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Hissène Habré, l’homme de l'Occident en Afrique

L'ancien président du Tchad Hissène Habré quitte le tribunal de Dakar, au Sénégal, en novembre 2005, après que la cour d'Appel se soit déclaré incompétente pour décider de son extradition vers la Belgique. REUTERS/Aliou Mbaye

L'ancien président du Tchad Hissène Habré quitte le tribunal de Dakar, au Sénégal, en novembre 2005, après que la cour d'Appel se soit déclaré incompétente pour décider de son extradition vers la Belgique. REUTERS/Aliou Mbaye

Les Etats-Unis ont soutenu un tortionnaire sanguinaire lors de leur première guerre contre le terrorisme. Aujourd’hui, grâce à la ténacité d'un homme et de quelques survivants, l’ex-dictateur tchadien est enfin traduit en justice. Voici leurs histoires.

L'ex-président tchadien Hissène Habré a été amené de force ce 20 juillet au tribunal de Dakar où il doit être jugé pour «crimes contre l'humanité, crimes de guerre et crimes de torture» rapporte l'AFP.

Nous republions cette enquête d'avril 2014 sur les actions entreprises pour le traduire en justice.

La nuit du 30 novembre 1990, la tension était palpable à N’Djamena, la capitale du Tchad. Le président Hissène Habré, qui s’était emparé du pays par la force huit ans plus tôt, était toujours au pouvoir mais l’étau se resserrait.

Les rebelles affluaient vers la ville à bord de pick-up Toyota sur lesquels des mitrailleuses avaient été installées. Les véhicules débordaient de soldats, protégés de la poussière et du sable par leurs turbans, armés jusqu’aux dents et hurlant durant toute leur turbulente traversée du désert tchadien. Equipés et financés par la Libye, ils avaient parcouru le Tchad depuis leur base à la frontière soudanaise, plus de 1.000 km à l’est, et étaient dirigés par l’ancien conseiller militaire de Habré: Idriss Déby. Le moment était plutôt mal choisi pour un dîner diplomatique.

Les réjouissances avaient été organisées au dernier moment par le consul libanais, riche et bien intégré, à la demande personnelle et urgente d’un ministre clé du gouvernement de Habré. La présence d’une vingtaine de membres de l’élite tchadienne, d’hommes d’affaires français et d’expatriés notables, n’était qu’une ruse pour inviter le seul invité qui comptait vraiment: le colonel David G. Foulds, l’attaché militaire américain.

Le ministre attira Foulds dans un coin tranquille. «Il fumait ses cigarettes à la chaîne, il était extrêmement anxieux et tout son corps tremblait», se rappela Foulds. Les forces de Habré avaient déjà repoussé les rebelles de Déby une fois auparavant, et le consensus, notamment à Washington, où les prouesses militaires de Habré le précédaient depuis longtemps, était qu’elles auraient l’avantage encore une fois.

Mais les Américains ne connaissaient guère plus que l’aperçu optimiste que le camp de Habré leur dépeignait. Le ministre en savait bien plus. Les rebelles pourraient atteindre la capitale ce soir-là, expliqua-t-il, bien plus tôt que ce qui avait été prévu.

«Le guerrier du désert par excellence»

Foulds s’excusa et courut informer l’ambassadeur, Richard Bogosian, et le responsable de la CIA au Tchad. Ils contactèrent immédiatement Washington pour obtenir des instructions et, si possible, de l’aide. «L’essentiel, c’était qu’il méritait d’être sauvé», déclara Bogosian à propos de Habré. «Il nous a aidé comme peu aurait accepté de le faire.»

Tout au long des années 1980, celui que la CIA avait surnommé «le guerrier du désert par excellence» («the quintessential desert warrior») était une pièce maîtresse de l’effort secret de l’administration Reagan pour ébranler l’homme fort de la Libye, Mouammar Kadhafi, devenu une menace de plus en plus importante et compromettante pour les Etats-Unis à cause de son soutien au terrorisme international. 

Malgré les échos persistants et de plus en plus alarmants d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées et de conditions inhumaines de détention perpétrées par le régime Habré, la CIA et le bureau Afrique du Département d’Etat avaient armé Habré en secret et formé son service de sécurité en échange de l’assurance qu’il pilonnerait sans relâche les troupes libyennes qui occupaient alors le nord du Tchad. Si Habré était renversé, cet effort vieux de près d’une décennie aurait été vain.

L’inévitable déferlement d’agents de renseignement libyens dans N’Djamena constituait également une menace bien plus immédiate: malgré le refus véhément de quelques officiels américains, la CIA avait équipé Habré d’une douzaine de missiles Stinger, l’arme anti-aérienne portable dont rêvaient tous les rebelles et terroristes du monde. Kadhafi avait déjà démontré sa volonté d’abattre des avions civils. Les Stingers ne devaient en aucun cas tomber entre ses mains.

Une dernière question préoccupait les Américains. La CIA avait bâti une base secrète à quelques kilomètres de la capitale, où elle formait une garde de soldats libyens anti-Kadhafi –au moins 200 hommes avec entre leurs mains des armes fournies par la CIA, notamment des tanks soviétiques. L’agence n’allait pas l’abandonner si facilement. Une bataille dans la capitale entre les combattants de Déby soutenus par Kadhafi et les forces anti-Kadhafi de la CIA se transformerait en bain de sang.

Dans les heures qui suivirent le dîner, la panique se propagea dans les rues à mesure que N’Djamena était gagnée par les rumeurs de l’effondrement des forces de Habré. Les rivalités tribales –variable dangereuse de la mosaïque ethnique d’un Tchad postcolonial habité de chrétiens au Sud et de musulmans au Nord, chacun ayant ses allégeances et ennemis respectifs– avaient brusquement ressurgi.

La fuite en Mercedes et en Lockheed L-100 Hercules

L’ethnie de Habré, les Goranes, avait bien vécu pendant son règne et cherchait à fuir en masse à bord de véhicules chargés de butin avant l’entrée des soldats zaghawas de Déby, poussés eux à la rébellion par la répression sanglante du régime de Habré.

A l’ambassade américaine, Foulds arborait désormais un gilet pare-balles et gardait à sa portée un fusil de chasse chargé. De peur que l’ambassade ne soit prise, il s’appliqua, avec son coordinateur des opérations à détruire des documents confidentiels et des équipements sensibles de communication alors même que la première vague de rebelles entrait dans la ville. Le chef de l’antenne de la CIA faisait de même à un autre étage.

Pendant ce temps, Bogosian recevait un appel urgent de Washington: deux avions de transport militaire C-141 avaient été chargés d’armes, de munitions et d’autre matériels et étaient prêts à décoller des Etats-Unis pour venir à la défense de Habré. «Ils étaient sur le tarmac, prêts à partir», se souvint Bogosian. «Nous avons rappelé et dit: "Laissez-tomber. Il est déjà trop tard."»

Habré, qui n’était pourtant pas connu pour fuir les combats, savait que son temps était venu. Tard cette nuit-là, le «guerrier du désert par excellence» se serait mis au volant de sa Mercedes et l’aurait conduite directement jusque dans un avion de transport Lockheed L-100 Hercules qu’il avait obtenu des Etats-Unis. Il aurait fait monter ses adjoints les plus proches et aurait décollé. 

Après une escale au Cameroun, il atterrit à Dakar, au Sénégal, un exil qui aurait été organisé par les services secrets français. Le Tchad est l’un des pays les plus pauvres d’Afrique, mais son ancien dirigeant aurait utilisé ce qu’il aurait dérobé au Trésor public de son pays pour se créer un luxueux réseau de sécurité à Dakar –pots-de-vin aux politiciens, chefs religieux, journalistes et policiers– et deux villas. Là, il serait en sécurité pendant de nombreuses années.

Mais pas pour toujours. Alors que le matin suivant, les principaux guerriers de Déby consolidaient leur contrôle sur N’Djamena, de nombreux détenus des prisons secrètes de Habré sortirent simplement de leurs cellules, qui n’étaient plus gardées par les hommes de main de Habré. Une foule de prisonniers politiques se déversa ainsi dans les rues, leurs visages émaciés, couverts de marques de torture, et débordant de récits d’exécutions, de charniers et de traitements innommables. 

Ce matin-là, l’un de ces hommes chancelant dehors était Souleymane Guengueng. Autrefois comptable, il était désormais presque aveugle, à peine en vie après deux ans et demi de détention et de torture. En 2013, il s’avérerait être celui qui allait provoquer la ruine de Habré.

1.1999Victime de la terreur

Hissène Habré avait attiré l’attention de défenseurs des droits de l’homme du monde entier dès qu’il avait pris le pouvoir en 1982, le premier rapport d’Amnesty International sur les assassinats politiques au Tchad étant publié l’année suivant son accession à la présidence. Pendant des décennies, pourtant, il resta intouchable. En tant que président de la République du Tchad, il bénéficiait du soutien du pays le plus puissant du monde, et, pendant son exil, il fut protégé par la traditionnelle immunité internationale à vie dont bénéficiaient les anciens chefs d’Etat. 

Cette immunité était en contradiction flagrante avec la Convention des Nations unies contre la torture, qui impose à chaque Etat partie de poursuivre ceux qui sont accusés de torture ou de les extrader vers des pays qui le feraient, mais était bien trop souvent appliquée.

Pourtant, en octobre 1998, la situation changea brusquement. Le général Augusto Pinochet, le dictateur chilien âgé de 82 ans, se remettait d’une opération chirurgicale au dos dans un hôpital londonien quand des agents britanniques l’arrêtèrent en vertu d’un mandat d’arrêt délivré par un juge espagnol au nom de ses concitoyens victimes de son régime. Ils l’inculpèrent de 94 charges de torture et d’un chef d’accusation d’entente en vue de commettre des actes de torture.

«Une vraie affaire se présentait» à Reed Brody

L’inculpation ne concernait qu’une fraction des crimes attribués à Pinochet, mais elle suscita l’enthousiasme de la communauté de défense des droits de l’homme et provoqua une vague de choc dans les cercles diplomatiques conservateurs. «Dorénavant, tous les anciens chefs de gouvernement sont des cibles potentielles», s’insurgea l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher, dénonçant l’assaut mené contre l’immunité diplomatique –en l’espèce, celle d’un dirigeant qu’elle considérait comme un ami. «C’est une boîte de Pandore qui vient d’être ouverte, et à moins que M. le sénateur Pinochet ne retourne au Chili en toute sécurité, il ne sera plus possible de la refermer.»

C’était exactement ce que Reed Brody espérait.

Né à Brooklyn, cet ancien substitut du procureur de l’Etat de New York était alors directeur de plaidoyer de Human Rights Watch à Manhattan. Alors qu’il regardait le journal télévisé de CNN décrire l’arrestation de Pinochet, cet avocat qui savoure la nature contradictoire de la profession fut saisi par toutes les possibilités que ce précédent ouvrait. «Nous étions à Rome à peine quelques mois plus tôt pour rédiger les statuts de la Cour pénale internationale», la première juridiction permanente ayant compétence pour juger génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, «et voilà qu’une vraie affaire se présentait», déclara-t-il.

Avec l’arrestation de Pinochet, pour la première fois, des juges européens avaient appliqué le principe de compétence universelle, qui permet à des tribunaux de poursuivre et juger une personne accusée de violations graves du droit international sans égard à sa nationalité ou au lieu où le crime a été commis. 

Dans le cas de Pinochet, la question centrale à laquelle devait répondre la Chambre des Lords, qui était alors la plus haute juridiction du pays, était de savoir si la Grande-Bretagne était tenue, en vertu de la Convention des Nations unies contre la torture, de l’extrader vers l’Espagne malgré l’immunité que lui procurait le droit coutumier.

Reed Brody, qui avait enquêté sur les violations des droits de l’homme commises en Amérique centrale à l’époque de Pinochet, se rendit immédiatement à Londres pour conseiller le ministère public au nom de Human Rights Watch. En novembre 1998, par une décision spectaculaire qui fut lue à une salle d’audience bondée, les juges se prononcèrent en défaveur de l’ex-dictateur chilien. Un des Lords résuma ainsi le sentiment qui se dégageait de cette décision: 

«La prise d’otage et la torture ne sont acceptables de personne et particulièrement des chefs d’Etat. Ne pas le reconnaître reviendrait à faire du droit international une farce.»

L’arrestation de Pinochet avait bel et bien ouvert la boîte de Pandore, et une question brûlait les lèvres de tous les défenseurs des droits de l’homme:

«Qui sera le prochain?»

***

Pendant ses études de droit à Columbia, Reed Brody avait été grandement influencé par l’analyse dispensée par l’un de ses professeurs sur la stratégie utilisée par le NAACP Legal Defense Fund, la principale association américaine de défense juridique des droits civiques, pour renverser la ségrégation raciale. «Ils ont pris les affaires les plus faciles, une par une, pour aboutir à Brown v. Board of Education [décision par laquelle la Cour suprême a aboli en 1954 la ségrégation dans les écoles publiques, ndlr]», m’expliqua Brody pendant un déjeuner dans un restaurant coréen situé près des bureaux de Human Rights Watch dans l’Empire State Building. 

De retour à New York après le verdict contre Pinochet, il décida de suivre la même stratégie. Brody voulait une affaire qu’il pourrait gagner.

L’un de ses amis et anciens collègues, Peter Rosenblum, qui était alors directeur associé du programme de droits de l’homme à la faculté de droit de l’université de Harvard, lui fit une suggestion qui le captiva. Il lui laissa un message depuis une chambre d’hôtel à N’Djamena: «J’ai trouvé ta prochaine affaire. Habré. Le Tchad.»

Brody en vit immédiatement le potentiel. Bien qu’il n’ait eu qu’une connaissance limitée de Hissène Habré ou du Tchad, il savait que le choix du Sénégal comme lieu de refuge par Habré rendait l’ancien dictateur vulnérable.

Le Sénégal avait été le premier Etat à ratifier le statut de Rome de la Cour pénale internationale et avait également ratifié la Convention des Nations unies contre la torture. Si Brody parvenait à constituer un dossier contre Habré sur des actes de torture, le Sénégal serait alors tenu de le poursuivre ou de l’extrader. «Il s’agit d’un pays qui s’est toujours considéré comme à l’avant-garde du droit international et des droits de l’homme», expliqua Brody. «Nous nous sommes dit que si un Etat était candidat pour prendre en charge une affaire de justice internationale, ce serait le Sénégal.»

***

En 1999, Peter Rosenblum présenta à Reed Brody une jeune avocate tchadienne énergique qui étudiait à Columbia.  Delphine Djiraibe était l’une des premières femmes avocates au Tchad. Elle mit Brody en garde car, même neuf ans après la chute de Habré, la capitale regorgeait toujours de ses anciens sbires. Ils travaillaient à l’aéroport, aux douanes, dans la police. 

Si Brody souhaitait persévérer dans son projet –et cette idée la ravissait–, il devrait redoubler de précautions. Les témoins auraient peur de parler. Un pas de travers pourrait alerter les services secrets tchadiens. Après tout, le président Idriss Déby avait bel et bien été le confident de Habré avant de se retourner contre lui.

Passionné d’échecs, Reed Brody décida de placer ses pions le premier. Deux chercheurs du programme de droits de l’homme de Harvard, tous deux jeunes avocats et anciens étudiants de Rosenblum, acceptèrent de partir pour le Tchad, officiellement pour mener des recherches sur un projet controversé de pipeline entre le Tchad et le Cameroun. Le Belge Nicolas Seutin et l’Espagnole Genoveva Hernandez Uriz arrivèrent ainsi à N’Djamena en pleine mousson avec 4.000 dollars d’allocation de la part de Harvard, quelques contacts que Delphine Djiraibe leur avait fournis et un pacte selon lequel ils travailleraient sur l’affaire en secret.

Djiraibe leur avait organisé un séjour discret au sein de la mission catholique de N’Djamena –Seutin logeant avec les prêtres, et Hernandez de l’autre côté de la route avec les nonnes. Ils n’avaient pas de véhicules et marchaient donc à travers les rues non pavées et boueuses de la capitale, à la recherche de maisons de victimes. «Nous avions l’impression d’être suivis», me confia Hernandez, qui s’aperçut avec Seutin que les habitants étaient manifestement effrayés par le simple fait d’évoquer l’ère Habré.

Lorsqu’ils frappèrent à sa porte, Souleymane Guengueng ne répondit pas avec l’appréhension auxquels ils étaient habitués, mais avec un sourire chaleureux. «Il était très ému, il disait qu’il avait attendu cet instant depuis tellement longtemps, se souvint Hernandez. Il nous a dit que nous étions envoyés par Dieu». Les deux étudiants s’assirent donc avec lui dans son jardin et écoutèrent l’histoire qu’il brûlait de raconter depuis si longtemps.

Souleymane Guengueng, torturé par les sbires du régime, élément clé de l'accusation. Photo: Reed Brody.

***

Le 3 août 1988 n’avait pas été une journée très chargée à la Commission du bassin du Lac Tchad, l’organisation intergouvernementale où Souleymane Guengueng travaillait comme comptable. Alarmé, il leva les yeux: sa femme, Ruda, ne venait que rarement à son bureau mais elle était là, effrayée et en pleurs, enceinte de leur septième enfant. Des agents de la terrible police politique de Habré, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), étaient venus en civil chez eux à sa recherche. Elle le supplia de se cacher.

Il eut à peine le temps de la rassurer que déjà, les agents arrivèrent au bureau dans un véhicule Toyota qui était la marque de la DDS. Ils ordonnèrent à Guengueng de prendre sa moto et de se rendre lui-même jusqu’à son lieu de détention avec l’un des agents assis derrière lui. Lorsqu’ils démarrèrent, Guengueng vit son cousin, lui aussi arrêté, dans la voiture des agents.

Guengueng fut emmené dans le bureau du chef adjoint des renseignements de la DDS. «La première question qu’il m’a posée était de savoir de quelle région j’étais, se souvint-il. J’ai dit que j’étais chrétien. Il a dit qu’il l’était aussi. Il m’a dit de dire la vérité, rien que la vérité. Que sinon, il connaissait plus d’une manière de m’y forcer.»

L’agent de la DDS lui demanda s’il savait pourquoi il était là. Lorsque Guengueng répondit que non, il reçut une gifle. Il fut ensuite accusé d’avoir collaboré avec son cousin pour soutenir des ennemis de Habré en leur fournissant argent et refuge, lorsque Guengueng vivait de l’autre côté de la frontière au Cameroun. 

En effet, tout le personnel de la Commission du bassin du Lac Tchad avait été transféré au Cameroun pendant un épisode particulièrement violent de l’histoire du Tchad. Guengueng avait régulièrement accueilli des réfugiés tchadiens dans sa maison au Cameroun, mais l’idée qu’il ait pu être un agent de l’opposition hébergeant des éléments subversifs lui sembla tellement absurde qu’il éclata de rire.

Le soldat qui montait la garde lui asséna un violent coup sur le crâne avec la crosse de son fusil.

Souleymane Guengueng fut entraîné dans une cellule et disparut dans un terrible purgatoire. Pendant deux ans et demi, le bienveillant comptable fut détenu dans trois prisons différentes –tout d’abord à l’isolement, puis dans une cellule si pleine qu’il ne pouvait s’allonger pour dormir, à moins que l’un de ses codétenus ne meure. Et ils mourraient.

792 récits de témoins doucement collectés

Le soir, les vivants se couchaient ainsi sur les morts. Lorsque les gardes estimaient que le nombre de décès était suffisant pour justifier un effort de leur part –généralement cinq ou six–, ils venaient retirer les corps. Dans une longue et poignante interview qu’il m’a accordée récemment à N’Djamena, Clément Abaifouta, un ami de Guengueng lui aussi ancien détenu, décrit avoir été obligé pendant quatre ans d’enterrer des centaines de prisonniers morts exécutés ou de maladie.

Guengueng faillit être l’un d’eux. «Trois fois, j’ai perdu la volonté de vivre, me dit-il. J’étais vraiment très malade.» Les affections dont il souffrit étaient courantes parmi les prisonniers politiques: malaria, dengue et hépatite. Il était détenu alternativement dans le noir profond puis sous une forte lumière électrique, 24 heures par jour pendant des mois. Il perdit sa capacité à marcher. Le pire cependant vint quand il fut surpris en train de mener des prières pour les prisonniers: les gardes le suspendirent par les testicules.

«Je me demandais, qu’est-ce que je peux faire si Dieu m’épargne?», me confia Guengueng. Cette nuit-là, il se fit une promesse secrète: s’il survivait, il consacrerait sa vie à dire la vérité sur ce que Hissène Habré avait fait au Tchad. Récitant son histoire bien des années après, Guengueng fit monter les larmes aux yeux des envoyés de Reed Brody, les jeunes étudiants de Harvard.

«Puis il nous l’a juste dit, sans détour, se souvint Seutin. Il avait récolté des témoignages.»

Dissimulés à l’arrière de sa maison, se trouvaient 792 récits de témoins qu'il avait doucement collectés auprès des autres survivants des prisons de Habré, pendant les années qui avaient directement suivi son renversement. Ils couvraient trois campagnes de répression ciblant des groupes ethniques, pendant lesquelles Habré aurait ordonné de réprimer collectivement des communautés entières soupçonnées de lui être déloyales. Une pierre angulaire du renforcement de son pouvoir, de plus en plus brutal. 

Les témoignages décrivaient tout un panel de tortures, notamment la simulation de noyade, l’asphyxie par le pot d’échappement d’une voiture et le fameux «arbatachar», technique par laquelle les membres de la victime sont attachés dans son dos, la corde serrée jusqu’à ce que le torse soit bombé autant que possible, la laissant avec des difformités, paralysée ou sans l’usage de ses membres.

D’anciens membres du régime de Habré restés à N’Djamena après la fuite du dictateur, dont beaucoup avaient conservé des positions de pouvoir, avaient finalement eu vent des agissements de Guengueng et l’avaient menacé. Il avait donc caché ces documents dans l’attente d’un jour meilleur, raconta-t-il aux avocats. Avec leur arrivée, dit-il, ce jour était venu.

«A ce moment, nous savions que nous avions un dossier. Nous étions très excités, se rappela Hernandez. Nous pensions que nous avions désormais des preuves concrètes et que cela pourrait servir à déclencher une action judiciaire.»

***

Seutin et elle avaient également peur. Ils achetèrent du papier pour Guengueng et celui-ci copia clandestinement les fiches à son bureau. Seutin les cacha dans la buanderie du monastère, mais ni lui, ni Hernandez, ne savaient comment les faire sortir du Tchad. Les transporter dans leurs bagages à l’aéroport était une possibilité, mais trop dangereuse. Ils rencontrèrent alors un officier politique de l’ambassade des Etats-Unis, qui offrit de transmettre les fichiers par pochette diplomatique, mais l’offre leur parut suspicieuse et ils refusèrent.

Genoveva Hernandez dut quitter le Tchad avant qu’ils n’aient pu trouver une solution. Quelques nuits plus tard, Seutin prit une décision impulsive: malgré les risques, il mit l’un des prêtres dans la confidence, fit ses valises, y mit les documents et demanda à ce qu’on le conduise à l’aéroport. Il commença à regretter son empressement dès le moment où il se présenta au bureau d’Air Afrique pour changer son billet, qui le faisait partir quelques jours plus tard, afin de décoller le soir même. 

L’agent inspecta le billet initial, soudain méfiant, et suggéra qu’il s’agissait d’un faux, ce qu’il n’était pas. Tentant de contrôler la panique qui montait en lui alors qu’il s’expliquait avec l’agent, Nicolas Seutin jeta un œil vers la sécurité; des officiers des douanes étaient en train d’ouvrir des valises au hasard et de les fouiller.

Puis, l’accrochage avec l’agent de Air Afrique s’apaisa aussi inexplicablement qu’il avait commencé. Seutin fit la queue avec son sac bourré de documents. Les officiers continuèrent de choisir au hasard des bagages. Il arriva à la tête de la queue et bénéficia d’un instant de grâce:

«Le lendemain matin, j’étais à Paris et les documents étaient hors du pays.»

Des partisans d'Hissene Habré stationnent devant le pont de Chagua, un point stratégique des environs de N'Djamena, le 25 avril 1980, pendant la guerre civile tchadienne. AFP/Dominique Faget.

2.1982Habré s'empare du pouvoir

La Maison de la France d’Outre-Mer de la Cité internationale universitaire de Paris était mieux connue, à l’époque postcoloniale de la fin des années 60 et début des années 70, comme la Maison de l’Afrique. C’était un foyer de politiques révolutionnaires où de jeunes étudiants africains se réunissaient quotidiennement depuis toutes les universités de la ville pour discuter de Marx, Fanon et du Che, et pour débattre des guerres civiles qui balayaient leur continent d’origine.

Il y avait peu d’étudiants tchadiens, mais ils étaient extrêmement engagés. Pendant les soixante années de négligence coloniale, les Français avaient divisé leur pays par une ligne nord-sud: un Sud chrétien, où l’on pouvait produire du coton, connu comme «le Tchad utile», et un Nord musulman et aride, «le Tchad inutile». La France ne prêta aucun égard aux profondes tensions historiques entre les groupes ethniques et régionaux du Tchad, laissant un pays exposé au risque d’une guerre civile lorsqu’elle le quitta en 1960. 

En 1965, le Tchad était violemment secoué par une forte rancune contre le premier président du Tchad indépendant, François Tombalbaye, un sudiste. Les musulmans du Nord étaient particulièrement amers, et quelques-uns se rassemblèrent à Paris pour aiguiser leurs idées de révolution.

Hissène Habré était le plus calme de ces étudiants, et était connu pour économiser ses mots et pour l’intensité de ceux-ci lorsqu’il se décidait à parler. Né dans une famille de bergers du Nord, le jeune homme avait été remarqué par un commandant de l’armée française et était venu à Paris avec une bourse pour étudier les sciences politiques à l’Institut des Hautes études d’Outre-Mer.

Il resta pour y faire son doctorat mais son projet avait toujours été de retourner au Tchad. «Il était très posé. Très rigide dans sa position également. Des qualités qui le mettaient au premier plan du mouvement» pour mettre fin à l’hégémonie du Sud, selon Acheikh Ibn-Oumar, qui se trouvait à Paris en même temps que Habré lorsqu’il y fut étudiant, avant de devenir lui-même un chef de guérilla et un homme politique à son retour au Tchad.

***

En 1971, Habré retourna dans son pays d’origine, et rejoignit brièvement le service civil avant de s’installer dans l’étendue aride du Nord tchadien pour y construire sa milice et y jeter les fondations de son futur politique. Campant avec ses combattants dans les formations volcaniques des montagnes du Tibesti, région à peine habitée à quelques 800 km de la capitale, il y cultiva une réputation de rigueur. 

En 1974, il se présenta à l’Occident en prenant en otage une archéologue française aux yeux bleus, Françoise Claustre –qu’il tint captive pendant presque trois ans– et passionna les médias internationaux en assassinant un capitaine de l’armée française venu négocier sa libération.

«L’impression qu’il m’a laissée, raconta de Habré Ibn-Oumar après leurs retrouvailles au Tchad, était qu’il brûlait vraiment à l’intérieur avec l’envie de conquérir le pouvoir.» Dans sa quête, il manqua presque de réduire N’Djamena en cendres.

En 1979, Habré fut nommé ministre de la Défense dans un gouvernement de transition élaboré par les voisins du Tchad, démarche visant à réunir pas moins de onze factions tchadiennes. Des élections furent prévues, mais Habré ne pouvait attendre. Il fit une première tentative de prendre par la force le palais présidentiel en mars 1980, en faisant pleuvoir des roquettes sur la capitale grâce à des «orgues de Staline», une arme mobile connue pour faire un bruit à glacer le sang lorsqu’elle crache ses roquettes Katyusha en successions rapides.

Comment Kadhafi est entré dans le jeu tchadien

Habré échoua, mais les combats féroces entre ses soldats et ceux du président intérimaire du gouvernement transitionnel, Goukouni Oueddei, durèrent plus de neuf mois, laissant un bilan de quelque 5.000 morts et une capitale divisée et acculée dans une impasse baignée de sang.

Mais la situation changea soudainement. «Goukouni» utilisa sa dernière carte: il appela Mouammar Kadhafi, qui gagnait une certaine notoriété comme l’un des principaux soutiens du terrorisme international. Le dictateur libyen était ravi d’intervenir. Ses vastes revenus du pétrole –dont la plus grande partie venait ironiquement du business entretenu avec des compagnies pétrolières américaines– lui donnaient les moyens de poursuivre ses rêves d’expansion. 

Le Tchad était le tremplin rêvé pour sa vision panafricaine dans laquelle il effacerait les frontières coloniales. Le pays ne jouxte pas uniquement la Libye, mais également le Niger, le Nigéria, le Cameroun, la République centrafricaine et le Soudan –ce dernier étant un allié clef des Etats-Unis à l’époque et le premier bénéficiaire africain de l’aide américaine après l’Egypte. Le Soudan était alors le seul pays arabe à soutenir l’Egypte d’Anouar el-Sadate après que celui-ci ait signé les accords de Camp David avec Israël.

En novembre 1980, 4.000 soldats libyens s’étaient déversés sur le territoire tchadien. En décembre, ils occupaient les deux tiers du pays, dont N’Djamena. Habré et ses troupes furent chassés du Tchad vers le Soudan et le Cameroun. En janvier 1981, Goukouni et Kadhafi inquiétèrent l’Occident et ses alliées africains en annonçant la possibilité d’une fusion de la Libye et du Tchad.

***

De l’autre côté du globe, Ronald Reagan venait juste de remporter les élections présidentielles américaines. Déterminé à reconquérir le prestige que les Etats-Unis avaient perdu durant la crise des otages en Iran, qui avait miné le mandat de  Jimmy Carter jusqu’à la toute dernière minute, il désigna immédiatement le terrorisme comme la principale menace à l’ordre mondial. S’exprimant depuis la pelouse de la Maison-Blanche à peine une semaine après être devenu président, il déclara:

«Que les terroristes sachent que lorsque les règles de conduite internationale sont violées, notre politique sera celle d’une réponse rapide et efficace.»

Reagan ne cita pas le nom de Kadhafi, mais il aurait pu le faire. Peu de temps après son inauguration, il signa un ordre présidentiel secret : en aucun cas Kadhafi ne pourrait contrôler le Tchad. Et c’est ainsi que l’un des pays les plus pauvres de la planète fut choisi comme le principal champ de bataille de la première war on terror.

Le directeur de la CIA nommé par Reagan, William Casey, et le secrétaire d’Etat Alexander Haig se rejoignirent rapidement sur le projet de lancer une guerre secrète en partenariat avec Habré, afin de «cogner durement Kadhafi» et «d’augmenter le nombre de soldats retournant en Libye dans des boîtes de pin» au nom de l’Amérique, comme le formula Haig. En peu de temps, Reagan dégagea plusieurs millions de dollars en soutien dissimulé à Habré –une fraction de ce qui allait suivre.

La logique de l'atout Habré

La première étape était d’installer Habré dans le palais présidentiel.

Le chef de station de la CIA à Khartoum, un francophone, fit le premier pas et rencontra Habré et ses conseillers au Soudan. Rapidement, des armes et de l’argent se frayaient un passage vers le camp rebelle de Habré, à la frontière entre le Tchad et le Soudan. La CIA envoyait du matériel à travers ses alliés régionaux vers Khartoum; ensuite, les services secrets soudanais, qui travaillaient de manière rapprochée avec la CIA, les enverraient par train vers Nyala, l’ancien siège de l’administration britannique au Darfour, où Habré les récupérerait et les conduirait de l’autre côté de la frontière.

La possibilité que l’aide fournie à Habré puisse l’aider à terroriser son propre peuple fut à peine prise en considération. «On ne prêtait que peu voire aucune attention aux droits de l’homme à cette époque, et ce pour trois raisons, m’expliqua par email un ancien agent des services secrets américains qui travailla avec Habré. 1) Nous voulions que les Libyens partent et Habré était le seul instrument fiable dont nous disposions; 2) le seul antécédent de Habré était le kidnapping (l’affaire Claustre), que nous étions ravis d’oublier, et 3) Habré était un bon combattant, il n’avait pas besoin d’être formé, et tout ce que nous avions à faire était lui fournir du matériel.»

Le 7 juin 1982, Habré et 2.000 de ses soldats se battirent pour entrer dans N’Djamena et déclarèrent la Troisième République du Tchad. Il renforça son pouvoir par la force dès le début: les prisonniers de guerre de groupes rivaux étaient exécutés, les opposants politiques capturés et tués, et les civils que l’on soupçonnait être des partisans de ses opposants faisaient l’objet d’opérations de représailles. Goukouni fuit vers la Libye, où Kadhafi allait reformer et réarmer son armée. Rapidement, les Etats-Unis faisaient transporter des C-141 StarLifters chargés d’armes vers le Tchad pour armer Habré en vue de la prochaine étape dans cette guerre par procuration contre la Libye.

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En première ligne de cet effort se trouvait un jeune et ingénieux fonctionnaire, Charles Duelfer, sans doute mieux connu aujourd’hui pour son rôle dans le «Iraq Survey Group» qui enquêta sur les échecs des services secrets américains au sujet des supposées armes de destruction massive de Saddam Hussein. Dès le début des années 80, il cultivait déjà de bons contacts au siège de la CIA, et il appréciait les projets qui le faisaient quitter son bureau. Être agent de liaison avec les forces de Habré était la mission rêvée.

«On m’a vite connu sous le nom de "Charlie Chad" [Charlie Tchad]», me confia Duelfer. En 1982, il officiait au Bureau politico-militaire du département d’Etat –«un petit Pentagone et CIA au département», comme il le décrivit– et travaillait avec le très influent adjoint au qecrétaire d’Etat de Reagan pour les affaires africaines, Chester Crocker. 

Sa première mission sur le Tchad était de se rapprocher d’un contact à la CIA et de supplier, emprunter et voler autant de matériel que possible pour l’envoyer à Habré. «Il y avait un mélange de choses nécessaires vu la situation, certaines étaient de manufacture américaine, d’autres non, déclara Duelfer. Le RPG-7 était un outil incroyable: viser puis tirer, c’était très simple. Mais on ne peut pas obtenir ce genre de choses du Pentagone. Il faut les trouver autrement. Utiliser son imagination.» Son pendant à la CIA –un peu plus âgé, un vétéran du Vietnam– arrangeait l’achat d’armements du bloc soviétique à travers les services secrets égyptiens et soudanais.

Un pont aérien

Avec l’aide précieuse de l’assistant de Crocker, l’expérimenté agent pour l’Afrique James Bishop, Duelfer rafla les stocks du Pentagone en vertu du paragraphe 506-A du Foreign Assistance Act, qui autorisait «des prélèvements d’urgence». «Le Pentagone détestait ça. On volait des canons sans reculs de 106 mm –tout ce qu’on pouvait trouver d’utile– et on envoyait le tout là-bas, et c’était facturé au Pentagone», raconta Duelfer.

Leur premier gros envoi, en partance de la base Air Force de Douvres, contenait dix jeeps avec des canons soudés au châssis, ainsi que des stocks de munitions extrêmement explosives. Le bureau de Bishop utilisait les prélèvements d’urgence avec tant d’efficacité pour équiper Habré que, plus tard, son équipe lui offrit un modèle réduit de C-141 avec l’inscription «506-A» peinte sur la queue.

Quelques années après le début de l’administration Reagan, «il y avait des moments où l’aéroport de N’Djamena ressemblait à Rhin-Main», se souvint John Propst Blane, qui était ambassadeur américain au Tchad de 1985 à 1988, en se référant à l’immense base aérienne située en Allemagne de l’Ouest durant la Guerre froide. «Je veux dire, j’avais des C-5 et des C-141 alignés sur la piste. Nous avions là-bas une flotte incroyable», raconta-t-il dans un recueil de témoignages oraux sur l’histoire de la diplomatie américaine.

Pour Habré, la première réelle crise militaire de la présidence frappa à l’été 1983, lorsque les forces de Goukouni, soutenues par l’armée libyenne, lancèrent une offensive au nord du Tchad et s’emparèrent de la ville clef de Faya-Largeau, la cité natale de Habré. Kadhafi envoya des paramilitaires et l’armée de l’air libyenne pour attaquer les positions de Habré. «Je n’ai vu Habré perdre son sang-froid qu’une fois ou deux», me confia Peter Moffat, qui passa trois ans et demi au Tchad, d’abord en tant que chargé d’affaires, puis comme ambassadeur. Cette fois-là, me dit-il, fut la seule fois où il vit Habré avoir peur.

En guise de réponse, l’équipe dirigée par Duelfer, Bishop et Crocker expédia un chargement clandestin contenant 30 Redeye, des missiles sol-air portables, et des formateurs américains furent chargés de travailler avec les troupes de Habré. Deux avions de surveillance Awac, un contingent de F-15 et un avion ravitailleur, ainsi que 600 employés américains en soutien, furent déployés au Soudan pour soutenir la contre-offensive de Habré. Reagan approuva une enveloppe de 25 millions de dollars d’aide d’urgence manifeste, et un diplomate américain fut envoyé discrètement à Paris pour obtenir de François Mitterrand un soutien à Habré.

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Pendant ce temps, un agent supérieur de la CIA au Nigéria rencontra un contact local des services secrets et plaça une commande en liquide pour deux douzaines de pickup Toyota Hilux, qui furent furtivement livrés au camp de Habré. Les camions de la CIA, équipés de mitrailleuses lourdes de 12.7 mm, se montreraient par la suite décisifs dans les affrontements avec les Libyens.

Zakaria, qui m’a demandé de n’utiliser que son prénom, combattit avec les forces de Goukouni à Faya-Largeau à l’âge de 21 ans. Il me raconta se rappeler les Toyota de manière indélébile: elles descendaient en piqué du Nord à une vitesse folle et les combattants de Habré tiraient de telles rafales qu’ils causèrent une panique générale dans les rangs rebelles.

Tout aussi soudainement, un deuxième déferlement de soldats de Habré attaqua par le Sud, anticipant et décimant une troupe en renfort. Avant l’attaque, l’agence de renseignement des Etats Unis avait montré à Habré des line drawings, des illustrations basées sur des images satellites des positions ennemies. Les soldats de Goukouni n’avaient aucune chance.

Les forces de Habré fêtèrent leur victoire en attachant les combattants ennemis derrière leurs Toyota, plusieurs au pare-choc, et en les traînant ainsi dans le désert, me rapporta Zakaria. Vêtu d’un uniforme militaire, Habré apparut et ordonna aux soldats ennemis de certaines villes –identifiés en raison de leur affiliation tribale– de se lever. Zakaria était trop gravement blessé pour se lever, ce qui lui sauva la vie: plus de 150 combattants durent monter dans des camions, furent emmenés dans le désert et exécutés.

François Mitterrand et Hissène Habré, à l'Elysée, en 1989. REUTERS

Toutefois, une semaine après le triomphe de Habré à Faya-Largeau, Kadhafi ordonna à l’armée libyenne régulière d’aller au combat, ce qui suscita une escalade dramatique du conflit. Des avions libyens bombardèrent les forces de Habré et les troupes de Goukouni, avec l’aide direct de la Libye, reprirent Faya-Largeau puis occupèrent tout le nord du Tchad. Paris se décida enfin à intervenir et déploya 3.000 parachutistes français pour marquer la ligne du 16e parallèle, quelques 300 km au Nord de N’Djamena. Les Libyens resteraient malgré tout dans le pays pendant des années.

De son côté, Zakaria passerait les quatre prochaines années dans la terrible prison de la Maison d’Arrêt. Âgé aujourd’hui d’une cinquantaine d’années, il m’apparut en octobre 2012 à N’Djamena, habillé d’un turban blanc et d’une longue tunique du désert, dans la cour de l’association de défense des droits de l’homme cofondée par l’avocate tchadienne Delphine Djiraibe, pour me proposer son témoignage.

Reed Brody et son fidèle complice dans la constitution d’un dossier contre Habré, l’avocat français Olivier Bercault, l’interrogèrent pendant plusieurs heures. Il décrivit son traitement à Faya-Largeau, le rôle personnel de Habré dans l’ordre d’exécution des prisonniers de guerre et, bien sûr, les horreurs de la prison. «Je suis impatient de témoigner contre Hissène Habré», me confia Zakaria ce jour-là. «Tout ce que je viens de vous dire, je veux pouvoir le lui dire à lui.»


Avec des victimes de la torture. Photo: Michael Bronner.

3.2000Première inculpation

«Dans l’affaire Habré, nous avons immédiatement été récompensés», en rit Reed Brody quatorze ans après. En à peine un mois –de la fin du mois de janvier au début du mois de février 2000–, lui et ses collègues avaient engagé leurs premières poursuites contre Habré au Sénégal, ce dernier avait été inculpé et interrogé pour la première fois et l’affaire avait eu un écho dans la presse du monde entier.

Pendant qu’ils préparaient leur dossier, leur première inquiétude avait été de ne pas alerter involontairement leur cible. «Quand nous avons commencé, nous ne savions pas qui était qui, qui allait donner l’information à Habré, expliqua Brody. Nous redoutions qu’il essaye de quitter le Sénégal.»

Ce mois de janvier, des rafales d’appels et d’emails codés entre New York, N’Djamena et Dakar permirent à Reed Brody et son équipe disséminée tout autour du monde de soigneusement prévoir que «les prêtres de Grèce soient emmenés à la fête du Jubilé pour le Cardinal à Rome». La Grèce était le Tchad, les prêtres un groupe de victimes du régime de Habré minutieusement sélectionnées, Rome était Dakar, et le Cardinal Habré. La «fête du Jubilé», elle, représentait le dépôt d’une plainte dans laquelle les victimes accuseraient formellement Habré de «torture, actes de barbarie et crimes contre l’humanité».

Les témoignages des victimes réunis par Souleymane Guengueng, extraits in extremis du territoire tchadien dans les bagages de Nicolas Seutin, constituaient le cœur des documents soutenant la plainte. Guengueng et six autres survivants représentant toute la diversité du Tchad –chrétiens, musulmans, Nord, Sud, divisions tribales, et notamment les groupes ethniques qui avaient été ciblés par Habré– firent le voyage au Sénégal afin de se tenir à disposition du juge si celui-ci souhaitait les entendre. De fausses invitations à un séminaire se tenant à Dakar furent créées afin que les Tchadiens puissent obtenir des visas sans que la raison de leur venue ne fût dévoilée.

Le «Pinochet africain» fait la Une du New York Times

L’équipe se réunit dans un hôtel miteux de Dakar. Souleymane Guengueng frappa à la porte de Reed Brody la veille du dépôt de plainte. «Grand et mince, son visage alors dissimulé par d’épaisses lunettes en cul-de-bouteille, il transpirait une détermination sans faille», décrit Brody dans un mémoire non publié qu’il m’a donné. «J’ai compris que le but de sa vie –faire traduire Hissène Habré en justice– commençait à prendre forme… Il m’a dit qu’il était résolu à se battre jusqu’au bout et m’a demandé si je l’étais aussi. Je lui ai répondu que c’était un honneur de travailler avec quelqu’un comme lui et que je ferai tout ce qui me serait possible.»

Ils déposèrent leur plainte le 26 janvier. Deux jours plus tard, le doyen des juges d’instruction convoquait les Tchadiens pour qu’ils racontent leur histoire dans son cabinet. La presse, prévenue par Reed Brody, se regroupa autour des victimes alors qu’elles quittaient le tribunal. L’affaire fit la une des journaux partout en Afrique.

Quatre jours plus tard, le juge inculpa Habré et le plaça en résidence surveillée. Un éditorial du New York Times titré «Le Pinochet africain» applaudit «l’ouverture d’un nouveau chapitre du droit pénal international».

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Immédiatement après que l’équipe eut déposé plainte, l’ambassadeur de France au Sénégal offrit aux Tchadiens un asile temporaire à Paris, convaincu qu’ils seraient en grave danger s’ils retournaient chez eux. Tous se tournèrent vers Souleymane Guengueng. Celui-ci resta silencieux un court instant avant de parler.

«Avant de venir à Dakar pour déposer cette plainte, j’ai décidé que j’étais prêt à mourir, dit-il au diplomate français impressionné. Demain, je vais retourner au Tchad et si je suis tué en descendant de l’avion, je mourrai en héros.»

Guengueng ne fut pas tué à son retour au Tchad. Il reçut un prix et 10.000 dollars de la part de Human Rights Watch, qui organisa également son voyage vers les Etats-Unis pour participer à une campagne de levée de fonds. Lors de soirées huppées à New York et en Californie, le modeste comptable tchadien fut acclamé par des personnes comme Samuel L. Jackson, Joan Baez ou Nancy Pelosi, alors chef de file du Parti démocrate à la Chambre des représentants. A la Cathédrale Saint-John the Divine, Guengueng put même s’adresser à un public d’un millier de sympathisants, Reed Brody toujours à ses côtés. Son histoire suscita un large soutien pour l’affaire.

Pendant le voyage, Brody contacta le Programme pour les survivants de torture de l’hôpital Bellevue, affilié à New York University, afin que Guengueng puisse se faire opérer des cataractes à ses deux yeux. Durant les mois que durèrent son traitement, il vécut au sein de la famille de Brody à Brooklyn et, se rappela Brody, devint vite imbattable au Monopoly. Il alla même faire de la luge avec le fils de Brody, Zac: la première fois qu’il vit la neige. Il retourna au Tchad encore plus déterminé à obtenir ce qu’il estimait être le but de sa vie.

4.1987Victoire dans le désert

Dans la soirée du 14 avril 1986, une armada de 58 avions militaires américains quittèrent quatre bases britanniques et s’envolèrent dans la brume vers le Sud. Plusieurs heures plus tard, une formation de bombardiers, d’avions de guerre électronique et d’avions-citernes survola la Méditerranée dans le silence, si ce n’est les quelques appels radio, tandis que deux porte-avions commencèrent à envoyer des avions de combat dans la nuit.

Les avions de guerre électronique attaquèrent en premier, à 1h50 du matin, heure de Tripoli, brouillant bruyamment le réseau sophistiqué de défense antiaérien de Kadhafi. Ensuite, des avions de combat lâchèrent des missiles HARM et Shrike. En douze minutes, des bombardiers américains s’en prirent à un aérodrome de Tripoli, une école navale libyenne et le compound de Bab al-Azizia où Kadhafi vivait avec sa femme et ses enfants.

Simultanément, douze avions de combat survolèrent Benghazi et Benina et détruisirent des baraquements militaires et un aérodrome. Quelques 37 Libyens, dont des civils, furent tués, ainsi que deux capitaines de l’armée de l’air américaines dont les bombardiers de combat F-111 furent abattus.

L’attaque était justifiée par l’attentat terroriste d’une discothèque de Berlin-Ouest un peu plus d’une semaine auparavant. Cette explosion avait fait deux victimes américaines, des soldats, et avait pu être attribuée à Kadhafi grâce à l’interception de télex dans lesquels Tripoli félicitait des agents libyens implantés à Berlin-Est pour leur travail.

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Plus généralement, l’assaut s’inscrivait dans la volonté soudaine de l’administration Reagan d’effectuer des représailles après une série d’attentats terroristes au début des années 80, qui l’avait rendue aux yeux de l’opinion publique aussi impuissante que l’administration Carter qu’elle avait tant critiquée.

L’opération, dite «Eldorado Canyon», fut spectaculaire, mais la guerre secrète que Reagan menait via Habré tua 200 fois plus de soldats libyens et fit 1,5 milliard de dollars de dommages dans le matériel militaire libyen, et ce pour une fraction du coût. Les Tchadiens étaient équipés de manière si minimale que, dans sa phase finale, le conflit entre le Tchad et la Libye serait surnommé «la guerre Toyota».

La guerre Toyota contre le terrorisme

L’occupation prolongée du nord du Tchad par la Libye n’était pas moins vécue comme une humiliation par Habré que les attaques terroristes de Kadhafi ne l’étaient pour l’administration Reagan. Pas moins de 10.000 soldats libyens contrôlaient d’importantes portions du pays et, dès 1986, les rebelles soutenus par la Libye provoquaient Habré en se dirigeant vers la capitale, violant la ligne du 16e parallèle.

L’armée de l’air libyenne faisait quant à elle des incursions sur le territoire en partant de la bande d’Aouzou, un territoire tout au nord du Tchad occupé depuis longtemps, et avait aussi construit une énorme base militaire dans un avant-poste tchadien appelé Wadi Doum.

En réponse, la France, qui avait retiré ses troupes en application d’un accord avec Kadhafi à la fin de 1984, envoya un nouveau contingent défensif d’avions de guerre, des forces spéciales et 1.000 soldats –une présence qui continue aujourd’hui de constituer une clef pour ses opérations au Mali. Ils menèrent une brève attaque sur Wadi Doum puis se replièrent, conseillant à Habré d’en faire de même à moins qu’il ne veuille provoquer Kadhafi et que celui-ci ne s’empare de N’Djamena.

Les amis américains de Habré lui donnèrent des conseils différents.

«Je voyais le président quasi-quotidiennement, au moins trois ou quatre fois par semaine… et on travaillait ensemble, et je crois avec un succès évident, me dit l’ambassadeur Blane. Son objectif, son seul objectif, pendant que je servais comme ambassadeur au Tchad, c’était de se débarrasser des Libyens. C’est tout ce à quoi il pensait.»

Et voici Saddam Hussein

Les Etats-Unis augmentèrent leurs livraisons d’armes à Habré et, en réponse aux survols libyens de N’Djamena, la CIA contacta son allié d’alors, Saddam Hussein, afin qu’il livre en urgence des missiles soviétiques sol-air de haute altitude SA-2 –«assez pour défendre un aéroport», me précisa un officiel américain qui fut impliqué dans la transaction.

Pendant ce temps, Habré réclamait à corps et à cris deux équipements parmi les plus efficaces et mieux gardés de l’arsenal américain: le missile portable sol-air FIM-92 Stinger et le missile anti-tank téléguidé BGM-71 TOW. «Il martelait: "J’ai besoin de Stingers, j’ai besoin de TOWs. Des Stingers, des TOWs"», me raconta un haut fonctionnaire américain. «Peut-être qu’on n’aurait pas dû, mais on a cédé: on lui a fourni des Stingers. On lui a fourni des TOWs.»

Habré lança sa contre-offensive le 2 janvier 1987. Ses soldats firent irruption au Nord et détruisirent une base de communication libyenne très bien défendue à Fada, renversant la garnison de 1.000 hommes en la prenant en tenaille. Les défenses libyennes –des tanks soviétiques T-55 et de l’artillerie lourde– étaient inefficaces en cas d’assaut de ce type. Les Tchadiens lancèrent à bout portant des missiles anti-tanks MILAN depuis leurs pickups et détruisirent ainsi les véhicules blindés enlisés dans le sable. Les troupes libyennes commencèrent à abandonner leurs tanks, les moteurs encore en marche.

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Pendant ce temps, des agents des renseignements à Washington transmettaient les informations les plus récentes dont ils disposaient sur l’ordre de bataille de Kadhafi –localisation des troupes, leurs mouvements, champs de mines potentiels– grâce aux machines «WASHFAX» (Washington Area Secure High-Speed Facsimile System), qui étaient alors à la pointe de la technologie. Ces renseignements étaient directement communiqués à Habré.

Quelques 700 soldats libyens pris de panique trouvèrent la mort, 80 furent faits prisonniers et 100 véhicules blindés furent détruits, tandis que seuls 20 combattants tchadiens furent tués, selon le récit d’un capitaine de l’armée française publié dans le Marine Corps Gazette.

En représailles, Kadhafi envoya trois bataillons et d’énormes quantités d’équipement à sa base aérienne de Wadi Doum. Il allait rapidement perdre 800 de ces soldats –l’équivalent de deux bataillons blindés– dans une embuscade menée par les Tchadiens alors que les Libyens allaient de Wadi Doum à Fada pour y récupérer leur garnison. Les Tchadiens poursuivirent ceux-ci jusqu’à Wadi Doum, leurs véhicules tirant à tout va jusque dans la base libyenne.

Dans l’enceinte même de Wadi Doum, la bataille qui suivit fut menée de manière incroyablement serrée: les troupes tchadiennes tiraient avec des RPG-7 à 20 mètres de distance, détruisant les tanks, mais également leurs propres soldats d’après le capitaine français, pendant que leurs camarades mitraillaient à une vitesse folle à l’aide de lance-roquettes, de mitrailleuses ou de missiles anti-tank. L’affrontement dura deux heures et tua 1.300 Libyens et 200 Tchadiens.

En septembre, les forces de Habré faisaient une poussée de l’autre côté de la frontière libyenne, détruisant l’armée de l’air encore au sol. «Ils ont complètement anéanti la base aérienne. Elle avait disparu. Tous les avions étaient détruits, raconta Blane. Ils ont emporté beaucoup de gens avec eux, de toute évidence ceux qui pouvaient conduire puisqu’ils ont ramené 600 camions.»

A la Maison Blanche, en 1987. Photo: Ronald Reagan Library

Ils ramenèrent également une quantité importante d’équipements soviétiques –une aubaine pour les services secrets américains. «A l’époque, essayer de récupérer des équipements soviétiques, comprendre comment ils fonctionnaient, s’ils étaient efficaces, quelles fréquences radios ils utilisaient, était extrêmement important», se souvint Duelfer. Ils trouvèrent des hélicoptères de combat Mi-25, un système mobile de missiles sol-air SA-6 et des systèmes de radars «Spoon Rest». Duelfer les aida à en établir l’inventaire, et les éléments les plus précieux étaient envoyés sur d’énormes avions de transport C-5 pour que les services secrets américains et français puissent les disséquer.

Après cette défaite initiale des forces de Kadhafi à Wadi Doum, Blane reçut un télégramme de Washington: le président Reagan voulait serrer la main du président Habré dans le bureau Ovale. Ils se rencontrèrent à la Maison Blanche le 19 juin 1987.

«Ça s’est passé merveilleusement bien, se rappela Blane avant de mourir en 2012. Ma femme est venue avec moi et a passé tout le temps là-bas avec Mme Habré. Oh, ça s’est juste déroulé pour le mieux. M. Habré et M. Reagan se sont très bien entendus.»

Reagan n’était pas moins démonstratif dans ses déclarations après la rencontre. «Nous pensons que les victoires dans le désert tchadien sont un signe encourageant pour la paix et la stabilité en Afrique, dit-il. Aujourd’hui, le président Habré a souligné que son gouvernement est déterminé à construire une vie meilleure pour le peuple tchadien.»

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Habré retourna au Tchad et mit en place deux des phases de répression les plus sanglantes de son régime. En 1987, lorsqu’un officier militaire de la tribu hadjaraï initia un mouvement d’opposition, les forces du gouvernement ouvrirent une campagne de vengeance contre son ethnie. Les attaques concernaient tout autant les dignitaires hadjaraïs et leurs familles que la population hadjaraï en général.

Le dictateur fut tout aussi brutal envers les Zaghawas deux ans plus tard, lorsque l’un d’eux, le conseiller spécial de Habré Idriss Déby, décida de s’opposer à lui. Encore une fois, les civils furent pris pour cibles dans une forme de châtiment collectif.

Pendant toute cette période, Habré continua de bénéficier du soutien du gouvernement américain, et de la CIA en particulier, alors même que l’obsession de Washington pour la Libye faiblissait et malgré les dénonciations de plus en plus fréquentes par des organisations comme Amnesty International de traitements atroces perpétrés dans les prisons tchadiennes.

«Il y avait des récits de milliers de personnes détenues dans des conditions innommables en prison, juste de l’autre côté de la rue des locaux de la mission AID», la délégation locale de l’agence américaine pour l’aide internationale (USAID). Tout ceci «s’avérerait être vrai plus tard», reconnut Bogosian, l’ambassadeur américain en poste à la date où Habré perdit le pouvoir. Pourtant, admit-il, Hissène Habré resta sans aucune ambiguïté l’homme de Washington à N’Djamena.

«Il y avait, disons, un véritable élan dans notre relation avec Habré.»

La découverte de tonnes de documents détaillant la mécanique infernale du régime Habré. Photo: Reed Brody

5.2001Les archives de la torture

Les succès qui couronnèrent d’abord la quête de Reed Brody contre Hissène Habré ne durèrent pas longtemps. L’avocat comprit vite que mettre le dictateur dans le box des accusés était tout autant une question de politique que de droit.

Le 4 juillet 2000, quelques mois après que Habré ait été inculpé à Dakar, Brody célébrait la fête nationale américaine en jouant au softball au fin fond de l’Etat de New York quand il reçut un appel urgent: le juge sénégalais qui avait inculpé Habré avait été dessaisi de l’affaire. Ce limogeage était suffisant pour que le dossier soit abandonné, ce qu’il fut: d’abord par la Cour d’appel de Dakar, puis par la Cour de cassation, qui déclara l’année suivante que les juridictions sénégalaises n’étaient pas compétentes pour juger des crimes commis par Habré au Tchad. Cette décision était une violation flagrante des obligations du Sénégal en vertu de la Convention des Nations unies contre la torture.

Ce n’était hélas que le premier de nombreux revers qu’allait connaître cette quête de justice. L’élégante avocate tchadienne Jacqueline Moudeïna, chef de file de la défense des victimes et l’une des plus éminentes avocates du Tchad, fut la cible d’un attentat après avoir déposé au nom de 17 victimes une plainte parallèle à N’Djamena contre tous les anciens agents de la DDS ayant travaillé pour le régime de Habré.

Rendre fou le président Wade

Des anciens agents de la DDS, dont certains occupaient de hauts postes dans l’administration, furent auditionnés –c’était quelque chose d’impensable au Tchad auparavant. L’un des accusés était devenu commissaire dans la police nationale sous Déby et, en juin 2001, la police attaqua Moudeïna à l’aide d’une grenade qui explosa entre ses jambes. Reed Brody, qui était à ce moment-là aux Etats-Unis, réunit des fonds d’urgence pour l’évacuer vers Paris où elle fut opérée plusieurs fois.

Brody contre-attaqua sur plusieurs fronts, utilisant tous les contacts de journalistes qu’il avait pu se constituer au Sénégal pour forcer le président d’alors, Abdoulaye Wade, à respecter les engagements découlant de la Convention des Nations unies contre la torture. «Je me suis résolu à en faire l’affaire qui rendrait fou le président Wade, me raconta Brody. Partout où il irait, il entendrait parler de l’affaire Habré.»

Surtout, il commença à explorer d’autres voies pour traduire Habré en justice. Le 30 novembre 2000, des victimes tchadiennes qui habitaient désormais en Belgique déposèrent une plainte pénale à Bruxelles en vertu de la loi belge de compétence universelle de 1993, basée sur le même principe légal qui avait permis l’arrestation de Pinochet au Royaume-Uni. Au début de l’année 2002, un juge bruxellois aux cheveux longs mit le Tchad en émoi en se rendant à N’Djamena avec quatre robustes policiers belges et un procureur afin d’enquêter sur l’affaire. Il insista pour visiter les anciennes prisons politiques. Cette intervention belge ne porta ses fruits que douze ans plus tard mais s’avéra absolument cruciale pour l’affaire.

Le retard infligé à l’affaire Habré était ironique, car elle s’éternisait alors que Brody découvrit des éléments de preuve accablants.

***

Une chaude journée de mai 2001, Brody se rendit à la tristement célèbre Piscine, une piscine de l’ère coloniale qui avait été transformée par le régime Habré en une infâme prison souterraine en plein centre de N’Djamena –probablement l’endroit le plus abominable de toutes les prisons secrètes de Habré. Brody était venu au Tchad avec une équipe tournant un documentaire et insista pour que le gouvernement leur autorise la visite de ces cellules abandonnées.

Après avoir filmé l’intérieur de la Piscine –dont les murs sont toujours marqués des suppliques de miséricorde inscrits par ces âmes condamnées–, l’équipe demanda à voir le siège abandonné de la DDS, juste à côté, leurs caméras toujours en marche.

Brody avait simplement voulu profiter de ce voyage pour attirer l’attention des médias sur l’affaire. Mais dans l’ancien bâtiment de la DDS, il ne put cacher sa surprise lorsqu’il se trouva littéralement noyé dans des documents datant de l’ère Habré: les piles de feuilles détaillant la mécanique infernale de ce régime barbare montaient aussi haut que ses genoux.

Images de la torture publiées par une commission d'enquête tchadienne:

1.208 prisonniers exécutés

Eparpillées à même le sol se trouvaient des milliers de pages de fiches de renseignement. Des listes de prisonniers, des rapports d'arrestation et d’interrogatoire, des certificats de décès, des comptes rendus d’espionnage: «les archives oubliées et abîmées des années noir du Tchad», comme les appellerait Brody. Ce dernier prit bonne mesure de la volonté du gouvernement de Déby de se distancer du régime de Habré et obtint la permission de copier les documents. Le documentaire, filmé par le journalise suisse Pierre Hazan, fut intitulé Le Chasseur de dictateurs.

A New York, Human Rights Watch envoya les documents de la DDS à une équipe d’analyse extérieure, qui conclut qu’ils faisaient référence à exactement 1.208 prisonniers exécutés ou décédés en prison et à 12.321 victimes de violations graves des droits de l’homme. Les analystes constatèrent que Habré avait reçu 1.265 communications directes de la DDS concernant l’état de 898 prisonniers.

L’un des documents, cependant, se montra particulièrement intéressant pour une toute autre raison. Il contenait le nom de douze agents de la DDS et de la sécurité personnelle de Habré qui furent envoyés aux Etats-Unis en 1985 pour une «formation très spéciale» dans un lieu secret à quelques 300 km de Washington DC.

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Bandjim Bandoum, un ancien agent de la DDS au corps lourd et au visage rond, était l’un des douze heureux élus qui put profiter de la formation américaine. Son nom était mentionné dans le document que Reed Brody trouva. Mais son nom était également cité dans une autre liste: celle établie en 1992 par la Commission nationale d’enquête tchadienne –une démarche locale chargée d’enquêter sur les crimes du régime de Habré– et qui identifiait les quatorze tortionnaires les plus redoutés en raison de «leur cruauté, leur sadisme et leur inhumanité».

Bandoum était l’un d’eux. Ginette Ngarbaye, une ancienne prisonnière politique, me raconta qu’il «venait souvent là où j’étais enfermée, il faisait des blagues et jouait avec les femmes.» Et d’ajouter:

«La nuit, il venait, prenait des détenus et les tuait.»

Lorsque je le rencontrai dans un café en face de la Gare du Nord à Paris en 2012 pour deux longues interviews, Bandjim Bandoum fit toujours très attention à ce qu’il disait quant aux accusations exprimées contre lui. Il se montra cependant résolu à partager ce qu’il savait des crimes du régime pour l’avoir vécu de l’intérieur. «Environ quarante ou quarante-cinq mille personnes ont été tuées. Leurs vies ont autant d’importance que la mienne, me-dit-il. Je veux que Habré soit traduit en justice. Je peux donner des noms et éclaircir de nombreuses questions. Je suis moi-même prêt à faire face à la justice pour ce que j’ai fait.»

Au grand désarroi des personnes qui dînaient à la table voisine tout en tendant l’oreille, Bandoum me présenta l’architecture de la DDS et sa responsabilité dans les atrocités. «La nuit, les prisonniers étaient discrètement exécutés», fut une phrase choc. «Je savais que toutes les personnes que j’arrêtais seraient torturées», en fut une autre. Il me décrit comment, après avoir subi de premiers actes de torture, un détenu devait se tenir devant un panel de dix à douze agents de la DDS qui décidaient alors de son sort.

L’entrée de Bandoum dans ce monde obscur se fit au Sud, où Habré faisait face à une rébellion violente et tenace depuis qu’il avait pris le pouvoir en 1982. Des troupes y furent déployées sous le commandement d’Idriss Déby, qui était alors le chef militaire de Habré. Elles y massacrèrent des milliers de personnes, exécutant sommairement civils et rebelles. Bandoum, originaire du Sud, avait un cousin parmi les rebelles et fut envoyé pour réunir des informations et établir un canal diplomatique avec les commandants rebelles grâce à ses connections familiales.

En septembre 1984, un accord de paix fut conclu, mais Bandjim Bandoum témoigna que lorsque les rebelles qu’il avait convaincus de déposer les armes arrivèrent pour signer l’accord, les forces de Habré les exécutèrent. Le massacre marqua le début de ce qui devint l’une des périodes les plus sombres de l’histoire du Tchad. Les meurtres de masse qui s’ensuivirent prirent le nom de «Septembre Noir».

Les soldats du gouvernement décimèrent des villages entiers parce qu’ils étaient soupçonnés d’être partisans des factions rebelles. Bandoum me confia que Idriss Déby aurait personnellement recommandé ses services à Habré et que ce sont ces crimes qui lui valurent d’être sélectionné pour partir aux Etats-Unis.

***

La «formation très spéciale» eut lieu en 1985. Les élèves furent envoyés à Paris, où ils rencontrèrent des officiels américains qui les joignirent pour la seconde partie de leur voyage, vers Dulles International Airport, près de Washington. De là, ils prirent un avion privé dont les rideaux avaient été fermés. Les fenêtres du bus qui les conduisit de l’aérodrome jusqu’au bâtiment de formation étaient peintes.

Pendant dix semaines, des Américains francophones donnèrent des leçons «d’antiterrorisme» à Bandoum et ses comparses: identifier et manipuler des explosifs, reconnaître l’odeur des produits chimiques utilisés dans la fabrication de bombes, rechercher et désamorcer des bombes, déminer et offrir une protection rapprochée. «Ils nous ont appris à penser comme un terroriste», me dit-il.

L’idée que Bandoum et ses acolytes aient pu eux-mêmes terroriser leurs concitoyens, et qu’en conséquence leur fournir du soutien et une formation put être une mauvaise idée, ne reçut que peu d’attention à l’époque.

Le rôle de la Libye derrière les attentats de Beyrouth et des détournements

«Les choses commençaient à déraper», se rappela Duelfer. En 1983, les baraquements des US Marines à Beyrouth avaient fait l’objet d’une attaque à la bombe et un camion d’explosifs avait détruit une partie de l’ambassade des Etats-Unis au Koweit. Le chef de poste de la CIA, William Buckley, fut enlevé à Beyrouth en mars 1984. Le mois suivant, des agents libyens tuèrent une policière britannique et blessèrent dix civils en tirant depuis le consulat libyen de facto à Londres.

Enfin, en septembre 1984, Kadhafi fut impliqué dans la pose de mines dans le canal de Suez et dans l’envoi d’une valise d’explosifs au Tchad pour tuer Habré. L’année suivante, des Américains furent tués lorsque des terroristes s’emparèrent de vols TWA, EgyptAir et Kuwait Airlines, lorsque l’aéroport international de Rome fut attaqué ou encore lorsque le bateau de croisière Achille Lauro fut détourné.

Le président Reagan, outré par cette vague de terrorisme mais relativement impuissant face à celle-ci, explosa lors d’un discours à l’Association nationale des barreaux en juillet 1985, déterminant les priorités suivantes:

«Le peuple américain ne tolérera pas –je répète: ne tolérera pas– l’intimidation, la terreur et de véritables actes de guerre contre cette nation et contre son peuple. Nous ne tolérerons surtout pas ces attaques de la part d’Etats voyous dirigés par la pire bande de marginaux, de Looney Tunes [personnages loufoques de dessins animés américains, ndlr] et de sordides criminels depuis l’avènement du Troisième Reich.»

La formation américaine de Bandoum lui porta apparemment bénéfice, ainsi qu’aux Etats Unis: il me raconta qu’il fut promu chef de la division du contre-terrorisme de la DDS et qu’il avait ainsi personnellement intercepté une valise d’explosifs libyenne, après quoi un officier de la CIA nommé John serait venu à son bureau pour le remercier et le désencombrer de l’appareil.

Une bombe avait ainsi détruit un avion de passagers français avant même qu’il ne décolle de N’Djamena en mars 1984 et, en septembre 1989, une autre bombe avait abattu un avion de la compagnie aérienne française UTA à peine une heure après son décollage, tuant sur le coup les 171 passagers, dont faisait partie Bonnie Pugh, la femme de l’ambassadeur américain au Tchad de l’époque, Robert Pugh. Des agents libyens s’avérèrent impliqués dans cette attaque.

***

Mais ses actions moins nobles finirent par le rattraper et l’accabler. En 1987, épuisé d’arrêter et d’interroger les prisonniers, Bandjim Bandoum souffrit d’une dépression nerveuse et d’un épuisement physique si graves qu’il dut être hospitalisé. Incapable de travailler pendant plus d’un an, il demanda un passeport. Cela suscita les suspicions de la DDS; il fut alors conduit à la capitale et traîné devant quinze de ses collègues pour un interrogatoire «très dur, très hostile» où il fut accusé d’avoir comploté contre Habré. Il fut ensuite jeté dans une cellule, non loin de son ancien bureau à la DDS.

L’exécution des prisonniers qui partageaient la cellule de Bandoum avait toujours lieu entre 23h et minuit la nuit, me dit-il. Les gardes armés venaient toujours par trois; Bandoum repassait mentalement tous les scénarios possibles et imaginables afin de trouver comment attraper une arme et tuer au moins un des gardes avant qu’ils n’aient pu l’abattre. Mais lorsqu’ils vinrent enfin pour lui, il se trouva incapable de résister. Il marcha vers sa propre exécution. C’est à ce moment-là que la situation prit une tournure bizarre: le chef de la prison apparut, l’étreint et lui annonça qu’il était libéré.

Trois jours après sa libération, Bandoum fut appelé pour rencontrer le nouveau directeur de la DDS, qui lui offrit un poste. Menacé d’être de nouveau détenu s’il refusait, Bandoum retourna au travail. Mais il commença à donner des informations aux quelques contacts qu’il avait dans l’armée française. Lassés de la cruauté du dictateur, les soutiens de Habré à Paris voulaient maintenant des informations sur les charniers, les exécutions sommaires et les prisons. En 1990, ils procédèrent à son extraction du pays.

Un bourreau parle

Toutefois, Bandjim Bandoum ne pouvait échapper à son passé. A Paris, il était connu par la communauté expatriée tchadienne comme un tortionnaire et il se trouva contraint de faire face à de perpétuelles accusations et menaces.

Finalement, à la fin de l’année 2001 ou au début de l’année 2002, il rencontra une figure connue de la défense des droits de l’homme au Tchad, Dobian Assingar, qui était devenu un proche collaborateur de Reed Brody et qui faisait régulièrement escale à Paris en raison de sa participation à l’affaire Habré. «Je vous ai suivi de loin, je connais vos activités, je sais ce que vous faites sur l’affaire, lui dit Bandoum. J’ai participé aux crimes dont vous parlez.»

***

Bandoum invita Assingar chez lui. Ce dernier était anxieux, ses collègues lui ayant conseillé de ne pas y aller, mais ne put résister. «C’était une chance unique», me confia-t-il. Lorsqu’il arriva, Bandoum avait préparé le dîner. Pendant des heures, adouci par l’alcool, Bandoum s’ouvrit et accepta de raconter ce qu’il savait. Dans une interview à Paris, il me confirma être prêt à donner un témoignage complet et détaillé sur sa propre complicité dans les crimes de Habré si l’équipe de Reed Brody obtenaient qu’un procès se tienne.

En juillet 2008, Bandoum rencontra Reed Brody et les autres membres de l’équipe juridique dans les bureaux parisiens de Human Rights Watch, pendant un total de quinze heures, offrant une explication pour les milliers de documents que Brody avait trouvé dans le quartier général de la DDS. Il donna ensuite un témoignage exhaustif, soulignant méticuleusement les liens directs entre le dictateur et la DDS.

«Ce dossier ne comprend pas de document miracle écrit de la main de Habré et qui dirait ‘"Tuez ces personnes, etc’", m’expliqua Brody. Mais Bandoum peut dévoiler comment la DDS délivrait en personne des documents à Habré, comment Habré tenait à avoir un contrôle rapproché… Des centaines de documents mentionnent ‘"à l’attention du Président Habré" et Bandjim Bandoum peut nous dire que ces documents étaient communiqués en personne par le chef de la DDS, et on sait que Habré les lisait.»

6.2013Enfin la victoire

Le matin du 30 juin 2013, la police sénégalaise arrêta Hissène Habré à son domicile à Dakar, où il avait vécu un exil doré de 22 ans. Il fut inculpé de crimes contre l’humanité, d’actes de torture et de crimes de guerre.

Il est maintenant détenu dans une prison rénovée de Dakar et attend le début de son procès devant les Chambres africaines extraordinaires, une juridiction spéciale au sein du système judiciaire sénégalais créée dans le but exprès de le poursuivre. Le début du procès est prévu pour 2015.

«La roue de la justice tourne», déclara Brody le jour de son arrestation. «Après 22 ans, les victimes de Habré peuvent enfin entrevoir la lumière au bout du tunnel.»

Par le biais de ses avocats, Habré a refusé plusieurs demandes d’interview que j’ai faites pour cet article, mais l’un de ses avocats parisiens, François Serres, me dit que son client niait tous les chefs d’inculpation. L’administration Obama venait juste d’offrir publiquement son soutien au procès, une annonce que Serres s’empressa de dénoncer comme le summum de l’hypocrisie.

Dans une lettre datée du 4 juillet 2012 adressée à la secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton, il condamna la position des Etats-Unis, telle qu’établie par un rapport du département d’Etat soumis au Congrès le mois précédent.

«[Ce rapport] ne présente pas un état équitable et impartial de cette affaire. Sans doute est-ce le fruit de la désinformation à laquelle se livrent un certain nombre d’organisations, au premier rang desquelles Human Rights Watch, qui mène, par l’intermédiaire de son porte-parole, depuis des années, une campagne haineuse contre Hissène Habré au mépris des décisions de justice rendues, et en violation des principes élémentaires des droits de l’homme et avec la complicité des autorités tchadiennes actuelles.»

Ce sont finalement les autorités belges qui permirent à Brody de mettre lentement en marche la justice internationale, mais même leurs résultats avaient été sporadiques, malgré l’inculpation de 2000. En 2003, la loi de compétence universelle belge fit l’objet d’attaques féroces, notamment de la part des Etats-Unis, après que l’ancien président George H.W. Bush, l’ancien chef d’état-major des armées Colin Powell et l’ancien secrétaire à la défense Dick Cheney furent accusés en raison du bombardement d’un refuge de civils à Bagdad pendant la Guerre du Golfe.

Sous les menaces américaines, la Belgique abrogea sa loi en août 2003, mais l’affaire contre Habré a bénéficié de dispositions transitoires permettant sa continuation.

***

En 2009, après que le Sénégal ait échoué plusieurs fois à répondre à une demande d’extradition de Habré, la Belgique se tourna vers la Cour internationale de justice (CIJ), la plus haute juridiction des Nations unies, pour obtenir de Dakar le respect de ses obligations. «Aller devant la CIJ est l’équivalent juridique d’une guerre», m’expliqua Brody. Finalement, en mars 2012, la cour tint des audiences publiques en l’affaire. Une décision au fond serait obligatoire pour le Sénégal.

Human Rights Watch fit venir Souleymane Guengueng depuis New York. Le dossier que Brody et son équipe avaient fourni aux avocats belges contenait les témoignages originaux de victimes que Souleymane Guengueng avait collectés, les archives de la DDS et une série d’opinions juridiques qui s’étaient accumulées depuis la première plainte contre Habré à Dakar. «Que les crimes de Habré soient lus en détail et regardés comme des faits acquis par les deux parties devant la plus haute juridiction des Nations unies était déjà une victoire», déclara Brody, qui travailla sans relâche avec une équipe de stagiaires pendant les audiences, préparant des mémos légaux pour aider les avocats belges à contrer chacun des arguments du Sénégal.

Plusieurs jours après les audiences, il y eut un développement prometteur. Le Sénégal venait d’élire son nouveau Président, Macky Sall, un homme politique jeune et énergique. Peu de temps après son entrée en poste, Sall annonça qu’il était attaché à l’Etat de droit et que Habré serait donc jugé au Sénégal. «Nous ne voulions pas éviter la question pendant des années comme l’avait fait le gouvernement précédent», m’expliqua Aminata Touré, «Mimi la Tempête», alors ministre de la Justice du Sénégal et désormais Premier ministre. «Nous devions passer des paroles aux actes.»

Le 20 juillet 2012, la CIJ rendit sa décision à l’unanimité et ordonna au Sénégal de prendre «sans autre délai les mesures nécessaires en vue de saisir ses autorités compétentes pour l’exercice de l’action pénale, s’il n’extrade pas M. Habré». Guengueng fut revigoré:

«Aujourd’hui, mes amis qui ont été torturés, les personnes que j’ai vues mourir en  prison et celles qui n’ont jamais perdu espoir, ont fait un pas en avant sur le chemin de la justice.»

Brody se rendit au Tchad en décembre pour être présent quand quatre juges d’instruction sénégalais vinrent à N’Djamena pour recueillir des témoignages, une étape préliminaire cruciale dans la procédure. Les victimes tchadiennes, pensant enfin pour la première fois que Habré allait réellement être jugé, se manifestèrent en nombre.

Un procès télévisé pour changer la donne

Les juges conduisirent plus de 1.000 auditions, virent des charniers et visitèrent une ferme où les forces de Habré sont accusées d’avoir massacré des centaines de soldats rebelles qui venaient de se rendre.

«Cette affaire peut complètement changer la donne pour la justice en Afrique, me dit Reed Brody avec enthousiasme. Un procès télévisé, dans un tribunal africain, devant lequel des victimes africaines témoignent contre un dictateur africain, a le pouvoir de capter l’attention des gens. Ceux qui étaient inspirés par l’utilisation du droit qui a permis d’arrêter Pinochet ne peuvent qu’être encore plus inspirés lorsqu’ils verront Souleymane Guengueng témoigner, quand ils verront Jacqueline Moudeïna se tenir à la barre, avec des éclats de grenade encore dans sa jambe, et contre-interroger Hissène Habré.»

Barack Obama a félicité le Sénégal pour ses efforts pour juger Habré, et le pays offrira une contribution de 1 million de dollars pour participer au financement du procès. Bien sûr, l’administration Obama a elle-même soutenu des régimes répressifs lorsqu’ils permettaient de sauvegarder des intérêts américains. Et, en 2011, elle a achevé l’œuvre que le président Reagan avait commencé trente ans plus tôt en aidant les rebelles libyens à faire tomber Kadhafi. Un cynique pourrait interpréter l’empressement de Washington à soutenir la justice au Tchad comme une tentative de blanchir ses années de soutien au tortionnaire  une entreprise qui commença le 30 novembre 1990, quand Habré fuit et s’exila.

Ce soir-là, alors que N’Djamena était sur le point de tomber aux mains des rebelles de Idriss Déby, le colonel David Foulds se précipita depuis l’ambassade américaine jusqu’au centre de formation de la CIA en dehors de la capitale. L’attaché à la défense américain devait évacuer rapidement la «cinquième colonne» de quelques 200 mercenaires libyens que la CIA avait secrètement armés avant qu’ils ne s’affrontent avec les forces de Déby soutenues par Kadhafi.

Sur la base, il prit leurs armes, fit monter les hommes dans des camions et les conduisit à l’aéroport, les entassant tellement dans le C-141 américain qui attendait qu’ils durent faire le voyage debout. Pour ce qui est des Stingers que les Etats-Unis avait fournis à Habré, personne ne les mentionnerait officiellement. Ils furent finalement trouvés cachés derrière un escalier du ministre de la Défense tchadien, sans qu’aucun ne manque.

***

Hissène Habré avait laissé le pays en lambeaux, physiquement comme mentalement. Des dizaines de milliers de Tchadiens avaient été tués par le régime, directement ou dans le conflit avec les Libyens. Parmi les victimes que j’ai interrogées se trouvait un opposant politique, Gali N’Gothe Gatta, qui m’expliqua très vivement comment les cicatrices des atrocités commises par Habré subsistent.

Auparavant conseiller du dictateur, Gali démissionna en guise de protestation en 1988 et fut arrêté en 1990 pour avoir organisé une campagne de distribution de tracts appelant à la fin de la répression et à la dissolution de la DDS. Il fut sévèrement torturé, emprisonné à la Piscine et à la Gendarmerie –une prison où Souleymane Guengueng passa également un an. Il fut interrogé par le Directeur de la DDS et entendit les instructions que celui-ci recevait par talkie-walkie: la voix de Habré.

Gali est un homme fort et amical, avec des cheveux frisés et un rire chaleureux, mais je vis les larmes poindre dans ses yeux alors que nous parlions:

«Même maintenant, alors qu’on parle, j’ai peur. Je dois me maîtriser… C’est très dangereux. Le système de Habré a laissé la société tchadienne complètement divisée, effondrée même. Nos vies telles qu’elles sont aujourd’hui sont le fruit du régime de Hissène Habré.»

Charlie Duelfer voit aujourd’hui le Tchad comme une mise en garde. «Est-ce que cela a permis de refréner les agissements de Kadhafi, au moins un peu? Je ne sais pas», s’interrogea-t-il dans un pub irlandais près des Nations unies. «Si nous n’avions rien fait, est-ce que ça aurait changé quoi que ce soit?»

Hissène Habré tua plus de 10.000 soldats libyens, mais Kadhafi s’est malgré tout maintenu au pouvoir pendant plus de vingt ans:

«Pour n’importe laquelle de ces stratégies de défense que l’on prend, si on les regarde dix ans après, on se demande toujours si cela en valait la peine. Prend le Vietnam. L’Irak, dix ans plus tard. Ben Laden? La guerre contre le terrorisme  On a dépensé 1.000 milliards de dollars sur dix ans pour mettre une balle de la largeur d’une pièce de 50 cent dans la tête d’un mec? Et tout le monde regarde cela comme un succès incroyable. Je ne sais pas.»

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