high tech
- high tech
- livres
- internet
- kindle
- technologie
- Amazon
- e-book
- Napster
- piratage
- Par Jack Shafer
-
Jack Shafer est un des contributeurs réguliers de Slate.com. Il écrit la chronique "Press Box" plusieurs fois par semaine.
- DU MÊME AUTEUR
Jack Shafer
- SUR LE MEME SUJET
Piratage: le livre va connaître le sort du CD
Les éditeurs sont condamnés s'ils augmentent trop le prix des e-books.
Les éditeurs livrent actuellement une partie de bras de fer contre Amazon et leurs autres distributeurs sur le prix des e-books ou numériques. S'ils gagnent, au final ils perdront. Explication.
Habituellement, les éditeurs vendent leurs e-books à Amazon et consorts au même prix que la version papier aux libraires - c'est-à -dire à peu près la moitié du prix catalogue. Amazon et les autres insistent pour revendre la plupart des e-books à 9,99 dollars; ce qui n'est pas pour déplaire aux éditeurs lorsque le prix au détail de l'e-book est proche de celui de la version papier. En ce moment par exemple, Amazon propose Le Grand Sommeil à 10,98 dollars (prix catalogue: 14 dollars), et sa version électronique pour Kindle coûte elle 9,99 dollars.
Un problème de prix
Mais les éditeurs sont moins ravis lorsqu'un livre à 27,95 dollars est vendu à perte à 9,99 dollars dans sa version électronique. Pourquoi? Parce qu'ils ont peur que les distributeurs d'e-books les privent de leur privilège - fixer le prix des livres - en amenant les clients à croire que tous les ouvrages devraient être à $9,99, et que plus tard, leurs marges en pâtiront.
Ce ne sont pas les seuls à pleurnicher: les auteurs et agents littéraires ont peur que le bas prix des e-books ne «cannibalise» les ventes de livres, ce qui «réduira les potentiels royalties des versions papiers», comme l'explique un de ces agents.
L'éditeur d'un roman extrêmement attendu a récemment annoncé qu'il repoussait de six mois ou plus la sortie de sa version électronique. Pourtant, il n'est pas certain que les ventes de Kindle nuisent autant aux «vrais» livres. Lors d'une présentation au mois de mai, Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, a annoncé des chiffres indiquant un certain déplacement: «Aujourd'hui, nous avons plus de 275 000 titres disponibles pour le Kindle. Sur Amazon.com, 35% des ventes de livres ayant une version électronique concernent la version Kindle». Ce chiffre date du mois de mai; en février, il était de seulement 17%. Mais sans le chiffre global des ventes, cela ne nous dit pas grand chose sur la situation.
Alors qu'éditeurs, auteurs et agents littéraires ont parfaitement le droit d'essayer de faire un maximum de profit en forçant les distributeurs à augmenter le prix de leurs e-books, tous leurs efforts risquent pourtant de se retourner contre eux. Découragés par des prix trop élevés, les lecteurs qui s'étaient habitués aux versions Kindle à $9,99 risquent de se tourner vers le marché pirate des e-books sur Internet. Il suffit de taper les bons mots dans n'importe quel moteur de recherche, et l'on trouve rapidement des milliers d'e-books à portée de clic - même des best-sellers - et téléchargeables gratuitement vers un Kindle, un Sony Reader, ou encore votre ordinateur ou votre Smartphone.
Un marché peu attrayant?
Alors pourquoi ce marché illégal n'a-t-il pas encore décollé? Premièrement, il faut dire que tous ces appareils électroniques sont assez médiocres, et rendent la lecture (de livres, de journaux, de magazines ou même de boîtes de céréales) carrément pénible. La résolution est mauvaise, les polices complètement nulles, et la navigation tout sauf user-friendly. On n'avait rien produit d'aussi pourri depuis l'invention du lecteur 8 pistes. Si vous vous demandiez pourquoi les ventes de livres électroniques ne représentent que 1 ou 2% des ventes totales de livres, ne cherchez plus.
Deuxièmement, c'est trop compliqué. Il n'y a que les étudiants ou les glandeurs professionnels pour avoir le temps de parcourir le Web et des centaines de torrents à la recherche d'une copie gratos de The Telephone Booth Indian d'A.J. Liebling. Sérieusement; c'est aussi chiant que la pêche!
Et troisièmement, les e-books pirates n'ont pas tous été créés égaux. Vous aurez peut-être trouvé votre bonheur sur le Net, mais une fois le fichier ouvert, vous regretterez sans doute de ne pas avoir préféré la version payante: un grand nombre d'e-books pirates sont bourrés de fautes typographiques dues au logiciel de reconnaissance optique de caractère utilisé. Pourquoi enfreindre la loi en téléchargeant un e-book indéchiffrable alors qu'on peut acheter une version nickel pour seulement $9,99? C'est comme utiliser un chalumeau pour piller la tirelire d'un gamin...
Le livre va-t-il connaître le même sort que la musique?
Le marché du livre électronique se trouve à peu près dans la même position que celui du MP3 en 1999, l'année suivant la sortie du premier lecteur MP3 portable. Ceci dit, les premiers utilisateurs d'e-books sont bien mieux lotis que les premiers à s'être mis aux MP3 à l'époque. L'iTunes store, ouvert début 2003, fut l'un des premiers sites à proposer une importante sélection de morceaux en ligne, et à la carte. Les autres sites du genre, décrivait le New York Times, étaient «compliqués, chers et limités», et «voués à l'échec car servant les intérêts des maisons de disques plutôt que ceux des utilisateurs». En fait, avant l'apparition d'iTunes, pour pouvoir écouter sa musique un peu partout il fallait ripper ses propres CD, en emprunter aux copains, ou aller piocher les morceaux «gratuits» mis à disposition par des «pirates» sur Napster ou d'autres sites de partage.
Je ne prends pas la défense du partage illégal de fichiers, mais il faut reconnaître que l'industrie musicale s'est complètement plantée en attendant 2003 pour enfin vendre des morceaux au prix raisonnable de 99 cents. Son absence du marché de la musique en ligne a participé au développement du P2P illégal, et donc encouragé les auditeurs - surtout les plus jeunes - à considérer que la musique «devrait» être gratuite.
Il n'y a qu'une poignée de gens qui pensent aujourd'hui que les livres devraient être gratuits - la faute sans doute à cet affreux Kindle et son Amazon store abordable. J'ai conduit un sondage parmi mes amis et collègues qui lisent beaucoup, et aucun n'est intéressé par les e-books pirates, aussi variés soient-ils. Mais si l'industrie du livre s'entête à vouloir 1) augmenter le prix des e-books, et 2) repousser la sortie des versions électroniques de potentiels best-sellers, cela pourrait rapidement changer la donne. Des lecteurs de livres électroniques bien plus cool sont sur le point d'être commercialisés, et le marché de l'e-book est en plein essor. Si les éditeurs insistent à la fois pour faire monter les prix et diminuer la disponibilité, les clients pourraient bien se rebeller - comme ils l'ont fait en partageant des MP3 - et banaliser le trafic d'e-books.
Sarah Rotman Epps, analyste chez Forrester Research, partage mon point de vue sur l'incompréhension entre certaines maisons d'édition et leurs lecteurs. «Les éditeurs refusent d'admettre que les contenus numériques font dorénavant partie de l'économie» a-t-elle confié au Wall Street Journal ce mois-ci. «Ce qu'on a pu constater de l'évolution du contenu numérique dans d'autres industries, c'est que le consommateur trouve anormal de devoir payer le prix fort pour du contenu séparé de son support physique».
Arrêtons là la comparaison entre l'industrie du disque et celle du livre, mais n'oublions pas que c'est simplement une question d'échelle. Celui qui décide de télécharger un e-book pirate participe à la croissance de ce marché illégal; mais s'il prend ses précautions, il ne se fera probablement jamais attraper.
Aucun titre n'est à l'abri. Comme l'a démontré le site Instructables il y a quelques mois, construire son propre scanner ultra-rapide coûte environ 300 dollars. Et le fichier final d'un pavé comme Gödel, Escher, Bach: An Eternal Golden Braid pèse autant qu'un MP3 de cinq minutes et peut être téléchargé en quelques instants. L'industrie du livre cherche-t-elle réellement, comme a pu le faire la télévision avec Hulu et TV.com, à entrer dans l'ère numérique; ou encourage-t-elle plutôt par son immobilisme l'apparition d'un Bookster?
Jack Shaffer
Traduit par Nora Bouazzouni
(photo: Flicrk/CC/striatic)
Retrouvez Slate sur Facebook. Suivez-nous sur Twitter.
Si vous souhaitez commenter cet article, veuillez vous enregistrer ou bien vous connecter.



























Comments
Toujours pareil
Les éditeurs sont comme les maisons de disques et l'industrie du cinéma, ils veulent le beurre et l'argent du beurre. Evidemment que sans support physique, les consommateurs ne veulent pas payer le même prix. Ça paraît même totalement normal.
Si les différentes industries culturelles traditionnelles ne comprennent pas ça elles mourront de leur belle mort (je crains que pour le disque, ce soit presque fait !).
Après tout elles auront le sort qu'elles méritent et les consommateurs ne les regretteront pas.
A quoi servent donc les stratèges et autres directeurs (soi-disant) artistiques ou d'édition, payés à prix d'or ?
Ils n'ont aucune intelligence.
Les auteurs n'auront qu'Ã faire des lectures publiques payantes
Le livre va-t-il connaître le même sort que la musique?
Et pourquoi devrait-il en être autrement ?
La seule protection aujourd'hui vient de la part de marché microscopique du livre électronique. Que la technologie nous propose des e-book convaincants, et on observera le même phénomène qu'avec la musique.
Mais nous devons nous en féliciter, après tout pourquoi ne pas appliquer aux livres électronique les arguments utilisés pour justifier le piratage de la musique.
Le livre est un produit culturel, il doit être gratuit. C'est même un droit fondamental. On peut chipoter sur les prix, mais de toutes les façons, s'il est dématérialisé, ce sera toujours trop cher. Le prix sera toujours perçu comme scandaleux et l'occasion pour les gros requins capitalistes des maisons d'édition de se remplir les fouilles.
La rémunération des auteurs n'est pas un problème. Les auteurs d'ailleurs ont toujours été très payés. Et pourquoi devrais-je payer pour lire un mauvais policier par exemple ? Les romans de philosophie à la rigueur, mais c'est bien parce que de toutes les façons je n'en lis pas. C'est vrai que les écrivains doivent être rémunérés, mais alors qu'ils fassent preuve de créativité et cessent de toucher les rentes d'un système dépassé. Des lectures publiques payantes par exemple. Après tout Fabrice Luchini bourre des salles en citant des livres qu'il n'a même pas écrit. C'est pas leur truc la lecture publique ? Qu'importe, comment peuvent-ils prétendre être des écrivains, s'ils ne sont pas prêts à en faire. Et puis il faut faire preuve de créativité. Un des fondateurs de Slate se félicitait de l'initiative prise par des musiciens qui, à l'issue d'un concert, donnaient aux spectateurs une clef USB avec l'enregistrement du concert. La littérature permet encore plus de créativité. Non seulement on pourra donner aux spectateurs une clef USB de la lecture publique, mais on pourra aussi illustrer le son en gravant également les centaines de photos de l'écrivain prises par les spectateurs avec leur téléphone portable pendant sa prestation. Le spectateur sera enfin autoriser à laisser son empreinte sur l'œuvre de l'auteur. L'élite et le peuple seront associés au sein d'une même œuvre.
Et puis il faut se projeter vers le futur. Nous sommes à l'aube d'une ère merveilleuse qui va renouveler totalement l'édition. Aujourd'hui, pour un manuscrit publié, une centaine reste dans les tiroirs des maisons d'édition. C'est scandaleux. D'ailleurs on se demande parfois si la France n'est pas le seul pays au monde qui compte plus d'écrivains que de lecteurs. Avec l'e-book et internet, tout le monde va enfin pouvoir proposer sa prose au plus grand nombre. On pourrait même d'ailleurs imaginer un système où, pour accéder enfin à une notoriété méritée, les auteurs paieraient les lecteurs de leurs œuvres. Après tout, c'est plus où moins ce qui se passe avec les photographes qui donnent avec enthousiasme leurs images à des microstocks.
El Gato
Le disque rayé de la gratuité de la culture
"Le livre est un produit culturel, il doit être gratuit. C'est même un droit fondamental."
En quoi la gratuité de la culture est-elle un droit fondamental ? Au nom de quoi tout ce qui relève de la culture devrait-il être gratuit ?
C'est le droit au travail et à une digne rémunération qui est fondamental. A partir de là , pourquoi nier aux créateurs (qu'ils soient auteurs, musiciens, peintres, danseurs, etc.), qui consacrent leur temps et leur savoir-faire à l'élaboration de la culture, le droit à une rémunération ?
Vous semblez confondre le contenu et le contenant. L'essence même d'un livre est son contenu, quelle que soit la façon dont il est diffusé. Peut-être la dématérialisation (la disparition du contenant) remet-elle en question les prix, mais d'ici à clamer le droit au tout gratuit, il y a un fossé et une malhonnêteté intellectuelle énormes.
"La rémunération des auteurs n'est pas un problème. Les auteurs d'ailleurs ont toujours été très payés."
C'est bien mal connaître l'univers culturel. L'immense majorité des personnes travaillant dans la culture ne vivent pas de leur art. Cela vaut pour les écrivains, ainsi que pour les musiciens, les peintres, les danseurs, etc.
Cessons de prendre toujours pour exemple une minorité d'artistes qui parviennent à vivre de leur art (et encore, le plus souvent après de longues années de galère). Et quand bien même en vivraient-ils bien, en quoi cela est-il si scandaleux ?
"Et pourquoi devrais-je payer pour lire un mauvais policier par exemple ?"
Si un auteur ne vous plaît pas, cessez de le lire et d'acheter ses romans.
Si un vendeur de fruits et légumes vend de mauvais fruits et légumes, je vais ailleurs, je ne lui demande pas de me les faire gratos sous prétexte qu'ils ne sont pas bons.
"Après tout, c'est plus où moins ce qui se passe avec les photographes qui donnent avec enthousiasme leurs images à des microstocks."
Autre confusion, cette fois entre l'amateurisme et le professionnalisme. Tant mieux, si les artistes en herbe proposent avec enthousiasme leur travail ; tant mieux, si les jeunes artistes professionnels y trouvent un lieu d'expression peu commun. Mais d'ici à ériger ce système en règle... Payer ses lecteurs pour accéder à la notoriété ? Méritée ? Pardon, mais c'est donc celui qui aura le plus de moyens pour acheter ses lecteurs qui sera le seul digne d'être célèbre ?
Non, vraiment, on marche sur la tête.
Euh, c'était du deuxième degré...
Je me suis juste amusé à reprendre un florilège des pires arguments développés lors des débats sur la loi Hadopi et à les appliquer au livre.
El Gato
Je me disais aussi...
Devant l'énormité des propos, je me suis bien posé cette question du second degré.
La charge ne vous est donc pas destinée. Elle répond aux pires arguments développés sur le sujet, comme vous dites.
Bien cordialement,
Et la qualité dans tout ça ????
Je ne suis pas un grand lecteur, au desespoir de mon épouse, par contre, je suis un grand amateur de musique. Et je pense qu'on a beaucoup perdu avec la dématerialisation !
Aujourd'hui, la musique véhiculant principalement en format mp3 (je rappelle que le MP3 est une forme de compression du signal, donc une baisse très sensible de la précision de l'enregistrement) la qualité des enregistrement a sérieusement chuté ! La musique devenant "kleenex", elle est du coup faite à la va vite, pour être rentabilisée à très court terme puis jetée ! Les studios d'enregistrement ferment les uns après les autres, pour être remplacés par des machines à "samples", des boites à sons et à rythmes d'ordinateurs ... sans plus aucune chaleur d'un enregistrement studio. Finalement, l'enregistrement d'une musique est le "contenant" de l'oeuvre artistique ... et ce contenant s'est apauvri !
Tout comme le livre "objet" est le contenant de l'oeuvre de l'écrivain. Connaitra-t-il le même sort ? Les e-book n'offriront à mon avis, jamais le même plaisir qu'un vrai livre, où le coté tactil de l'objet "livre" participe pleinement à la lecture ... et que dire de la bibliothèque où l'on va choisir le livre du soir, riche en souvenirs, qu'on a déjà lu 4 fois et qui en porte les stigmates ... plutôt que de choisir celui-ci dans une liste sans ame d'une machine !
La société de consommation visant le toujours plus ... le "tout tout de suite" ... oublie, hélas, ce qu'est le "beau". Que les bonnes choses ont besoin de temps et d'argent pour être de qualité ! Mais tout cela n'est plus dans l'air du temps ...
Une étude à lire sur le piratage des ebooks
Je vous recommande de lire l'étude "Ebookz" réalisée par le MOTif.
http://www.lemotif.fr/fr/actualites/bdd/article/664
C'est la première étude à analyser en détails ce phénomène.