Monde

Pour sortir du libéralisme, le Chili doit aussi passer par la Chine

Anne Denis, mis à jour le 28.03.2014 à 7 h 27

Le Chili que dirige de nouveau Michelle Bachelet est profondément inégalitaire et dépendant de ses ventes de cuivre.

Un docker dans une manifestation à Valparaiso, en janvier 2014. REUTERS/Eliseo Fernandez

Un docker dans une manifestation à Valparaiso, en janvier 2014. REUTERS/Eliseo Fernandez

Investie le 11 mars à la présidence du Chili, Michelle Bachelet a-t-elle la chance de revenir à la tête d’un pays à l’économie solide et structurée, membre de l’OCDE et dont le PIB a progressé de plus de 5% par an en moyenne au cours des trois dernières décennies? Ou prend-elle les rênes d’une société conservatrice et ultra inégalitaire, agitée depuis deux ans par des mouvements sociaux d’étudiants et d’écologistes, et dont la jeunesse et les classes moyennes exigent désormais des changements radicaux et immédiats?

On peut répondre les deux, tant le Chili apparaît différent selon les angles d’approche. C’est la raison pour laquelle le deuxième mandat de cette femme très populaire de 62 ans sera sans doute déterminant pour l’avenir de ce petit pays latino-américain de 16,6 millions d’habitants. Socialiste, dotée de convictions souvent plus progressistes que la majorité des Chiliens, Michelle Bachelet va devoir cependant, vu l’ampleur des défis, «mouiller la chemise» bien davantage que lors de son premier mandat, très modéré, entre 2006 et 210.

Surnommé le «jaguar» du sous-continent, le Chili a longtemps été considéré comme le meilleur élève de l’Amérique latine: champion de la croissance, moins corrompu, plus stable et plus prospère, largement ouvert au libre-échange (avec un nombre d’accord bilatéraux quasi record) et porté ces dernières années par la hausse des cours du cuivre, dont le Chili est le premier producteur et exportateur mondial, et qui lui fournissent une grande partie de ses recettes.

Les politiques de relance contra-cycliques que le premier gouvernement  Bachelet a su mener lors de la crise financière de 2008 lui a par ailleurs permis de résister à l’orage. Même aujourd’hui, en pleine crise des pays émergents et alors que les cours du cuivre ont tendance à piquer un peu du nez, l’économie chilienne tient le choc avec un chômage maîtrisé et une croissance de 4,1% en 2013 (contre 5,6% en 2012) et, selon les prévisions, de 4 à 4,5% cette année.

Trois cents familles s’arrogeraient 10% du revenu global   

Ces performances lui ont ouvert en 2010 les portes du club très sélect des pays de l’OCDE. «Le Chili est alors passé du statut de premier de la classe dans sa région à celui de dernier au sein de l’OCDE, sur une série de critères», remarque Emmanuelle Barozet, sociologue à l’université du Chili.

«Cela a constitué un vrai choc cognitif pour les élites du pays, qui ont enfin pris conscience de l’importance des problèmes de ségrégation à l’intérieur de la société.»

Le pays se révèle être un cancre en matière d’inégalités de revenus, avec un coefficient de Gini de 0,549, pire que celui du Mexique (0,461) lui aussi membre de l’OCDE, et quasiment aussi mauvais que ceux du Brésil et de la Colombie.

Publiée l’an dernier, une étude réalisée par trois économistes de l’université du Chili, López, Figueroa y Gutiérrez, fondée non pas sur des enquêtes (comme habituellement au Chili), mais sur les données du fisc, a même montré que la situation était sous-estimée, et que la concentration de la richesse était beaucoup plus forte que dans tout autre pays où de telles mesures peuvent être faites. Selon cette étude, menée sur la période 2004-2010, 30,5% du revenu total est en moyenne récupéré par 1% des Chiliens, 17% par 0,1% et, enfin, plus de 10% par la tranche des 0,01%.

Autrement dit, insistent les auteurs:

«Sur chaque kilo de la “torta” [la galette, le gâteau] que produit notre économie, 1% de la population s’en approprie 300 grammes, les 99% restants n’en récupérant que 700 grammes.»

Quant au 0,01% les plus riches, «qui représentent quelque 1.200 individus, soit approximativement 300 familles, ils s’arrogent 100 grammes de ce gâteau». En revanche, au sein des «99% de Chiliens» restants, les distorsions sont bien moindres (le revenu médian d’un foyer étant de l’ordre de 600 euros par mois).

L’empreinte de la dictature

Pour comprendre les causes de cette absence dramatique de redistribution, il faut bien sûr remonter au coup d’Etat militaire de 1973 qui a violemment mis fin à l’expérience sociale de l’Unité Populaire et porté Augusto Pinochet au pouvoir. Sous l’égide des économistes de l’Ecole de Chicago, Pinochet «a implanté un modèle néolibéral dans sa version la plus extrême, décrit l’économiste chilien Ricardo French-Davis Múñoz, dans un article récent des Cahiers de l’Amérique latine. L’adoption de mesures de libéralisation commerciale totale et unilatérale et une forte libéralisation financière sans régulations s’est accompagnée de privatisations massives».

Le désengagement de l’Etat, la privatisation de la santé et de l’éducation ont fortement creusé les inégalités. Après la crise de la dette en 1982, la junte militaire a un peu corrigé le tir et le retour à la démocratie en 1990 a permis la reprise de certaines politiques sociales mais le cadre structurellement inégalitaire est resté jusqu’à aujourd’hui.

Difficile d’admettre cet immobilisme alors que, depuis 1990, c’est une coalition de centre gauche (la Concertation démocratique) qui gouverne le pays... Emmanuelle Barozet rappelle:

«Il faut garder à l’esprit que l’Amérique latine n’a jamais été égalitaire. Seuls quatre pays (le Mexique, le Nicaragua, la Bolivie et Cuba) ont connu des révolutions sociales profondes comme en Europe. La structure des autres est plus ou moins directement héritée de la période coloniale.»

En outre, «la priorité au sortir de la dictature, n’était pas de réduire les inégalités, mais la pauvreté». De fait, grâce au dynamisme de l’économie, aux programmes sociaux et à un meilleur accès au travail, «en vingt ans, le taux de pauvreté a été réduit de moitié [à moins de 20%] et le PIB par habitant multiplié par trois».

Mais la transition démocratique, ajoute-t-elle, s’est faite en excluant les classes populaires, par crainte de voir se reproduire «les débordements de 1973».

«Les blocages institutionnels ont empêché les plus progressistes de la Concertation de faire entendre leur voix lors des gouvernements successifs», poursuit Antoine Millet, docteur associé au Ceri (centre de recherche de Sciences Po), installé à Santiago. Résultat, les réformes sociales se sont faites à la marge en installant quelques filets de sécurité sur l’assurance maladie, ou les retraites (le minimum vieillesse a ainsi été porté à 150 euros), mais sans attaquer la structure mercantile du système. Bon nombre des lois organiques issues de la dictature ont perduré.

D’autre part, le double traumatisme de l’Unité populaire d’Allende puis du coup d’Etat militaire, a longtemps incité une société chilienne profondément clivée (où les pro et les anti Pinochet se côtoyaient souvent au sein d’une même famille) à rechercher la réconciliation et l’oubli plutôt qu’à réclamer des comptes. Jusqu’à ce qu’émerge, très récemment, une génération post-dictature, exempte des inhibitions de ses parents.

Ce fut le mouvement lycéen de 2006, puis, à partir de 2011, les grandes manifestations étudiantes réclamant une école et une université moins chères et de meilleure qualité. Ont surgi par ailleurs des groupes de défense de l’environnement très actifs, en lutte contre les grands projets de barrages en Patagonie, qui ont  fugacement rejoint les manifs étudiantes en 2011.

Un nouveau cycle politique

Pour cette génération, le train de vie des «super ricos» devient moins acceptable, alors que les frais de scolarité leur ferment la porte de l’université ou les condamnent à s’endetter lourdement. De même, les classes moyennes tout juste sorties de la pauvreté supportent mal que la précarité du marché du travail leur interdise l’accès à de nombreux produits de consommation.

«Selon beaucoup d’analystes, on assiste actuellement au début d’un nouveau cycle politique (après celui qui a débuté en 1990), avec la remise en cause de la marchandisation des politiques sociales, dont l’éducation et la santé», estime Antoine Maillet.

Certes, la lutte pour une éducation gratuite est devenue emblématique. Mais le système de santé, lui aussi privatisé dans les années 1970 avec l’instauration d’une médecine à deux vitesses (cliniques de luxe pour les riches, hôpitaux démunis pour les pauvres) est de plus en plus dénoncé (par exemple lors de la manifestation en 2013 contre le prix élevé des médicaments). Antoine Maillet explique:

«Aujourd’hui, les compagnies d’assurance maladie ont le droit d’imposer à une femme en âge de procréer un tarif triple de celui d’un homme du même âge.»

Omniprésent depuis quarante ans, «le discours néolibéral passe moins bien, au profit d’une certaine nostalgie de l’Etat et d’un souvenir souvent magnifié de l’éducation publique des années 1960».

De nombreux Chiliens veulent donc aujourd’hui plus d’Etat, plus de dépense publique, plus de protection et plus d’attention portée à l’environnement. Mais sans pour autant vouloir renoncer à l’économie de marché, note Emmanuelle Barozet, affirmant que le modèle de la gauche bolivarienne (d’autant moins attractif que le Venezuela traverse une grave crise), ne séduit pas l’opinion.

Néanmoins, les attentes sont fortes et Michelle Bachelet, qui s’est engagée à réformer en profondeur l’éducation, mais aussi la santé et les retraites via une hausse de l’impôt sur les sociétés, joue gros. Elle devra sans doute se battre pied à pied contre les barons de son éclectique majorité. Quoi qu’il en soit, le nerf de la guerre et la clé du succès risquent d’être, une fois de plus, l’économie, tant la santé budgétaire du Chili, petit pays sans ressources énergétiques, dépend de ses exportations de cuivre. Et donc de l’hypothétique maintien d’une forte croissance de son premier client: la Chine.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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