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De Roland Barthes à Lance Armstrong... Pourquoi j'aime le Tour

Quentin Girard, mis à jour le 27.07.2009 à 15 h 02

Grâce au dopage, à Armstrong, à Contador. Parce que c'est un spectacle.

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Longtemps, je n'ai pas osé allumer la télé l’après-midi. Depuis le scandale Festina en 1998, aimer le tour de France n'est pas toujours bien vu, ce sport dépravé, usé par les scandales à répétition. Mais alors que depuis dix ans je devais me cacher pour suivre l'épreuve, en 2009, je n’ai plus besoin de rester dans mon coin. Tout le monde, soudainement, autour de moi, s’est mis à le suivre.

A la rédaction de Slate, c’est très clair. Du rédacteur en chef au stagiaire, le jour des étapes de montagne, dès que l’arrivée approche, tout s’arrête. La télé s’allume et diffuse ses images sacrées. Slate n’est pas un cas à part. Le même phénomène ailleurs: «Pendant des années je pensais que j’étais le seul à aimer, me raconte Kevin. Maintenant, quand j’en parle autour de moi, je me rends compte que tout le monde suit». Jérôme abonde: «Je crois que cela va plus loin, tout le monde a besoin d’en parler, de partager l'événement». Stéphanie, qui elle n’aime pas le tour, s’en amuse: «J’ai l’impression que c'est la grande année du coming out cycliste. Des gens, que je n’aurais jamais soupçonné, assument pleinement». Il y avait aussi 400.000 spectateurs en moyenne en plus devant la télévision et les foules le long des routes étaient incroyables, 300.000 dimanche sur les Champs.

Mais pourquoi ce renouveau? Pour les 20/30 ans, qui ont fait leur apprentissage du Tour avec Miguel Indurain et les folles étapes des années EPO, le tour pendant des années a été plombé par trois choses: contre toute évidence, on continuait de nous affirmer que c’était un sport, Armstrong dominait outrageusement et on nous serinait que le dopage devait être combattu.
 Ces trois affirmations, évidemment, étaient fausses et il m’a fallu du temps pour le comprendre.

Le Tour de France n’est pas un sport. Comme le catch, c’est un spectacle. Une excellente série télévisée avec des épisodes et des saisons plus ou moins intéressantes. A une époque, ce fut un sport. In Mythologies, l’écrivain et sémiologue Roland Barthes, en 1957, qualifiait encore le Tour de «course», «de grande épopée». Bobet, qui ne se dope pas, «est un héros tout humain». Clairement, il pouvait y avoir identification du public. Le long des routes, devant la télévision ou l’oreille collée contre son transistor, le quidam pouvait y croire: «avec de la «volonté», cela pourrait être moi».
 Qui, sérieusement, aujourd’hui, s’imagine à la place d’Armstrong ou de Contador?

Certains pensent que le tour de France est un sport ignoble. Le Tour de France n’est pas un sport, c’est un spectacle, et il n’a pas plus ignoble d’assister à représentation cycliste de la Douleur qu’aux souffrances «d’Arnolphe ou Andromaque». Les spectateurs, un temps réticent, se sont adaptés à cette situation.

Pour continuer de citer Roland Barthes: «Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence: ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit».

Plusieurs facteurs contribuent pour le public français à cette mise en scène spectaculaire et à l’éloignement de la sphère sportive:

Une identification impossible:

Depuis la fin de Richard Virenque et de Laurent Jalabert, il n’y a plus de Français susceptibles de titiller les meilleurs. Cela permet de s’éloigner de l’esprit chauvin du sport et de regarder avec détachement les images. Qui aurait été triste si l'inconnu Christophe Le Mével, premier français, avait subi une défaillance dans le Mont Ventoux? Personne.

Si un Français était fort, le public s’y attacherait et, comme en football, son intérêt pour la course évoluerait selon ses performances. Là, ce sont tous les mêmes. Bien sûr, certains sont plus sympathiques que d’autres, les frères Schleck par exemple. Mais, dans l’instant présent, le public aurait tout autant aimé les voir défaillir que de les voir s’échapper. L’important est qu’il se passe quelque chose, pas ce qui se passe.

Le paysage:

Sans cesse décrit et commenté à la télévision, il place le Tour dans une sorte d’intemporalité. Jamais, pendant un match de foot l'on passerait la moitié du temps à décrire la ville dans laquelle il se déroule.

Les commentateurs:

Ils jouent, peut-être à l’insu de leur plein gré, un rôle spectaculaire. En ne commentant que l’instant présent, en ne faisant qu’effleurer — quand ils effleurent — les fonds du dossier alors que les courses sont si longues, ils sont indispensables. Que ce soit Laurent Fignon ou Thierry Adam sur France2, s’exclamer, faire des blagues, rire parfois sous cape, leur arsenal est multiple. Ils sont Scapin, quand ils jouent leur Tartuffe et portent à l‘échafaud le malheureux Danilo Di Lucas, «rattrapé par la patrouille»: «Quel con!» s'exclame Fignon. «On sait pourtant qu’aujourd’hui, quand on se dope, on se fait forcément prendre», approuve Adam. C'est Falstaff de Shakespeare se jouant des autres avant sa propre chute. De telles déclarations péremptoires permettent aux spectateurs soit de s’énerver contre eux, soit d’opiner bravement de la tête, donc de participer. En cela, leurs auteurs sont indispensables.

La chute d’Armstrong:
La retraite de Lance Armstrong avait laissé un goût amer. Il était parti sans perdre, les victoires des suivants paraissaient — ou étaient, cf Landis — illégitimes. Grâce lui soit rendue d’être revenu pour de nouveaux actes, d’avoir savamment mis en scène son retour en jouant avec Twitter et les médias. Les journalistes sportifs ont fustigé ce tour ennuyeux. Certes, Alberto Contador n’a jamais été menacé par le coureur texan. D’un point de vue d’un regard froid, purement analytique, il n’y avait pas de suspens.

Pour le spectateur lambda que je suis, qui adore assister en direct à la mort des héros, le simple fait de voir le septuple vainqueur du tour décrocher dans une montée était un événement d’une portée considérable. Un seul regret qui rend cette saison légèrement décevante: Lance Armstrong n’est pas allé jusqu’au bout. Il avait deux possibilités:

Tout d'abord, mourir. Si seulement il avait pu subir une fringale, un vrai coup de moins bien, qui l’aurait vu défaillir et gravement lâché, la caméra aurait pu zoomer sur ses yeux, sur son visage révulsé. Les spectateurs auraient applaudi de le voir se faire dépasser par des coureurs anonymes. Une belle représentation de la «Douleur». Miguel Indurain, après cinq titres, malgré son manque de charisme, avait eu la décence de presque mourir sur la route ce qui rendait les envolées des autres encore plus lyriques.

Autre solution, l'Américain aurait pu ou dû revenir, provoquer le coup d’éclat. Un instant, ce fut le cas pendant le Petit Saint Bernard. Il a accéléré et donné l’impression qu’il était en descente tellement il allait vite. Pendant ce bref moment, j’ai dû recevoir une dizaine de mails d’amis, pourtant au boulot, qui me lançaient tous en substance: «Regarde! Armstrong!».

Si seulement il avait dépassé les autres et continué sur sa lancée. Il a été victime de la stratégie d’équipe qui oblige à respecter son leader, ce que Barthes appelle «le catch régulier». «Un combat régulier n’est rien d’autre qu’un combat exagérément poli: “les combattants mettent du zèle, non de la rage à s’affronter [les attaque d’Andy Schleck dans le Ventoux], ils savent rester maître de leurs passions [Contador devant les disgressions twiterriennes de Arsmtrong], ils ne s’acharnent pas sur le vaincu, ils s’arrêtent de combattre d’ès qu’on leur donne l’ordre [Contador vis à vis d’Arsmtrong]”».

Les scandales:
Ne nous cachons pas derrière notre selle: le scandale, c’est ce que tout le monde attend. Un Tour de France sans scandale, c’est une course de Formule 1 sans accident: c’est moins bien. Heureusement, les jeunes d’aujourd’hui ont été nourris aux séries américaines. Ils savent que quand tout est fini, il peut toujours y avoir un rebondissement. Personne ne sera surpris si dans quelques semaines, tel ou tel coureur est déclassé après avoir été contrôlé positif.

La logique spectaculaire aurait voulu que le Texan finisse deuxième et profite d’une suspension d'Alberto Contador, sur lequel pèsent de nombreux doutes. Une victoire sur tapis vert aurait été un formidable pied de nez. Trop facile pour les scénaristes qui ont décidé de placer Andy Schleck sur la deuxième marche et ont renvoyé le suspens à la prochaine saison. Mais parfois, les scénaristes peuvent voir les choses en grand...

Le dopage:
Je le rappelle, je suis de la génération Virenque. J’ai vibré pendant les échappées d'Alex Zülle ou de Laurent Jalabert et les montées des autres. Je me souviens de la tête dodelinante de Bjarn Riis et des giclettes du pirate Marco Pantani. Richard Virenque était lâché, il revenait sur le groupe de tête et — Bam! — il attaquait. Tout était possible, ils tentaient tout. Les spécialistes expliquent qu’aujourd’hui que les coureurs reflètent la frilosité tactique de leurs directeurs sportifs. Peut-être aussi que le dopage actuellement est plus adapté aux performances sur le long cours et permet moins les efforts ultra-violents. A la fin des années 90, imaginais-je, on pouvait terminer épuisé une épreuve, une petit piqûre et c’était reparti. Le bon temps. Pour l’intérêt de la course, j’aimerais tellement le retour de ces pratiques libérées. Quoique les dernières performances mesurées semblent bien confirmer qu'elles sont loin d'être réellement parties...   

Marco Pantani, le plus beau des grimpeurs, qui avait comme beaucoup transformé le dopage en toxicomanie, a poussé le spectacle jusqu’à mourir d’une overdose dans une chambre d’hôtel. Le plus grand des tragédiens.
 Que les autres s'en inspirent! Pour notre plaisir.

Quentin Girard

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Image de une: sur la 20e étape, le 25 juillet. Eric Gaillard / Reuters

 

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