France

Taubira/Sarkozy: la gauche dans l’impasse de la morale

Laurent Bouvet, mis à jour le 22.03.2014 à 10 h 51

Après la tribune aux Français de Nicolas Sarkozy et la réponse de Christiane Taubira, déjà critiquée pour sa maladresse dans la gestion de l'affaire des écoutes, l'enjeu de l'affrontement entre gauche et droite tourne autour de la question insoluble de l’ascendant moral supposé de l'une sur l'autre.

Christiane Taubira lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 13 novembre 2013. REUTERS/Charles Platiau.

Christiane Taubira lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 13 novembre 2013. REUTERS/Charles Platiau.

La révélation par la presse des écoutes judiciaires de l’ancien président de la République débouche aujourd’hui sur un affrontement direct, violent, entre le pouvoir et Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy, cerné par les juges, dos au mur, joue son avenir politique, et avec lui, en partie, celui de la droite française en 2017. François Hollande joue gros lui aussi: la présence ou non de Nicolas Sarkozy dans le paysage politique modifie la donne, par-delà même les résultats de la politique qui sera menée dans la seconde partie du quinquennat.

Dans ce climat de tension, et alors qu’une série d’élections difficiles s’annoncent pour la majorité, un autre combat, moins visible mais non moins déterminant a été engagé par l’actuel président de la République: celui du rétablissement de la confiance dans l’action de la gauche au pouvoir. Il comporte deux volets.

D’une part, le rétablissement des comptes publics et l’amélioration qui en est attendue sur le plan économique –c’est tout l’enjeu du «pacte de responsabilité».

De l’autre, le rétablissement de l’ascendant moral de la gauche sur la droite, une domination qui a beaucoup contribué à la victoire de la première sur la seconde en 2012 mais qui s’est étiolée depuis.

La cascade d’affaires qui a touché la droite ces dernières semaines (Copé-Buisson-Sarkozy) offrait au pouvoir une bonne occasion de montrer qu’il reste, malgré tout, bel et bien une différence en la matière entre droite et gauche. Or la gestion maladroite voire fautive des révélations sur les écoutes de Nicolas Sarkozy par Christiane Taubira a conduit à transformer l’or qu’offrait à la majorité cette incroyable série noire pour l’UMP en plomb politique.

Comment, en effet, est-il possible que les lourdes suspicions qui pèsent sur les agissements de certains responsables de la droite, en particulier sur l’ancien président, aient pu ainsi être masquées par une série d’erreurs de communication au sein du gouvernement?

L’argument de l’habilité tactique d’une droite appuyée sur une partie de la presse ne tient pas très longtemps. On y verra plutôt le fait d’un défaut structurel dans l’usage par la gauche de l’argument moral dans le débat politique. Et en particulier, le fait qu’une personnalité comme Christiane Taubira soit devenue l’incarnation symbolique de cet usage.

Après la lettre aux Français de l'ancien président, dans laquelle il établit un parallèle entre les écoutes dont il fait l'objet et la Stasi, la réponse de la ministre de la Justice dans une tribune ne fait que renforcer ce sentiment.

Le symbole Taubira

Quand le président de la République l’a nommée ministre de la justice en 2012, Christiane Taubira n’était encore qu’une personnalité mal connue qui, aux yeux des socialistes notamment, présentait davantage de défauts que de qualités politiques. Tout juste élue députée en 1993, elle avait voté en faveur du gouvernement Balladur lors de l’installation de celui-ci, puis participé à l’opération de torpillage de la liste de Michel Rocard aux européennes de 1994 par Bernard Tapie et à l’élimination de Lionel Jospin le 21 avril 2002, en recueillant 2,32% des voix à la présidentielle comme candidate des radicaux de gauche.

Toutefois, aux yeux d’un PS engagé désormais dans la promotion de la parité et de la «diversité» en politique, elle offrait l’avantage d’incarner l’une et l’autre. Ultime argument en sa faveur: elle n’est pas socialiste! Ce qui tombait bien puisque François Hollande tenait à montrer, dans la composition de son gouvernement, combien, même dominant, le PS n’était ni seul ni hégémonique à gauche.

Au-delà d’un bilan assez mince comme ministre de la Justice, y compris sur la réforme pénale, Christiane Taubira a fini par incarner, aux yeux d’une gauche rapidement déçue par l’action gouvernementale en matière économique et sociale, les grands choix dits «de société» de la majorité.

C’est-à-dire ceux qui rassemblent la gauche et démontrent qu’il reste encore une différence essentielle avec la droite. Ça a été le cas à l’occasion des longs mois de débat sur le «mariage pour tous»; c’est durant ce débat que les qualités d’oratrice et de combattante politique de la garde des sceaux se sont «révélées».

Elle a su démontrer, notamment en parlant sans notes face à la représentation nationale et à force de citations de René Char ou d’Aimé Césaire, qu’elle maîtrisait l’art du débat parlementaire et, surtout, qu’elle tenait bon sous les attaques de la droite. Les insinuations racistes de Minute et de proches de la «Manif pour tous» ont, légitimement, encore renforcé son statut de symbole d’une gauche rassemblée face la «réaction».

Christiane Taubira est ainsi devenue le symbole même de cette «gauche morale». Et c’est précisément pour cette raison que sa «faute» dans la gestion de l’affaire des écoutes de l’ancien président de la République a fait autant de bruit.

La gauche a perdu son ascendant moral

L’occasion révèle en effet combien l’usage de la morale comme argument politique atteint vite ses limites. C’est le cas tout particulièrement à gauche, où le combat au nom de «valeurs» a remplacé celui, pourtant annoncé en 2012, pour le «changement» économique et social. Or, présenter les mesures et les lois que l’on propose aux Français comme étant immanquablement un «progrès» ou un «bien» ne peut en effet fonctionner qu’à deux conditions –surtout face à des forces nécessairement présentées comme «réactionnaires».

La première, c’est d’être soi-même irréprochable sur le plan de la morale en politique. Qu’il s’agisse de comportement individuel ou collectif, notamment en matière d’utilisation de l’argent public et des moyens que donne le pouvoir d’Etat, ou qu’il s’agisse de rapport à la vérité. La seconde condition indispensable pour que ce combat moral ne reste pas un simple discours à connotation «politicienne», c’est qu’il ait des effets concrets auprès de nos concitoyens.

Las, aujourd’hui, la gauche ne remplit plus ces deux conditions, alors même qu’elle continue de se réclamer, quasi-systématiquement, d’un combat moral contre la droite et l’extrême-droite. L’affaire Cahuzac, et aujourd’hui les mensonges sur les écoutes de l’ancien président de la République, apparaissent comme les deux moments-clefs de cette perte de l’ascendant moral de la gauche, alors même qu’une des raisons fondamentales de l’élection de François Hollande en mai 2012 et de la victoire de la gauche tenait à une profonde volonté de rupture dans le pays, de ce point de vue, par rapport à la présidence Sarkozy.

Alors qu’ils constatent que le discours moral est devenu dominant dans le débat politique, à gauche comme à droite, les Français remarquent qu’il ne se traduit pas par des mesures susceptibles de «moraliser» l’action publique. Ainsi, par exemple, la volonté de rendre transparents les patrimoines des responsables publics est-elle vite apparue comme cosmétique au regard des conflits d’intérêts et des connivences qui continuent de se faire jour au sein d’une élite politique, économique et administrative peu soucieuse d’ouverture et de renouvellement.

La «moraline» plutôt que la politique

Lorsque la morale prend ainsi la place, dans le discours politique, tant de l’argumentation rationnelle que de l’action, c’est le plus souvent qu’il n’y a plus rien d’autre en magasin. C’est qu’on en est réduit à la sécrétion de «moraline» dont se moquait Nietzsche. C’est qu’on en est arrivé à un usage purement thérapeutique et non plus pédagogique de la morale: à un discours creux qui se contente d’opposer le Bien et le Mal, et qui paraît tout justifier, a priori, de la part des tenants du premier contre ceux du second.

C’est qu’on en vient non plus à vouloir expliquer le réel mais à soigner, par exemple, les blessures identitaires réelles ou supposées de certains groupes particuliers dans la société en leur faisant miroiter une impossible égalité des conditions. C’est qu’on se laisse aller à une morale détachée du commun qui, dès lors, est privatisée et ne peut plus s’appuyer sur autre chose qu’une vision particulière, contestable et opposable, à l’infini, à une autre.

La gauche, la majorité, le gouvernement, ses partis et ses responsables, le président de la République lui-même, ne devraient donc pas s’étonner de ce qu’une telle dérive, celle-là même qu’ils ont abondamment pratiquée et encouragée depuis des mois, ne leur apporte pas le soutien qu’ils semblaient en attendre. Ils sont en effet directement confrontés à la volatilité et à la réversibilité de l’argument moral en politique. Celui-ci renvoyant finalement toujours à un pur rapport de force, et donc à la négation même de l’intention qui préside à son usage initial.

On n’a pas plus moralement que juridiquement tort lorsque l’on est politiquement minoritaire, contrairement à la formule malheureuse lancée par le député socialiste André Laignel à la droite en 1981 lors du débat sur les nationalisations («Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire!»).

Il est d’ailleurs étrange pour des esprits, normalement, laïques comme on devrait en trouver à gauche de communier, plus souvent qu’à leur tour, dans la «religion du Progrès» ou la défense de «l’empire du Bien». Tout n’est pas permis au nom de cette piètre et utilitariste morale, même contre les «méchants» et les tenants du Mal réactionnaire que l’on dénonce –qu’il s’agisse d’ailleurs de Nicolas Sarkozy ou de la «Manif pour tous».

C’est sans doute à force d’oubli de telles évidences que la gauche se retrouve aujourd’hui, même face à une droite prise à la gorge par les affaires et la radicalisation d’une partie de son électorat, dans une impasse politique.

Laurent Bouvet

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