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Vladimir Poutine, la stratégie du fou

Vladimir Poutine, le 16 mars 2014 aux Jeux paralympiques de Sotchi. REUTERS/Alexander Demianchuk

Vladimir Poutine, le 16 mars 2014 aux Jeux paralympiques de Sotchi. REUTERS/Alexander Demianchuk

Le président russe a plus de chances d’obtenir ce qu’il veut en se faisant passer pour déséquilibré.

L'issue de la crise en Ukraine dépend dans une mesure assez inhabituelle des intentions d’un seul homme: celles du président russe Vladimir Poutine. Ces dernières semaines, depuis l’effondrement du régime russophile de Viktor Ianoukovitch et la brusque invasion de la Crimée par Moscou, les analystes essaient à tout prix d’entrer dans la tête du dirigeant russe.

Lorsque des soldats russes sans insignes ont surgi en Crimée, l’hypothèse initiale était que Poutine était un fin stratège qui tirait parti de la faiblesse d’un gouvernement central et séduisait des habitants impressionnables, convaincus par la propagande russe qui dénonçait un gouvernement fasciste à Kiev. Il allait négocier pour obtenir quelques concessions, pensait-on, mais il n'était pas fou au point de risquer une guerre avec l’Otan et de mettre en danger des années d’efforts pour améliorer l'image de la Russie à l'étranger. Chacun s’est dit que Poutine se contentait de jouer avec le feu.

Mais quand les occupants se sont installés et que le parlement de Crimée a approuvé la tenue d’un référendum pour rejoindre la Russie –avec le soutien du gouvernement russe– les points de vue ont changé. Aujourd’hui, certains estiment que loin d’être une réaction épidermique, les actes de Poutine s’inscrivent dans une campagne plus vaste visant à restaurer l'Union soviétique, à unir tous les Russes de l’ancien empire ou à s'emparer de toute l'Ukraine.

D’autres vont encore plus loin en affirmant que Poutine a perdu la boule.

Il y a la théorie il-croit-à-ce-qu'il-dit, selon laquelle le président russe se projette dans une reconstitution de la Seconde Guerre mondiale où il lutte contre les nazis.

Il y a l’hypothèse il-vit-dans-une-bulle, qui avance que Poutine s’est isolé du monde et ne consulte que des conseillers nationalistes, anciens du KGB qui pensent comme lui et abhorrent les Etats-Unis.

Et il y a la thèse de la rage aveugle selon laquelle, après avoir perdu son allié en Ukraine, Poutine ne fait qu'agir par dépit en attaquant une cible facile.

Les actes d'un fou furieux hyper-nationaliste et comploteur

La conférence de presse donnée par Poutine le 4 mars, où il radotait sur les complots de l’étranger et ne cessait de se contredire lui-même, plaide en faveur de l’hypothèse du trouble mental. Après avoir parlé au président russe, la chancelière allemande Angela Merkel a commenté de but en blanc qu’il semblait évoluer «dans un autre monde».

Il se peut en effet que Poutine soit dérangé. Ses actes correspondent tout à fait à ceux d’un fou furieux hyper-nationaliste et comploteur qui ne se soucie des conséquences ni pour la Russie, ni pour lui-même. Mais ils peuvent tout aussi bien traduire une autre éventualité –celle que Poutine soit simplement en train de jouer avec le feu, mais de façon très rationnelle.

Pour comprendre comment, penchons-nous sur le concept de Thomas Schelling, théoricien de la stratégie, de la «rationalité de l’irrationalité». On peut donner comme exemple le jeu du dégonflé, où deux conducteurs se précipitent à toute vitesse l’un vers l’autre avec leurs voitures, et où le premier qui dévie de sa trajectoire a perdu. Un conducteur qui semble assez fou pour préférer la mort à l’idée de se dégonfler aura toujours l’avantage sur l’autre. Par conséquent, convaincre son adversaire qu’on est irrationnel est une décision rationnelle.

Pour en revenir à la métaphore d’origine, on appelle ça jouer avec le feu parce que le négociateur est prêt à prendre des risques; le meilleur tacticien est celui qui arrive à faire croire aux autres qu’il lui est bien égal de se brûler. Le président Richard Nixon tenta cette approche pendant ses négociations avec les Nord-Vietnamiens, lorsqu’il fit savoir qu’il était prêt à utiliser des armes nucléaires pour mettre un terme à la guerre (les Vietnamiens ne l’ont pas cru).

En ce qui concerne l’Ukraine, si Poutine essaie rationnellement de paraître irrationnel, alors c’est un succès spectaculaire.

Au vu des discussions inquiètes dans les cercles occidentaux de politique étrangère sur la mobilisation de l'Otan, la gestion d’une potentielle scission de l'Ukraine et l’idée d’avoir un Etat défaillant aux frontières de l’UE, beaucoup seraient soulagés de trouver un moyen d’apaiser la crise en prenant au sérieux n’importe quelle exigence de Poutine –dès qu’il les aura verbalisées (petite contrariété supplémentaire: plus Poutine attendra avant de faire connaître ses désidératas à ses homologues, plus ceux-ci seront fébriles et plus ils seront susceptibles d’accorder des concessions qui leur aurait paru naguère inacceptables).

Un pari risqué

Après le référendum du 16 mars, où 97% des électeurs ont «voté» pour l’annexion, le fait que seule la Crimée soit perdue (officiellement ou de fait) pourrait apparaître comme une victoire aux yeux du gouvernement ukrainien et de ses partisans. De même, étant donné les craintes d’une invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, une autonomie radicale des régions de l’Est peut apparaître comme un moindre mal, même si elle donne à la Russie une influence certaine sur la politique ukrainienne. Même la promesse que l’Ukraine ne cherchera pas à rejoindre l’Otan (plus susceptible d’être faite en privée) semblerait acceptable au vu des nouvelles circonstances.

Mais le danger avec cette stratégie, c’est qu’à trop jouer avec le feu, on risque de vraiment se brûler. Et Poutine s’en approche dangereusement.

Envoyer des bus de nationalistes russes à de faux meetings dans l’est de l’Ukraine et provoquer une peur primaire à l’égard du gouvernement ukrainien risque de déchaîner des passions qu’il ne pourra plus contrôler. On peut facilement imaginer des scénarios dans lesquels de violents affrontements de rue déclencheraient la mobilisation de forces ukrainiennes ou russes pour protéger «leur» camp, et qui pourraient dégénérer accidentellement en conflit armé que personne ne souhaite.

Mais c’est exactement le principe: ce risque d’escalade involontaire donne l’avantage à Poutine.

Nul ne sait si Poutine alimente les inquiétudes occidentales et feint la folie de façon délibérée et calculée. Il est fort possible qu’il ait passé la plupart des trois dernières semaines à improviser. Il est également probable qu’il soit mal conseillé et que sa perception des événements soit extrêmement déformée. Mais face à toutes les hypothèses fébriles sur ce qui doit se passer dans la tête dérangée du président russe, il vaut la peine de se demander si Poutine n’est pas parfaitement conscient qu’il a l’air complètement fou.

Scott Radnitz

Traduit par Bérengère Viennot

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