Economie

Le cinéma, une vraie industrie scolaire

Monique Dagnaud, mis à jour le 07.04.2014 à 16 h 46

On dénombre 209 filières cinéma et/ou audiovisuel en écoles publiques ou privées. Combien de diplômés viennent grossir l’univers du cinéma et de l’audiovisuel chaque année? Aucune estimation n’existe.

Tournage du film belge «Le Poulain», en 2005. REUTERS

Tournage du film belge «Le Poulain», en 2005. REUTERS

Qui n’a jamais rêvé de participer à la grande famille du cinéma? Les services d’orientation scolaire donc confrontés à cette vibrante aspiration. Pourtant, les arguments pour refroidir les ardeurs des adolescents ne manquent pas[1], d'autant plus, qu'alors que la plupart fantasment sur la narration visuelle, le plus gros des métiers du cinéma est d’ordre technique ou technico-artistique. Autre réalité: les grandes écoles sont hyper sélectives: la Fémis compte 40 admis en 2013, et Louis-Lumière, 58.

Les autres filières, en revanche, sont pléthoriques. Le journal l’Etudiant dénombre 209 filières cinéma et/ou audiovisuel en écoles publiques ou privées[2], qui recrutent le plus souvent au niveau bac. De fait, beaucoup d’entre elles sont très anciennes et d’autres ont été lancées dans les années 1980-1990, lorsqu’explose la télévision privée, comme si de tout temps les professionnels de l’image, fondateurs et/ou enseignants de ces établissements, avaient eu à cœur d’accompagner l’évolution du secteur. Pas besoin d’aller loin de chez soi pour suivre ces formations, elles essaiment sur tout le territoire. A ces écoles, s’ajoutent les filières réparties dans 32 universités qui recrutent au niveau de la licence ou du master.

Dans ce maquis, toutes les spécialités techniques sont couvertes (cadrage, montage, son, effets spéciaux, animation, régie), la réalisation, le scénario, et le travail de comédien, mais aussi l’analyse historique, économique ou esthétique du cinéma, et les métiers de la distribution. Hors université, la plupart de ces formations sont payantes: entre 6.000 euros et 10.0000 euros à l’année, écrémage social garanti. Le 7e art a généré une industrie scolaire prolifique, sur laquelle les pouvoirs publics et les organisations professionnelles n’ont qu’une vue impressionniste.

Combien de diplômés viennent grossir l’univers du cinéma et de l’audiovisuel chaque année? Aucune estimation n’existe. En 2012, 2.371 candidats ont été reçus au BTS «Techniques de l’image, du son et du spectacle», mais ce chiffre ne donne qu’une petite idée du nombre d’étudiants, puisque les établissements offrent une bien plus vaste palette de formations. Ainsi, plusieurs établissements affichent des effectifs spectaculaires (répartis sur deux ou trois ans de scolarité): Studio M à Montpellier, Lyon et  Toulouse: plus de 1.000; 3iS à Elancourt: 700 élèves; Centre Factory à Villeurbanne: 100 élèves; université Paris III: 1.450 étudiants de la licence au doctorat, etc.  

39% des intermittents possèdent un ou plusieurs diplômes du spectacle, d’après une étude de 2008[3], sans doute plus pour les jeunes générations. Mais, comment valoriser un diplôme dans un secteur qui ne pose pas de barrière à l’entrée? En fait, l’école constitue autant un moyen pour acquérir un savoir-faire technique qu’une acculturation à un milieu (le langage, les codes culturels, les références et les paramètres) et permet de nouer des contacts dans un microcosme difficile à pénétrer si l’on n’appartient pas au sérail. Le rôle des stages au cours de la scolarité est donc primordial. De surcroît, les savoirs et les liens acquis à l’école doivent être rapidement mobilisés: si le diplômé n’a pas effectué une immersion sur des tournages au bout de deux ans après la fin de ses études, il s’exclut pratiquement du circuit professionnel. Les témoignages convergent: même les jeunes générations formées dans les grandes écoles de l’audiovisuel rencontrent des difficultés d’insertion stable sur le marché du travail, et avant de pouvoir s’affilier au régime des intermittents, ils doivent souvent, pendant plusieurs années, se rémunérer par d’autres activités et pratiquer leur métier en amateur bénévole.

L’entrée dans le régime des intermittents, qui repose sur un volume d’heures déclarées[4] s’effectue très progressivement. 108.000 personnes ont été indemnisées au moins une fois à ce titre en 2011, et leur nombre ne cesse de croître. S’il est régulièrement mis en cause depuis dix ans, les coups de sang de ses détracteurs ont peu de risques de le faire disparaître, tant il est essentiel à l’économie culturelle, et tant il rencontre les intérêts des travailleurs comme des employeurs, en particulier dans les entreprises de télévision[5].

Le secteur des industries de l’image n’a cessé de se déployer, mais il est déjà bien fourni en artistes et en main d’œuvre; la production de longs métrages d’origine française a doublé en vingt ans (de 106 films en 1990 à 209 en 2013), celle de documentaires a été multipliée par 10, l’animation ainsi que les web vidéo ont connu une croissance fulgurante. Il constitue un gisement d’emplois en mode précaire: une évaluation effectuée en 2013 par le ministère de la Culture dénombre 101.000 emplois dans le cinéma, dont les trois-quarts en intermittence, et 135.000 dans la télévision dont 84 % en intermittence.

Enfin, l’enquête 2013 de Pôle Emploi sur les besoins de main d’œuvre[6] montre que les projets de recrutement dans les activités du spectacle sont à la hausse. Mais les employeurs indiquent que ces emplois sont faciles à pourvoir, qu’ils ne manquent pas de postulants. C'ets la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, qui le dit: nous sommes «un grand pays dont l’économie repose largement sur la culture» –les emplois culturels, de fait, en incluant les activités connexes, représentent 5% de l’emploi global, et les industries de l’image, 1% environ.

Autre aspect: l’intermittence consacre un nouveau rapport au travail.

Les métiers de l’image offrent un modèle très prisé aujourd’hui et précurseur de demain, y compris dans d’autres secteurs comme le journalisme ou l’informatique: celui de l’activité créative, organisée autour de projets, qui donne une emprise à l’individu sur ses choix, lui permet de développer des initiatives personnelles et des liens affinitaires de travail, et jusqu’à un point, de gérer son temps –ce modèle est finement décrit par Pierre-Michel Menger dans son essai L’artiste en travailleur. 38% des intermittents préfèrent ainsi ce système de rémunération malgré l’insécurité qu’il engendre à celui d’un travail salarié permanent, selon l’enquête «Intermittents et précaires».

L’industrie scolaire autour du cinéma pourrait illustrer les défaillances du système universitaire à la française: un fonctionnement en roue libre, générateur de diplômes à foison, relativement déconnecté des débouchés. Nul ne saurait dire quelle adéquation existe entre cette abondance de formations et les besoins du secteur en emplois. On ignore également quelle proportion de ces jeunes diplômés font réellement carrière dans le cinéma et l’on ne sait pas comment se reconvertissent ceux qui ne s’insèrent pas rapidement dans les industries de l’image.

Mais, si ce raisonnement «formation-emploi» s’applique au cinéma comme aux autres activités, il se double d’une logique supplémentaire: celle de l’innovation et de la recherche de challengers culturels. L’objectif des écoles consiste alors à créer un vivier à partir duquel des talents pourront éclore et éventuellement s’imposer ou se retirer.

Cette dynamique du pari oriente d’ailleurs plus largement l’organisation de la production cinématographique, une profession qui prend des risques sur un nombre considérable de premiers films –un tiers de la production en moyenne.

Ces écoles font circuler les réalisations de leurs élèves, via des projections et/ou Internet. Elles participent de l’euphorie qui entoure le cinéma. On comprend qu’un marché scolaire assis sur une montagne de désirs et de visées imaginaires puisse ne pas connaître la crise... Et, miracle, ne pas susciter trop de désillusions:  personne ne s’émeut que la carte diplôme soit périmée ou rebattue deux ou trois ans après la fin de la scolarité –quand ces jeunes sont plongés dans la vraie vie, celle de la jungle des talents et des relations.

Monique Dagnaud


[1] Le rapport parlementaire de 2013: Mission sur les conditions d’emploi dans les métiers artistiques. Retourner à l'article

[2] Ne sont pas listées les formations en journalisme, animation, photographie, jeux vidéo ou métier d’acteur. Retourner à l'article

[3] Antonella Corsani et Maurizio Lazzarato, Intermittents et précaires, Ed Amsterdam, 2008. Cette enquête porte sur les intermittents du spectacle (donc sur une population plus large que celle des intermittents du cinéma). Retourner à l'article

[4] Avoir travaillé au minimum 507 heures au cours des 319 derniers jours pour les artistes et 304 derniers jours pour les techniciens et ouvriers. Retourner à l'article

[5] Pierre-Michel Menger, Les Intermittents du spectacle, Sociologie d’une exception, ED de L’EHESS, 205, page 33. Retourner à l'article

[6] Repères et Statistiques n°53, avril 2013. Retourner à l'article

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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