Culture

«Her», de Spike Jonze: l'amour, après-demain

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 12

Le nouveau film du réalisateur de «Dans la peau de John Malkovich» dépasse le brio rusé de son script grâce à la présence juste et intense de Joaquin Phoenix et à la magie et à l'étrangeté de la voix de Scarlett Johansson.

Joaquin Phoenix dans «Her» de Spike Jonze © Wild Bunch Distribution

Joaquin Phoenix dans «Her» de Spike Jonze © Wild Bunch Distribution

Her, de Spike Jonze | avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams | durée: 2h06 | sortie: 19 mars 2014

Dans une ville américaine de demain, d’après-demain, Theodore, quadragénaire qui sort d’une histoire d’amour mal terminée, mène à Los Angeles une vie terne tout en excellant dans son travail: écrire pour d’autres des lettres personnalisées, déclarations d’amour, de félicitations ou de tendresse. Sans attente particulière, il acquiert OS1, un nouveau système d’exploitation plus performant pour son ordinateur et ses appareils connectés.

Bien sûr, comme la quasi-totalité de ce qui constitue son existence se trouve dans les différents disques durs (l’organisation de son temps, ses contacts, ses courriers personnels, ses goûts et ses désirs), OS1 peut en effectuer la synthèse, proposer des solutions. Il apparaît qu’OS1 est un bon système logique, capable d’inventer à partir des données dont il dispose.

Pour interagir de manière plus simple et plus agréable, le logiciel se dote d’un nom, Samantha, et d’une voix de jeune femme. Samantha se montre attentionnée et subtile, avec du caractère et le sens de l’humour. En sa compagnie, même virtuelle, Theodore reprend goût à l’existence.

Comme il se doit, surtout dans un film hollywoodien, Theodore et Samantha tomberont amoureux. Que Samantha n’ait pas de corps, que d’autres, à commencer par l’ex de Theodore, puissent trouver cette liaison malsaine, et qu’OS1 soit aussi le système d’exploitation de millions d’autres usagers (sous le nom de Samantha pour quelques milliers) seront certains des principaux obstacles à leur relation. Mais comme on sait, nobody’s perfect. Pas même un programme informatique.

Economie libidinale

Spike Jonze a reçu l’Oscar du meilleur scénario pour ce film, c’est une des rares statuettes qui n’ait pas été stupidement attribuée cette année –rien d’inhabituel, pas de quoi s’énerver... Mais Her est bien davantage qu’un récit astucieux inspiré par la dépendance croissante des humains envers leurs outils numériques et une habile composition dramatique. Sa réussite est surtout le fruit de sa mise en scène, mise en scène dont fait partie l’interprétation de l’excellent Joaquin Phoenix.

C’est la réalisation de l'auteur de Dans la peau de John Malkovich, sa fluidité élégante, son refus de souligner les moments particulièrement étranges, sa générosité à ne pas capitaliser sur des effets (comiques, fantastiques, «lourds de sens») pour au contraire toujours  privilégier un mouvement en avant, qui permet à Her de dépasser le brio rusé de son script et le joli coup de l’idée qui l’inspire.

C’est ce qui lui permet de faire lever comme par inadvertance des questions, qui sont comme autant d’envols légers mais bien présents. Il s’agit bien sûr d’abord de ce qui constitue les sentiments entre les êtres et de ce qui en assure la fermeté dans un environnement qui a de toute façon abdiqué l’opposition frontale entre vrai et faux –ce que rappelle, sans en faire une affaire, le métier de Theodore.

Peu à peu sont rendus perceptibles les mécanismes de ce qu’on appelle pompeusement l’économie libidinale, cet échafaudage complexe auquel nul n’échappe et grâce auquel se construit et se maintient une relation. La singularité du partenaire permet ici de donner une version épurée de questions aussi vieilles que l’humanité: qu’est-ce donc qu’on aime chez l’autre? Qu’est-ce qu’il ou elle aime en moi? Et de quoi chacun a-t-il besoin pour continuer d’aimer?

Question qui ne se limite bien sûr pas à «l’autre» du couple, du duo amoureux, mais s’élargit volontiers à l’ensemble des rapports entre les êtres –pas forcément humains? A certains égards, Samantha est plus proche d’une amie d’enfance, ou d’un animal de compagnie, que d’une compagne. Et s’immisce également l’interrogation sur l’origine et la légitimité de cette exigence de l’exclusivité, de cette pulsion possessive si généralement associée chez les humains au sentiment amoureux.

Mais ces questions qui naissent sous les pas des tribulations de Theodore et Samantha portent aussi sur des enjeux de représentations, sur la manière dont chacun(e) construit, ou projette sur un(e) autre des images qui lui conviennent, et sur ce qui se joue dans la demande de correspondre à cette image, dans le croisement de ces demandes.

«A toi, et pas à toi»

Ces enjeux sont aussi des enjeux de cinéma. Au-delà des bonnes vieilles histoires de fantôme, au-delà du cher mais finalement grossier homme invisible et des créatures d’un autre monde, il s’agit bien de rendre sensible, par son absence même, la présence efficace d’un personnage de fiction. Et, simultanément, de magnifier les puissances propres à la voix comme ressources d’incarnation dans le visible.

Des films ont déjà joué avec un personnage central qui n’apparaissait jamais, exemplairement la manipulatrice Addie Roth dans Chaînes conjugales de Joseph Mankiewicz. Mais jamais n’a été aussi explicitement érigée cette invisibilité, cette absence de corps sensible en source d’émotion et de désir jouant avec les éléments mêmes du cinéma –le visible, la présence physique.

Toujours aussi bêtes, les Oscars n’ont pas voulu de la nomination de Scarlett Johansson (la voix de Samantha) au motif qu’elle n’apparaît pas à l’écran –c’est pourtant un des meilleurs rôles de cette actrice, qui a de nombreuses excellentes performances à son actif. En parfaite synchronie avec la présence –juste et intense– de Joaquin Phoenix, elle rend sensible de manière extrême ce qui fait la magie, l’étrangeté, la richesse accueillante aux autres (aux spectateurs) d’un véritable travail d’acteur.

C’est-à-dire de quelqu’un qui, comme Samantha à Theodore, pourrait dire à tous ceux qui se projettent sur elle «Je suis à toi, et pas à toi». François Truffaut, de Jules et Jim à La Femme d’à côté, n’aura cessé d’essayer de faire entendre que c’est la formule même de l’amour, de l’être-ensemble, et aussi du cinéma.

Cette affaire là, si elle se raconte plus aisément autour d’une histoire d’amour, ne concerne pas «seulement» cette situation. Her a beau être centré sur une relation à deux, celle-ci est très activement inscrite dans un environnement, une collectivité.

La conception de cette cité à peine futuriste, monde sans aspérités (et sans voitures), environnement ni horrible ni idyllique, juste aseptisé et décorativement fonctionnel, est une des réussites discrètes du film, typique de sa manière de prendre de biais les signes et les symboles, ultra-modernité soft et solipsiste à laquelle fait très judicieusement écho la musique d’Arcade Fire. Et c’est en réussissant à faire sentir les échos multiples, collectifs, que mobilise aussi cette romance très singulière, que Spike Jonze parvient à libérer toute la puissance d’émotion et d’intelligence de son film.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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