Culture

«"H Man", l’enfant bâtard et super-héroïque d’une partouze qui nous emporte dans une autre dimension»

Jérémy Collado, mis à jour le 22.03.2014 à 16 h 27

Rencontre avec Joseph Cahill, réalisateur déjanté de la série avec le chanteur Arthur H, diffusée sur Arte à partir du 22 mars.

On avait imaginé un endroit délirant. Un lieu surréaliste qui ressemble à la folie douce dont est atteint H Man, ce super-héros déjanté, nonchalant et un peu ridicule, incarné par le chanteur Arthur H, dans dix épisodes de cinq minutes diffusés sur Arte à partir du 22 mars. Pour décor, il faut plutôt se figurer un bar sobrement français où Joseph Cahill, «l’extraterrestre new-yorkais» de 37 ans (dixit Arte) qui réalise cette série «expérimentale» raconte, comme dans un nuage de doutes embrumés, le long périple qui l’a mené jusqu’ici.

«J’ai l’impression que H Man est l’enfant bâtard et super-héroïque d’une partouze qui nous a emporté dans une autre dimension, lâche-t-il avec son accent américain indolent. Puisque personne ne veut s’occuper du bébé, je suis un peu la maman qui récupère le monstre le lendemain matin, alors que tous les autres se sont enfuis en courant, par peur de ce qu’ils avaient créé la veille…»

Soudain, deux minutes après l’apparition de l’auteur-réalisateur, une trappe secrète s’ouvre sous ses pieds, laissant apparaître des poulies mécaniques desquelles sortent un bataillon de cadavres de bouteilles, puis des poubelles étonnamment bien ordonnées. Un vrai délire, cette cave qui sort de nulle part. Le voilà, l’étrange évènement bizarroïde.

À l’image du personnage assis dans ce bar, une bière à la main, look négligé d’Américain moyen, lunettes de nerd et chemise à carreaux multicolore ouverte sur un t-shirt bleu. Pour nous Français, c’est le style américain. «Mais j’ai aussi un sweat vert que ma femme m’a acheté à Belleville pour dix euros, sinon», plaisante-t-il.

Ghettos et émeutes

Joseph Cahill a grandi dans le Bronx, au cœur d’une famille d’écrivains plutôt à gauche. Pas franchement l’univers patriote des films à la Spielberg, où l’on chante l’hymne national le matin à l’école. Là-bas, dans les années 80 et 90, les tensions ethniques étaient nombreuses, raconte-il:

«La violence des ghettos, j’y pense souvent. J’ai eu plein d’amis noirs quand j’étais gamin. Et pouf, d’un coup, ils ont tous disparu, on s’est séparés littéralement.»

Un séparatisme social et culturel qui le marque, ici, en France:

«Les émeutes de 2005 étaient impressionnantes. De l’extérieur, c’était “Paris is burning”. On voyait du feu partout.»

Ces images l’ont sans doute inspiré pour dépeindre la Rage, jeune fille incarnée par la comédienne Inès Djia, dotée du pouvoir de guider le feu, dans un des épisodes d’H Man où celui-ci nettoie sa voiture amochée par les banlieusards endiablés.

A l’époque des émeutes post-Clichy, Cahill vivait à Prague, ville où il est resté neuf ans et a travaillé pour le réalisateur surréaliste Jan Svankmajer. Il est venu ensuite habiter à Paris, où il réside depuis sept ans. Un exil de seize ans qui forge sa vision originale de la vie politique et sociale française, qu’il entrevoit comme une sorte de «cinquième dimension».

«Les politiques, les plus grands surréalistes»

Avec H Man, donc, qu’il a co-écrit avec Jordan Mintzer, producteur et critique français pour The Hollywood Reporter, élevé dans le Queens, il imagine un super-héros dont on ignore les réels pouvoirs. Du moins n’en a-t-il pas plus qu’Obama ou Sarkozy. Ou bien alors ressemble-t-il à François Hollande, avec un grand H? Il est un peu les trois à la fois, saupoudré d’un Nietzsche mélancolique…

«H Man est appelé pour résoudre les problèmes politiques, comme tous les autres super-héros, raconte Joseph Cahill. Il y a donc un message politique derrière, mais c’est traité sous l’angle absurde. C’est idiot de prendre leurs super-pouvoirs au premier degré et de croire qu’ils peuvent venir et, d’un coup, changer les convictions des ultras conservateurs qui détestent les homosexuels, par exemple».

En gros, les métaphores à la X-Men, c’est bon pour les ados de quatorze ans. Continuer à les prendre au premier degré quand on est adulte, c’est inquiétant.

H Man joue avec les codes d’un humour subversif, décalé, et s’attaque de manière ingénue aux problèmes du monde: la retraite des supers-héros, dont l’âge a été reporté de 500 ans (un épisode cocasse où Annie Cordy joue une super-héroïne sur le retour obligée de devenir caissière pour subvenir à ses besoins), l’Union européenne, le mariage gay... Il traite des thèmes sérieux sans se prendre au sérieux.

Des thèmes d’ailleurs pas forcément funky pour des programmes courts devant lesquels on doit se taper des barres de rire. Là, le rire est plus contenu, il annonce la réflexion et devrait décoller sur le net tant son identité est numérico-compatible. «Les politiques sont les plus grands surréalistes, s’exclame Joseph. C’est un vrai trou noir, leur métier! Quand tu regardes ce qui se passe en Ukraine, Poutine qui dit "J’accepte l’Ukraine"… Bah… tu la prends, surtout! C’est beau ce qu’il dit, tellement c’est absurde et virtuel: les mots se déplacent, ils prennent d’autres sens.»

Les politiques, des vrais twisters d’évènements, capables de renverser les lettres, les slogans. Des personnages de fiction, en somme.

Personnage gainsbourien

Au départ, ce personnage gainsbourien qu'est H Man naît dans le clip d’Arthur H Dancing with Madonna, sorti en 2008 et déjà réalisé par Joseph Cahill. Clip qui se terminait par une scène où le chanteur-super-héros-fou-dingue entrait dans une usine où des enfants chinois fabriquaient à la pelle des figurines miniatures de lui-même.

Joseph Cahill écrit avec Arthur H, dans la foulée, un projet musical. Une série énorme, d’abord proposée à Canal+, qui finalement refuse l’aventure, après une période considérable de développement. Le scénario tombe sur la table d’Arte. Haussements d’épaules de Joseph, qui raconte par le menu le début du labyrinthe: «Arte, c’est une hydre à plusieurs têtes, un peu comme le magicien d’Oz: on ne sait pas qui est derrière. Y’a un méchant, mais même le chef de projet ne savait pas qui c’était», ironise-t-il.

Alors que la première version du projet était très politiquement incorrecte, la version est adoucie par Arte, jusqu’à ce qu’H Man ne devienne ce gentil «philosophe poète» décrit par la chaîne. Un doux dingue.

«En fait, on retient surtout que H Man, c’est un mec en slip jaune un peu paumé. Il ressemble plus à Monsieur Tout-le-monde», juge Joseph. Finalement, personne n’était vraiment d’accord sur l’identité de ce type: mi-cosmique, mi-moral, mi-trash. Il est surtout complètement déglingué, et c’est ça qui est jouissif.

«Ce grand enfant content de dessiner son héros»

Déglingué, un peu comme Cahill, qui n’a pas emprunté le chemin le plus classique. Gamin, il visite plusieurs fois les locaux un peu surannés de Marvel, transformés aujourd’hui en gros bureaux quasi-hollywoodiens. Rêve d’y travailler comme dessinateur.

Un jour, il y croise Joe Simon, un vieux bonhomme échoué dans un minuscule bureau, un des rares tout de même à avoir un poste chez Marvel. Celui-ci esquisse un dessin de son Captain America pour le petit Joseph, qui s’en fiche un peu, mais finit par jouer le jeu. D’un coup, le visage de Simon se transforme, son expression change: «Il est redevenu ce grand enfant content de dessiner son héros qui, finalement, ne lui appartenait pas tout à fait… » Où est le dessin? «Sûrement perdu.»

A douze ans, Joseph bosse finalement dans des magasins de bande dessinée, entouré de puristes complètement cinglés qui dénoncent l’avilissement de leur passion sous la pression d’enfants imbéciles. Le prototype du marchand de BD dans les Simpson.

Selfie à Paris

Puis Cahill se drogue: champignons hallucinogènes, joints... Si cette période est révolue, il en conserve un ton, un esprit, une signature. «Je n’aime pas les nouveaux Star Wars où l’on perd un temps fou à nous expliquer sous l’angle moraliste ce qu’est la Force». Et où on perd un peu le côté kitsch qui faisait la force de la saga.

Et justement, H Man échappe à ça: son côté déluré, hérité des années comics de Joseph, le rend attachant, mollement humain. Tout l’inverse du Dark Night des derniers Batman, dont la voix grave et premier degré n’a semble-t-il choqué personne…

«Il ressemblait un peu à Superdupont»

H Man représente trois ans de travail, et presque autant de galères. Car entre la vision fantasmée des créateurs et le rendu final, il y a eu les allers-retours entre Strasbourg (Arte Allemagne) et Paris (Arte France). La série, tournée en fond vert, a demandé un gros travail de post-production pour poser les effets spéciaux.

«Le type qui réalisait ces effets spéciaux était allergique aux fruits et légumes, il ressemblait un peu au Superdupont de Gotlib, sans le béret… Il fumait en permanence et se baladait tout le temps en chaussons», raconte Joseph. Il était aussi très doué mais, raconte Joseph, c’était un défi de ne pas l’étrangler chaque jour.

Au final, sa schizophrénie volatile donne un côté cheap et attendrissant à la série, collage foutraque, provocateur, sous l’influence des Monty Python.

«Je suis très attaché aux logos que j’ai vu dans mon enfance, explique l’auteur. Certains disparaissent, parfois tu en revois, et tu as une sensation de nostalgie, comme Marcel Proust avec sa madeleine. Quand j’étais petit, mon père a bu une bière qui s’appelle St Paulie Girl, c’est une fille allemande très jolie dans un dirndl [un costume bavarois du type de ceux portés lors de l'Oktoberfest] dont on voit un peu les seins. Pour moi, c’était une vision qui m’est restée, j’ai toujours eu envie d’être servie par cette femme. Et c’est avec cette vision stéréotypique qu’on a crée la Walkyrie, la super-héroïne allemande et ex-copine de H Man [joué par Sophie Meister, qui tient le rôle de la dernière girlfriend de Claude Francois dans Clo-Clo]».

En effet, il y a quelque chose de stéréotypé dans cette rencontre d’un autre genre. On laisse la mélancolie divaguer. On explore la poésie de la politique qui irrigue tous les épisodes et qui saura séduire autant les fans intellos de l’univers mélancolique d’Arthur H que les plus jeunes nourris à l’esprit déjanté.

Jérémy Collado

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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