FranceMonde

La Russie, l'Amérique et nous: comment sortir de l'impasse?

G. Le Hardy, mis à jour le 28.07.2009 à 8 h 04

Les reflexes du passé handicapent les relations avec la Russie.

Des figures politiques de pays de l'Europe de l'Est, notamment Vaclav Havel et Lech Walesa, viennent d'adresser publiquement une mise en garde à Obama pour lui dire en clair: vous voulez rétablir le dialogue avec la Russie et tourner le dos à l'ère Bush. C'est bien mais ne vous réconciliez pas avec Moscou sur notre dos.

On les comprend. De Munich (1938) à Yalta, du coup de Prague (1948) à l'invasion de la Tchécoslovaquie (1968), en passant par la révolte des Hongrois (1956) et la mise au pas des Polonais par le général Jaruzelski (1981), sans oublier la construction du Mur (1961) ou l'annexion des pays baltes (1940), on n'en finirait pas d'énumérer les moments tragiques où ces pays ont été opprimés, enfermés, exploités par l'URSS et les dirigeants communistes.

On les comprend d'autant mieux que les Européens «de l'Ouest», Français en particulier, n'ont pas brillé par leur esprit de solidarité. Il y a même une constante dans l'attitude inverse. Passons sur Munich. Mais comment oublier la phrase de Michel Debré, ministre des Affaires Etrangères du Général de Gaulle en 1968, qualifiant d'«accident de parcours» l'invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques; ou la réponse de Claude Cheysson, ministre des Relations extérieures de François Mitterrand, lorsqu'on lui demanda en décembre 1981, après l'arrivée au pouvoir du général Jaruzelski à la tête de la Pologne ce que la France allait faire: «naturellement rien» ; et, pire encore, la sortie de Jacques Chirac en 2003,lorsque la plupart des pays d'Europe de l'Est ont signé la lettre concoctée par Tony Blair pour soutenir l'invasion de l'Irak par les Américains et les Britanniques: «ils ont perdu une bonne occasion de se taire».

A contrario, on n'a pas assez dit qu'une des plus belles réussites de Nicolas Sarkozy en politique étrangère, a été, depuis son arrivée au pouvoir, de rompre avec cette ligne, hélas ininterrompue sous la Ve République, de realpolitik du pauvre et de trouver avec les dirigeants de ces pays le seul langage décent, à savoir celui d'un minimum de compréhension à l'égard de peuples qui ont été arbitrairement et cruellement séparés de leur famille naturelle, la famille européenne, qui l'ont retrouvée grâce à la fin de la Guerre froide (et à leur propre courage), qui sont maintenant membres de l'Union européenne et avec qui il faut regarder ensemble l'avenir.

L'avenir, c'est bien dans ce mot que réside le problème car, que ce soit du côté des Européens (de l'Est mais aussi de l'Ouest), de la part des Russes ou des Américains, ce n'est pas vers l'avenir qu'on regarde mais vers le passé, avec des réflexes qui handicapent la réflexion et un cercle vicieux qu'on n'est pas arrivé à rompre jusqu'ici.

Impérialisme russe

Commençons par les Russes: tout a été dit sur le fait qu'ils n'ont toujours pas admis la perte de leur empire et qu'ils se comportent en conséquence depuis 10 ans. Tout le monde a en mémoire l'Ukraine, la Géorgie, les menaces, quand ce n'est pas la bonne vieille action militaire. Ce n'est pas franchement une incitation à regarder Moscou avec des yeux neufs et à envisager de construire allègrement avec les dirigeants russes cette «maison commune » européenne qu'ils préconisent. Donc, de la part des Russes, la condition nécessaire pour rompre le cercle vicieux, c'est qu'ils acceptent que l'avenir du pays ne réside pas dans la tentative illusoire de récupérer par la force ou l'intimidation un empire défunt mais dans la coopération avec les pays ou les ensembles de pays dont les intérêts essentiels sont compatibles avec ceux de la Russie.

Et ces intérêts sont nombreux: la lutte contre le terrorisme islamiste; la non prolifération des armes nucléaires (quel serait l'intérêt pour Moscou d'avoir à sa porte un Iran disposant de l'arme nucléaire); la paix en Afghanistan et la stabilité au Pakistan; la croissance économique et l'organisation d'une interdépendance en matière d'énergie avec l'Europe (l'Europe a besoin du gaz russe mais la Russie a besoin du marché européen; la Russie a les matières premières mais l' Europe et les Etats-Unis ont la technologie) etc. La Russie doit faire des choix d'autant plus difficiles qu'elle veut continuer à avoir plusieurs fers au feu: être à la fois une grande puissance parlant à égalité avec les Etats-Unis, mais faire en même temps partie des BRIC (Brésil, Russie, Chine, Inde), intégrer le système économique international mais pas en position de faiblesse (d'où la valse d'hésitations sur l'adhésion à l'OMC); empêcher l'Iran d'avoir la bombe mais en même temps tenter d'affaiblir les Etats-Unis au Moyen-Orient et dans le Golfe, etc. La Russie doit donc changer si elle veut que les autres la regardent différemment. Il y a du chemin à faire.

Fin de la Guerre froide

Mais tout ne dépend pas des Russes. Les Américains et les Européens doivent, eux-aussi, changer de comportement. L'écroulement de l'empire soviétique a été, pour les Américains comme pour tout le monde, une surprise. Dire que les Etats-Unis (ou l'Occident, ou l'OTAN) ont «gagné la Guerre froide» est discutable. Mais là n'est pas la question. Le fait est que la fin du communisme a eu sur les Etats-Unis un triple effet: elle les a privés d'un ennemi global; elle a dévalorisé l'importance stratégique de l'Europe; elle les a persuadés de la supériorité du capitalisme libéral comme modèle de société et comme moteur du progrès humain. Résultats :

1/ Ils ont poussé les Russes à adopter les recettes libérales, ce qui, dans un pays qui n'avait jamais eu ni Etat démocratique ni tradition libérale ni organisation économique ni entrepreneurs a provoqué la naissance d'oligarques puissants, immensément riches et défiant l'Etat.

2/Ils ont considéré que la Russie était devenue un pays de seconde zone, qui n'était plus une menace ni d'ailleurs un partenaire et à qui on pouvait donc faire avaler n'importe quoi sans risques de représailles. D'où, à partir de 1994/95 la volonté américaine d'élargir l'OTAN, ce qui correspondait à la fois au besoin compréhensible de sécurité des pays de l'Est de l'Europe et à la nécessité de justifier le maintien de l'OTAN, que la disparition de la menace soviétique privait normalement de raison d'être. C'est Jacques Chirac qui avait raison en disant qu'élargir l'OTAN, c'était inutilement humilier les Russes. Il n'a été qu'à moitié entendu puisque la création d'un partenariat entre l'OTAN et la Russie en mai 1997 n'a pas empêché la détérioration des relations entre les Occidentaux (France et Allemagne exceptées) et Moscou.

L'arrivée au pouvoir de Poutine, bien décidé à mettre un coup d'arrêt à l'humiliation de la Russie, l'invasion de l'Irak, la remise à l'ordre du jour du bouclier antimissiles et, d'une façon générale, l'influence des néoconservateurs à Washington sous la présidence Bush expliquent le mauvais état des relations américano-russes que le Président Obama a trouvé à son arrivée au pouvoir, et son souhait de prendre un nouveau départ avec Moscou. Mais, comme disait Reagan, «it takes two to tango».

France et Allemagne

On devrait même pouvoir dire: «it takes three». Car les Européens, ceux de l'ex-Ouest comme ceux de l'ex-Est, doivent être aussi parties prenantes d'un nouveau deal avec Moscou, sous peine de subir à nouveau, comme du temps de la guerre froide, les conséquences de décisions prises par d'autres.

La France et l'Allemagne, les deux seuls pays qui ont eu une politique à l'égard de Moscou, ont une responsabilité particulière. Si les dirigeants des deux pays ne se mettent pas d'accord pour une approche commune, si chacun continue à faire cavalier seul, si Français et Allemands n'arrivent pas à définir les bases d'une politique de l'Union européenne à l'égard de la Russie (politique aujourd'hui inexistante) alors tout le monde y perdra.

Mais beaucoup va dépendre aussi de la capacité des Polonais, des Tchèques ou encore des Baltes à regarder la Russie (et les Etats-Unis et l'OTAN) avec d'autres yeux que ceux du passé, si douloureux, si obsédant soit-il. Toute tentative de rapprochement avec Moscou de la part des Américains ou des Européens ne doit pas être considérée comme l'antichambre de la capitulation. Toute initiative venant de Moscou ne peut pas être vue systématiquement comme une manœuvre de déstabilisation de l'Occident ou de certains de ses membres.

Bref, il y a du pain sur la planche de la part des trois protagonistes: l'Amérique, la Russie, l'Europe. Soit on pense que c'est trop compliqué et qu'il faut laisser Obama et le duo Medvedev/Poutine régler les choses et à ce moment là, adieu l'Europe; soit on pense que l'Union européenne a un intérêt majeur à définir une relation digne de ce nom avec la Russie, et on s'y met. Cela implique du leadership, de la rigueur dans l'analyse des rapports de force, de l'imagination pour définir les bases d'un deal possible, beaucoup de fermeté dans la définition puis la défense d'intérêts européens et un langage clair de la part des Européens, aussi bien vis à vis de Moscou que de Washington. Et alors, tous nos discours sur l'Europe prennent du sens.

Le président Sarkozy a montré l'année dernière, sous présidence française de l'Union européenne, pendant la crise en Géorgie, que quand on voulait on pouvait. Question: est-ce qu'on veut?

Le Hardi

(Photo: Des soldats russes en Ossétie du Sud, REUTERS/Denis Sinyakov)

G. Le Hardy
G. Le Hardy (20 articles)
Diplomate français
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte