Culture

«The Canyons», un flop culte raconté par ceux qui l'ont financé

Elise Costa, mis à jour le 23.03.2014 à 12 h 14

Ses concepteurs y ont mis 30.000 dollars chacun, ses futurs spectateurs quelques dizaines ou centaines. De l'écrivain Bret Easton Ellis aux «mécènes» français, ils nous racontent leur expérience de ce projet pas comme les autres.

Lindsay Lohan dans «The Canyons»

Lindsay Lohan dans «The Canyons»

C’est l’histoire d’un film maudit. The Canyons, diffusé en VOD en août dernier sur Internet et sorti ce mercredi 19 mars dans une dizaine de salles de la région parisienne, est un film objectivement mauvais: le son y est parfois foireux, le scénario un poil amateur, les cadrages aussi approximatifs que le jeu des seconds rôles. Pas de quoi sombrer dans la liste noire des plus mauvais films jamais réalisés, mais pas de quoi vous faire y consacrer 99 minutes non plus.

Les festivals indépendants de Sundance et SXSW ont tous deux refusé de sélectionner le film en raison de sa «laideur et de sa léthargie». Sa note moyenne n’excède pas les 4,5/10 sur IMDb, Rotten Tomatoes et Sens Critique. Vous ne pouvez pas vraiment le conseiller à quelqu’un.

Mais vous pouvez lui expliquer pourquoi il a compté en 2013. Ou comment un film de cette trempe a pu passer de l’ombre à la lumière.

Cruelle absence de pognon

Le projet cinématographique de The Canyons était l’un des plus exaltants du début de la décennie. A l’origine, comme pour la plupart des projets DIY, une cruelle absence de pognon: le réalisateur Paul Schrader (American Gigolo), le romancier Bret Easton Ellis (American Psycho) et le producteur indé Braxton Pope viennent de se faire lâcher par un partenaire financier espagnol pour leur thriller Bait.

Le fait qu’il s’agisse d'un film d’horreur psychologique sur fond de requins n’a peut-être pas dû jouer en leur faveur (c’était une année où les vampires avaient la cote), mais qu’importe: les trois hommes décident de remettre le couvert. A une exception près, cette fois: puisque l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, cela se fera sans l’aide des studios.

En 2010, Luc Besson avait tenté le coup avec Orange. La sauce n’avait pas pris.

Bret Easton Ellis écrit fissa une version néo-noir de la télé-réalité The Hills, où la vacuité hollywoodienne engendre manipulation et violence jusqu’à l’hémoglobine. Le budget est resserré à 250.000 dollars, l’équivalent de trois heures de production de Gravity, sorti la même année –mais qui était lui assuré de rentrer dans ses frais.

Chacun des trois compères sort 30.000 dollars de sa poche, il ne reste plus de la moitié du budget à trouver. Arrive alors l’idée de lancer le projet sur Kickstarter.

«Avec les moyens du bord»

Dans Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas (1997, traduit en France en 2005 chez Au Diable Vauvert), David Foster Wallace écrit:

«La télé contemporaine excelle de plus en plus à actualiser le fantasme du spectateur qui voudrait transcender les limites individuelle, entrer dans le poste. […] Plus l’expérience paraît directe, vivante et vraie et, partant, plus le fantasme et la dépendance sont directs, vivants et vrais.»

Cette théorie explique le succès de Gravity, rollercoaster en 3D qui a été crée spécifiquement pour les salles de cinéma, mais elle s’applique aussi à The Canyons. Quelle expérience plus directe que celle de financer soi-même un long-métrage avec Bret Easton Ellis et Paul Schrader (tout de même l’homme derrière les scripts de Taxi Driver et Raging Bull) aux commandes?

En mai 2012, l’appel au financement est ouvert sur Kickstarter. Ricky Horne Jr., un mec qui a le contact facile, est embauché pour superviser le projet sur la plateforme:

«Je connaissais déjà Braxton Pope. Il m’a demandé de l’aider dans la production parce qu’il voulait le faire avec les moyens du bord, une première pour lui, et parce que je maîtrisais l’outil. Je me suis aussi assuré que plusieurs lieux de tournage soient bloqués gratuitement, étant donné que nous n’avions pratiquement pas un dollar.»

Bret Easton Ellis, troll flamboyant sur Twitter, enjoint ses lecteurs à aller voir le projet.

Une Française comme choix numéro 1

Peu de gens le savent, mais à l’époque, Leslie Coutterand, une française originaire de Haute-Savoie qui a joué dans la série Julie Lescaut, est le choix numéro 1 d’Ellis et Schrader pour le rôle féminin principal.

Après qu'elle ait envoyé une démo par mail sur les conseils de son agent, Braxton Pope la rappelle dans la foulée pour lui dire qu’ils l’ont adorée. «Leslie a fait une super audition, très belle, elle jouait le rôle comme je l’imaginais», raconte Ellis.

Au téléphone, Leslie Coutterand se souvient que c’est allé «très, très vite». Elle rencontre rapidement Paul Schrader à New-York, là où il vit:

«J’étais un peu impressionnée, un peu intimidée… C’est Paul Schrader, quand même. Mais je me suis retrouvée face à quelqu’un de passionné, qui m’a mise à l’aise tout de suite.»

Ils conviennent de faire des essais peu de temps après:

«Pendant ces essais, j’étais avec une amie à New York, et Paul m’a dit "Propose-lui de venir!", donc c’était vraiment bonne ambiance. Pas le genre de casting à deux balles bonjour-au-revoir-merci.»

«Malheureusement, son audition était super»

«Leslie est presque castée, et Lindsay arrive en disant: "Je veux le rôle"», poursuit Bret Easton Ellis. «Lindsay», c'est bien sûr Lindsay Lohan, fille à problèmes et chair à paparazzi, qui n’a pas tourné depuis un moment. Peu fiable, souvent en retard, elle ne peut plus être assurée, comme c’est la règle sous l’égide des grands studios.

Mais Braxton Pope n’a pas besoin de l’assurer vu le micro-budget (au pire, chacun perd ses 30.000 dollars) et il est emballé à l’idée de la faire jouer. Ellis, beaucoup moins:

«Je savais par d’autres gens qu’elle était toujours défoncée. Malheureusement, son audition était super.»

Lohan joue comme si sa vie en dépendait. «J’ai aimé la façon dont elle a changé la dynamique, elle était plus combative», conclut le scénariste.

Braxton Pope appelle Leslie Coutterand pour lui expliquer la situation:

«Quand ils se sont rétractés pour avoir Lindsay, ça a été un peu dur. Mais avec James Deen, qui est un acteur porno, au casting…  Ça m’avait un peu refroidi et un peu fait peur je l’avoue.»

Dès lors, le film pose un tas de questions: un acteur de film porno peut-il jouer dans un film d’auteur? Une actrice déchue peut-elle revenir au sommet? BEE peut-il être scénariste? Schrader peut-il s’affranchir des studios?

Affiche, DVD ou scénario imprimé

Fabien Brizard, animateur à Nostalgie Lyon, a participé à hauteur de 300 euros sur Kickstarter:

«Le choix de James Deen était surprenant et provocateur, mais c’était justifié. The Canyons est né d’un écoeurement de la part de Schrader et Ellis. Le vrai intérêt du film, c’est de véritablement sortir des sentiers battus.»

Idem pour Chris Darvey, un réalisateur qui vit à Arles et qui a versé 60 dollars pour le projet:

«J’aimais l’idée de se départir de la "censure commerciale", de les voir tenter de faire un film hors de ces normes qui tuent la création au cinéma.»

Lone Ildgruben Bodot vient de s’installer avec son fils à Dals Långed, une petite bourgade suédoise. Lorsqu’elle habitait Oslo, cette ex-enseignante écrivait sur le cinéma dans les colonnes d’un magazine féministe. Elle aussi a donné 60 dollars sur Kickstarter:

«Je me souviens m’être dit que le choix de Lindsay Lohan était courageux. Pas seulement à cause de ses frasques, mais à cause de la défiance que cela allait provoquer dans la presse et chez certains spectateurs. Je suis contente qu’elle soit bonne dedans. Si ça n’avait pas été le cas, j’aurais pu penser qu’ils l’avaient choisie pour faire un coup de pub, ce qui aurait été moche. Mais j’ai fait confiance à l’équipe. Ils savaient ce qu’ils faisaient.»

Tous les citoyens lambda interviewés pour leur participation au projet Kickstarter vantent les mérites de Braxton Pope et le travail de son acolyte Ricky Horne Jr. Selon le montant versé en soutien au projet, ces participants se sont vus promettre une affiche, un DVD Blu-ray ou encore une version imprimée du scénario.

«Plus que ce qui était promis»

Mais la philosophie de The Canyons est allée plus loin: tout le monde était impliqué dans le film. Pour les seconds rôles, l’équipe a ainsi eu recours à l’outil Let It Cast, géré par Ricky Horne Jr., qui permet de réaliser des auditions en ligne.

«C’était génial», explique Theo Ploeg, journaliste spécialisé en musiques électroniques résidant aux Pays-Bas. «J’ai eu bien plus que ce qui était promis. J’ai pu donner mon avis dans le processus du casting. Je pouvais regarder les auditions et voter. Je pense que c’est quelque chose qui, à l’avenir, deviendra normal.»

De spectateur passif assis sur son canapé, le public devient spectateur actif.

Fabien Brizard reconnaît que ça a aussi été sa motivation première:

«On avait un avis, des photos… Braxton Pope était hyper accessible, il y avait une vraie interaction.»

Et d’ajouter:

«J’ai calculé, la hauteur de ma participation a du représenter 0,01% du budget global. Mais j’ai l’impression d’avoir mis ma pierre à l’édifice.»

«Un artefact de Bret Easton Ellis m'écorchant vif»

La participation de Pablo D’Stair, en revanche, a pesé lourd dans la balance. L’écrivain et réalisateur américain a déboursé 5.000 billets verts et a eu en retour le privilège de voir Bret Easton Ellis faire une critique de son livre, Regard, sur Vice:

« Le marché que j’ai passé avec ma femme, c’était que quitte à dépenser de l’argent, autant que ce soit pour en tirer le maximum possible. Ellis allait écrire sur mon livre et c’était sympa et tout, mais je n’ai jamais vu ça comme une étape professionnelle. […] Je voulais que Bret le lise, et j’ai été heureux qu’il soit très direct: "Une critique positive n’est pas garantie".

D’entrée de jeu, je l’ai encouragé –limite supplié– de tailler mon livre en pièces s’il pensait que ce n’était pas un bon bouquin. Pour moi, le pire aurait été de ne pas recevoir une critique sincère en retour, d’avoir une sorte de communiqué de presse bien propret. Bien sûr, j’espérais qu’il aime le livre, mais si ce n’était pas le cas, alors je voulais avoir un artefact de Bret Easton Ellis m’écorchant vif!»

Dans cette logique de sincérité, la production ouvre les portes du tournage à un journaliste du New York Times, Stephen Rodrick. Le papier, intitulé «Voici ce qui arrive lorsque vous avez Lindsay Lohan dans votre film», restera dans les annales du reportage de tournage. Rodrick y raconte les trois semaines de tournage intensif, les coups de mou de Lindsay Lohan et la pugnacité de Paul Schrader.

Rémunérée 100 dollars par jour, l'actrice s’est engagée contractuellement à jouer dans une scène clé du film, une scène érotique avec James Deen et deux autres acteurs pornos. Le jour J, elle s’enferme dans sa loge et refuse d’en sortir. Pour la mettre à l’aise, Paul Schrader quitte lui-même ses vêtements. «Mon meilleur souvenir et de loin, se souvient Ricky Horne Jr., c’est de voir la tête de Braxton devant Schrader à poil.»

Dès lors, le film jouit d’une promotion record. Tout le monde se demande ce qui est en train de se tramer. « Alors qu’au tout début du projet sur Kickstarter, admet Fabien Brizard, quand j’en parlais autour de moi, personne n’y croyait.»

Réussite méta

Jérôme «Jerry» Bellamy est à la tête de Recidive Films, une boîte de distribution. Quand le vendeur international de The Canyons lui envoie le script, il l’avale en une soirée:

«Je crois volontiers en la notion de "comeback". Lindsay Lohan dans ce rôle pouvait être une excellente idée. Mais pour être honnête avec vous, je ne connaissais absolument pas James Deen. Pas que je ne sois pas amateur de porno, mais je ne savais même pas ce que faisait ce garçon. Mais je savais que Paul Schrader, qui est l’un de mes cinéastes préférés, pouvait emmener son public exactement là où il voulait l’emmener.»

Jerry Bellamy a raison. The Canyons est une réussite en terme de film méta: jamais un film contemporain n’aura projeté une vision aussi fidèle de son réalisateur. Le début ultra-statique qui montre les mégaplex à l’abandon. La répulsion du beau, jusqu’au maquillage déglingué de Lindsay Lohan. Les dialogues où les acteurs ne parlent jamais que d’eux-mêmes. The Canyons dégage un mélange de candeur et de noirceur. Ce qui explique pourquoi Leslie Coutterand, adepte de yoga et prompte à ne parler que du positif, était moins faite pour le rôle que Lindsay Lohan.

Bellamy s’empresse de faire une offre. Il croit au film. Mais là encore, les choses tournent vinaigre:

«Quatre mois après mon offre, je me suis pointé à Cannes avec l’intention de signer l’acquisition du film. Et quand je suis arrivé chez le vendeur, ils avaient vendu dans mon dos les droits à un autre distributeur, quatre fois plus cher que ce que j’avais proposé. Ce qui n’était pas très agréable.»

Finalement, l’acheteur se rétracte et Recidive Films peut acquérir le film à des conditions plus avantageuses. Au vu du bide qu’il a fait aux États-Unis (moins de 60.000 dollars de recettes), on se demande si l’opération sera si fructueuse:

«Je suis conscient de ce risque. Beaucoup d’exploitants ne l’ont pas aimé et m’ont donné une fin de non-recevoir. Ce sera donc une sortie plus petite que celle que j’aurais espéré.

Mais je fais confiance au public français. C’est un film qui divise, d’accord, mais il y a une presse hallucinante autour. Si c’était si dégueulasse et sans intérêt que ça, personne n’en parlerait.»

«Rendre des choses impossibles possibles»

Florent Darrault, planneur stratégique en agence de communication à Paris, a donné 10 dollars pour que The Canyons se fasse:

«Il y a une satisfaction suffisante à ce que l’expérience soit tentée. On a l’impression de rendre des choses impossibles… possibles.»

Et de manière générale, si les participants pointent les défauts du film, aucun de ceux interviewés n’en sort avec le sentiment de s’être fait duper. Aucun ne parle de film complètement raté.

«Je viens de voir le film, donc je peux vous répondre, m’écrit Chad Nevett, originaire de l’Ontario, au Canada. Dans l’ensemble, je l’ai bien aimé. Ca ressemblait à un film à petit budget financé par Kickstarter.»

Ce qui, en soi, suffit. Comme disait Bret Easton Ellis au magazine Rolling Stone un an après le tournage:

«L’intention de faire ce film était presque aussi importante que le film lui-même.»

Élise Costa

Les propos de Bret Easton Ellis ont été recueillis par Pierre Boisson et Thomas Pitrel.

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