Culture

Vous allez adorer l'épopée du «Cheapside Hoard», un trésor caché au cœur de Londres

Temps de lecture : 7 min

Mystère, meurtre, magouilles et 500 joyaux inestimables: nostalgiques des «Ferrets de la reine» et fans de «Pirates des Caraïbes», cette exposition londonienne est faite pour vous.

Exposition au Museum of London jusqu'au 27 avril 2014

Londres, 1912. Les Suffragettes font du grabuge, les mineurs déclenchent une grève nationale. De quoi donner du fil à retordre au roi George V et au Prime Minister libéral, H.H. Asquith, qui planche sur une série de réformes sociales.

Depuis 1890, Londres se modernise activement, ses anciens immeubles insalubres sont graduellement remplacés par des bâtiments modernes. Dans le quartier de Cheapside, proche de la Cathédrale Saint-Paul, des ouvriers détruisent le plancher de la Wakefield House. La pioche découvre les restes d'un coffre de bois, amalgamés à la terre. Des centaines de bijoux et pierres précieuses sont prisonniers de la glaise. La phénoménale trouvaille est fourrée par poignées dans les poches, les bottes, sous les coiffes des ouvriers.

Puisque l'histoire se déroule en Grande-Bretagne, elle se poursuit logiquement au pub. Elle aurait pu y prendre fin sans l'intervention d'un personnage clef, connu sous le surnom de «Stoney Jack». On le prendrait à tort pour un hurluberlu, ce drôle de type en quête de vestiges, qui sympathise avec les ouvriers du quartier (jadis connu pour sa forte concentration d'ateliers d'orfèvrerie).

En réalité, Stoney Jack s'appelle George Fabian Lawrence et possède une boutique d'antiquités hors du commun, que le journaliste H.V. Morton désigne à l'époque comme «peut-être le plus étrange magasin dans Londres». Il est situé à Wandsworth, dans le sud de la ville. S'y côtoient des reliques égyptiennes (bandelettes et perles de momie), poteries élisabéthaines, pièces et sandalettes de l'époque romaine, et même une main momifiée. L'insolite boutique n'ouvre que le week-end, son propriétaire oeuvrant le reste de la semaine à arpenter les chantiers de construction de la ville. G.F. Lawrence s'avère plutôt doué dans son domaine: il aurait fourni plus de 1.500 objets aux divers musées londoniens, ce qui lui a valu d'être nommé «inspecteurs des excavations» du tout nouveau London Museum.

Et c'est sur le conseil d'un de ses fondateurs, Lewis Harcourt, que Stoney Jack se retrouve dans un pub, à négocier âprement avec les ouvriers de la Wakefield House. Maintes pintes sont éclusées, et une somme inconnue proposée en échange du trésor : mission accomplie, le Cheapside Hoard (le « magot de Cheapside ») change de mains.

Haro sur le magot

La prise est inestimable, sans aucun doute possible le plus important ensemble de bijoux des époques jacobéenne et élisabéthaine. Mais le chemin vers le London Museum est semé d'embûches. Le maire brandit la loi du «Treasure trove»: la trouvaille étant manifestement ancienne, son propriétaire et ses descendants morts ou introuvables, elle revient donc de fait, en toute légalité, à la ville. Le musée Victoria&Albert et le British Museum font valoir leur légitimité à leur tour.

Lewis Harcourt bataille avec le service juridique de la mairie, dégainant un argument imparable: la loi ne s'appliquant qu'aux métaux précieux, il faudrait donc dessertir les joyaux – qui perdraient tout leur intérêt. Les deux parties s'accordent sur une exposition de certaines pièces, distribuées dans plusieurs musées londoniens, toutes accompagnées d'un cartel mentionnant le généreux prêt commun d'Harcourt et de la ville.

De quand datent-elles ? La plus ancienne remonterait à l'empire byzantin, la plus récente aurait été fabriquée durant le règne de James I Stuart (Jacques 1er, 1603-1625), au plus tard. L'ensemble, hypothèse la plus plausible , proviendrait du stock d'un joaillier. L'enquête livre quelques indices, et l'on suppose que celui-ci l'aurait caché avant le Grand incendie qui a détruit Londres en 1666.

A moins que son détenteur l'ait justement caché au cours de l'incendie, à l'instar de Samuel Pepys (1633-1703) qui avait enterré vin et parmesan à l'approche des flammes? Mais qu'est-ce qui a pu empêcher son propriétaire de récupérer ce trésor? Les réponses ont disparu avec lui.

En 1916, le Guildhall Museum dévoile les œuvres d'art appartenant à la ville: les Londoniens découvrent quelques dizaines de pièces, dont une importante montre ovale sertie d'émeraudes, des porte-éventail, une épingle à cheveux en forme de bâton de berger, un pendant daté de 1580, et nombre de pierres montées. Le British Museum comme le Victoria & Albert écopent de joyaux moins significatifs. Au London Museum en revanche, l'aperçu du trésor se révèle éblouissant.

Dans le catalogue de l'époque, les légendes accompagnant les croquis gouachés vantent l'aspect inédit et historique de la découverte. «Le Cheapside Hoard marque un tournant dans l'histoire de l'art joailler. Les matériaux utilisés – émeraudes de Colombie, topazes, amazonites, probablement du Brésil, chrysobéryls, spinelles de iolites de Ceylan, rubis indiens, diamants, lapis lazuli et turquoises en provenance de Perse, péridots de l'île de St. John dans la mer rouge, mais également des améthystes, des grenats, des opales, et d'autres pierres plus locales déroulent une surprenante liste, révélant l'ampleur précoce qu'avait pris le négoce européen en ce début du XVIIe siècle. »

Une extravagante montre de poche, le mécanisme enchâssé dans une émeraude colombienne, de taille hexagonale et au couvercle facetté, focalise toutes les attentions. Avant d'être façonnée, la pierre devait être aussi grosse qu'une pomme. Objet le plus remarquable parmi l'échantillon exposé, la préciosité des matériaux, la dextérité de l'exécution font s'emballer les spécialistes, qui estiment sa réalisation aux alentours de 1610: il était destiné à un membre de la royauté, peut-être même, qui sait, à un empereur étranger !

La montre ne livre cependant aucun autre secret. Il faut attendre un siècle pour qu'aboutissent les pistes d'un petit nombre d'historiens zélés, aidés par la technologie moderne – et pour voir le trésor enfin exposé dans son intégralité.

Historiographie 2.0

Kris Lane, professeur d'histoire à l'université de Tulane (Louisiane), consacre en 2010 un ouvrage à l'histoire du commerce des émeraudes. Il suggère que le trésor proviendrait d'Inde, et aurait appartenu à un marchand néerlandais nommé Gerrard Polman. Des témoignages ont été recueillis à Londres en 1641: dix ans auparavant, Polman aurait embarqué en Perse sur le Discovery, bateau appartenant à l' East India Company, en direction de l'Europe. Le destin de l'infortuné prend fin aux Comores.

L'historien soupçonne un empoisonnement: le contre-maître charpentier du navire, un certain Christopher Adams, aurait été vu en possession d'un large coffre, empli à craquer de bijoux et de soie. La femme du supposé voleur en personne aurait témoigné du caractère exceptionnel de la prise, «si étincelante qu'on eu dit que la cabine avait pris feu

Adams ne conserve pas son butin, forcé de le remettre au trésorier de l'East India Company, Robert Bertie, comte de Lindsey. Les héritiers de Polman engagent une action contre ce dernier. Il meurt au cours de la guerre civile anglaise en 1642, coupant court au procès.

Comment le trésor finit-il caché à Cheapside? Nul ne le sait. Le quartier des orfèvres et joailliers, Goldsmiths' Row, est ravagé en 1666 par le Grand incendie. La Goldsmiths Company entreprend la reconstruction des bâtiments l'année suivante, puis les nouveaux travaux en 1912 qui aboutissent à la découverte des joyaux.

En Grande-Bretagne, la conservatrice des collections médiévales et post-médiévales du Museum of London (l'institution, fondée en 1976, expose le fonds de l'ancien London Museum), spécialiste de l'époque Tudor, réalise quelques découvertes. En premier lieu, Hazel Forsyth effectue une relecture de l'histoire:

«Cette collection a été mal interprétée, presque méprisée car considérée comme un ensemble de pièces de joaillerie destiné à la classe des marchands. Mais à cette époque, les marchands étaient justement au nombre des personnes les plus fortunées du pays; ils disposaient de bien plus de liquidités que l'aristocratie!».

Son étude approfondie des pièces conservées au Museum of London amène Forsyth à proposer de nouvelles théories. Et faire d'étonnantes découvertes, comme ces fausses pierres de cristal de quartz, teintées et taillées de façon à imiter les pierres précieuses aux limites de la perfection. Un savoir-faire assez rare, qui réduit le champ d'investigation et focalise l'attention sur un bijoutier du nom de Thomas Sympson, connu pour avoir réalisé et trafiqué des pierres contrefaites d'une qualité trompeuse.

Peut-être est-ce ce même Sympson qui a organisé le meurtre de Gerrard Polman. Forsyth s'appuie sur d'autres témoignages : c'est le chirurgien du Discovery, Abraham Porter, qui aurait empoisonné et fait jeter par-dessus bord le malheureux marchand Hollandais. Et, peut-être pour sauver sa propre peau, qui aurait ensuite partagé sa prise miraculeuse avec l'équipage.

L'indiscrétion de certains, dont le second contre-maître Adams, a éveillé les soupçons de l'East India Company, dont les responsables ont ainsi exigé qu'on leur remette les pièces dérobées. Une scène apparemment banale pour l'époque ; le commerce de pierres et métaux précieux s'avérait une activité aussi lucrative que dangereuse, en témoignent es nombreux exemples documentés présentés par Hazel Forsyth dans son ouvrage-catalogue d'exposition. Peu s'embarrassaient de scrupules.

Une barbarie en bande organisée, où chacun retourne allègrement sa veste pour le bénéfice des poches les plus garnies. C'est aussi vers la thèse de la provenance multiple que penche Forsyth, plutôt que vers la paternité unique : la collection n'est pas née d'une seule paire de mains, mais proviendrait d'ateliers variés, à Londres, à Anvers, ou en France.

Une petite pierre gravée permet à Forsyth de cibler plus finement la date à laquelle le trésor aurait été enterré : le sceau porte les armes du premier vicomte Stafford, créées en 1640 quand il acquit son titre. L'hypothèse du Grand incendie a les faveurs de l'historienne: les flammes dévorant la ville, ses habitants impuissants avaient fui se réfugier ailleurs, en prenant soin d'enterrer ou d'emporter avec eux leurs biens les plus précieux.

Le quartier de Cheapside n'avait été touché qu'après plusieurs jours de ravage. Celui qui a enterré le magot n'est jamais revenu, et n'a jamais confié son secret. « A-t-il fui, ou disparu ? J'ai dénombré 18 personnes vivant à l'époque dans ce bâtiment, tous des orfèvres joailliers réputés, mais aucun indice ne m'a permis d'en isoler un ».

En marge de son travail de recherche, Hazel Forsyth a entrepris de réhabiliter les nombreuses pièces jamais montrées au public – hormis les quelque 4000 perles fines que celle-ci estime avoir disparu, dégradées au fil des siècles, comme l'indiquerait l'étude des débris retrouvés.

«Mon plus grand espoir, c'est que cette exposition serve de catalyseur et ouvre de nouvelles pistes de recherche, s'enthousiasme la conservatrice. Et que nous puissions enfin retracer le propriétaire du trésor: voilà qui serait parfait!»

Elodie Palasse-Leroux

Elodie Palasse-Leroux

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