre. Mais ce principe posé, l'application est immédiatement très compliquée et on rentre dans la seconde, dans des querelles sans fin. A quel niveau taxer sans trop pénaliser l'activité économique en ces temps de crise? Que faut-il taxer exactement? Faut-il, par exemple, imposer l'électricité, essentiellement d'origine hydraulique et nucléaire, donc sans émission de carbone?

Querelles sans fin

Comment faire pour que l'enrichissement de l'énergie ne pénalise pas outre mesure  les plus démunis, ce qui aggraverait les inégalités? Que faire des recettes prélevées? Les redistribuer comme le veut le président de la République pour que la taxe carbone ne se traduise pas par des impôts supplémentaires? Ou bien, ne faut-il pas en profiter pour engager une réforme fiscale de long terme, puisqu'on sait que la taxe devra s'élever au cours du temps pour être efficace? Et, last but not the least, que vont faire les autres pays? Et que faire avec des produits importés de contrées qui ne taxent pas et qui bénéficient donc d'un avantage de prix? Bref, on comprend que Michel Rocard ait passé des nuits difficiles à trouver un compromis au sein de sa commission sur le sujet et qu'il s'apprête à en passer de pires encore, sitôt son projet remis.

Les querelles françaises sont d'ores et déjà enflammées. Sur l'électricité notamment puisque ne pas la taxer reviendrait à encourager le chauffage électrique au dépens du fuel mais aussi des autres sources comme le solaire. La France, grande puissance nucléaire avec 58 réacteurs, consoliderait grandement cet «avantage comparatif». Mais les écologistes, suivis par le parti socialiste (tiens pourquoi au fait?) ne l'entendent pas ainsi: le nucléaire est certes «carbon free» mais il produit des déchets dont on ne sait que faire. Pour l'instant, l'électricité ne serait pas concernée, selon Bercy, décision qu'on peut partager: la crise est suffisamment dure que le pays ne puisse ne pas profiter des rares avantages dont il dispose.

Balle dans le pied

L'autre gros débat porte sur la redistribution. Un ménage de deux personnes pourrait payer jusqu'à 300 euros par an, ce qui est beaucoup pour les revenus du bas de l'échelle. Comment compenser? On sent que la taxe sur le CO² va déboucher sur de  nouvelles usines à gaz fiscal... Et les entreprises? Faut-il, en échange, abaisser la taxe professionnelle, comme le prévoit le gouvernement?

Enfin combien taxer? Le compromis trouvé par Michel Rocard serait de 32 euros par tonne de CO². C'est, sans doute, un bon chiffre, assez cher pour avoir de l'effet mais pas trop pour ne pas tout bouleverser trop vite. C'est bien pour commencer mais ensuite la vraie question est le chemin de hausse de cette taxe, qui devra aller vers les 100-150 euros en 2050 et 800-1000 euros en 2100. La stratégie ne doit pas se satisfaire d'un 32 euros mais bien établir une prévisibilité de long terme sur le coût imposé aux gaz à effet de serre, c'est seulement de cette façon qu'on pourra réduire durablement les émissions sans affecter l'économie.

On s'en voudrait de moquer les querelles nationales mais il faut quand même souligner que toute cette histoire n'a de sens que si les autres pays font pareil. Sinon, la France aura l'air malin de se vouloir «en avance», elle n'aura aucun effet sur le climat et se sera seulement tiré une balle dans le pied.

Regardons donc large: la taxe carbone est sûrement le meilleur moyen de parvenir à limiter le réchauffement de la planète à 2 ou 3° à la fin du siècle. La première méthode, celle des limitations volontaires a échoué. Même la France, si fière de son Grenelle,  ne parvient  pas à satisfaire les exigences de Kyoto. Se serrer la ceinture marcherait peut-être dans un monde idéal de bons gouvernements et de gentilles populations d'altruistes. Hélas...

Taxe carbone et socialisme réel

Hélas, beaucoup de pays ont triché et puis, surtout, les Etats-Unis n'ont pas accepté ces restrictions, ni la Chine, ni l'Inde, etc. Sans ces pays, gros émetteurs de CO², l'Europe vertueuse n'empêche aucunement la planète de rôtir.

Pour préparer la conférence de décembre de Copenhague qui doit aboutir à mettre en route l'après-Kyoto, agir non plus sur les quantités (à limiter) mais sur le prix (à taxer) est prendre la bonne direction.

Mais nous restons loin du compte. La France «pionnière» dans Kyoto pourrait se «refaire avoir» de la même façon sur la taxe de l'après-Kyoto. La France rocarbonnisée! Les Etats-Unis, la Chine et l'Inde, la vraie partie va se jouer entre ces trois puissances: pour l'instant, elles ne se sont pas entendues. Le plan Obama est minimum et, dans ces conditions, Delhi et Pékin n'ont guère envie d'auto-limiter leur développement. Il faudrait sans doute écarter encore l'horizon, admettre que Chine et Inde ont un droit de polluer égal à celui dont que se sont octroyés les pays développés depuis 150 ans mais qu'une fois atteint un niveau de de vie égal au nôtre actuel, ils se serrent la ceinture exactement comme les riches d'aujourd'hui.

Sinon, si tous les pays ne s'engagent pas à participer à l'effort mondial, alors la taxe carbone appliquée que «dans un seul pays» débouchera comme le socialisme réel, sur une fermeture des frontières. N'en déplaise aux bons cœurs et à Michel Rocard, l'environnement deviendra la nouvelle arme des protectionnistes, et beaucoup, dans tous les camps en France à droite, à gauche, chez les verts, n'attendent que çà.

Eric Le Boucher

A lire aussi: Climat post-colonial dans les Abruzzes et Arrêtez de parler, taxez!

Image de une: raffinerie à Edmonton, au Canada, en 2009. REUTERS/Dan Riedlhuber

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Cofondateur de Slate.fr
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