Monde

Disparition du Boeing de Malaysia Airlines: y avait-il un fanatique dans l'avion?

William J. Dobson, mis à jour le 17.03.2014 à 19 h 05

En attendant de plus amples informations sur le destin de l'appareil, le fait d'apprendre que Zaharie Ahmad Shah était un partisan de l'opposant Anwar Ibrahim ne doit pas conduire à des conclusions hâtives.

REUTERS/Damir Sagolj.

REUTERS/Damir Sagolj.

Dans la sphère politique malaisienne, il existe un axiome affirmant que tous les chemins mènent à Anwar Ibrahim. Par conséquent, plus l’enquête maladroite et inepte sur la disparition du vol 370 de la Malaysia Airlines avançait, plus il devenait certain qu’elle finirait par s’écraser sur les souliers du chef de l’opposition démocratique du pays.

Samedi 15 mars, le Premier ministre Najib Razak a déclaré à la télévision que l’avion avait probablement été détourné dans une direction inconnue, dans une zone formant un très large arc de cercle entre le Kazakhstan et les confins de l’océan Indien. A présent que les recherches du Boeing 777 se sont transformées en enquête criminelle, les autorités se penchent de très près sur le commandant de bord Zaharie Ahmad Shah et sur son copilote Fariq Abdul Hamid.

Elles n’ont pas tardé à apprendre –ce que savaient sûrement déjà tous ses amis– que le pilote était un fervent militant du Parti de la justice et du peuple d’Anwar Ibrahim. Le 7 mars, veille de la disparition de l'avion, Shah aurait d’ailleurs assisté à l’audience qui a annulé l’acquittement dont le chef de l’opposition malaisienne avait bénéficié en 2012 après avoir été accusé de sodomie, affaire aux motivations politiques, comme par hasard ressortie du placard par le gouvernement en période électorale.

Dimanche, les médias britanniques et malaisiens ont traité cette révélation avec un étonnement de circonstance devant des preuves aussi accablantes. Shah y a été décrit –par une source anonyme– comme un «partisan fanatique du chef de l'opposition du pays». Ailleurs, ses convictions politiques sont qualifiées (apparemment par des sources policières anonymes) de «ferventes» et «véhémentes».

Plus d’une semaine après la disparition du Boeing 777, nous n’avons toujours pas de motif, de vrai suspect ni même de scène de crime, mais nous avons notre «Anwar Ibrahim connexion». C’est ça, la politique malaisienne.

Et l’idée d’un partisan fanatique d’Anwar Ibrahim fait peur –en tout cas, tant qu’on ne sait rien de lui.

Partisan fanatique d'un homme non-violent

Anwar Ibrahim, 66 ans, est le chef de l’opposition et le plus gros caillou dans la chaussure de l’Organisation nationale unifiée malaise (ONUM), aux commandes du pays depuis 56 ans. Il dirige une coalition de partis, comprenant son propre formation multiethnique, qui a remporté de grandes victoires contre les maîtres corrompus du pays. En 2008, lorsque l’opposition a acquis plus d’un tiers des sièges au Parlement, l’ONUM a perdu pour la première fois la majorité écrasante qui lui permettait de modifier la constitution au gré des caprices du Premier ministre.

Anwar, qui a été prisonnier politique pendant six ans, la plus grande partie en isolement, a remporté son siège de manière écrasante et l’opposition a raflé la majorité dans cinq des treize États. L’année dernière, elle a affirmé avoir gagné les élections face au parti au pouvoir, élections qui pour beaucoup ont été entachées d’une fraude à grande échelle. Anwar a soutenu les immenses manifestations de mécontentement qui ont suivi la soi-disant victoire du parti en place, mais il n’a jamais appelé à renverser le gouvernement.

Il est en train d’essayer de vaincre le régime autoritaire malaisien par le biais d’élections –pas du terrorisme, et encore moins d’une révolution. Donc, pour résumer, ce que nous savons, c’est que le pilote du vol MH370 est un partisan fanatique d’un homme non-violent appelant de ses vœux une Malaisie pluraliste et démocratique.

Bien sûr, nous ignorons dans quel état d’esprit se trouvait Shah, et il est vrai que, quelques heures avant le vol, son héros politique venait d’apprendre que le tribunal avait décidé d’annuler son acquittement. Mais ni Anwar, ni ses plus proches partisans n’ont pu être surpris par une telle nouvelle.

A chaque fois que j'ai interviewé Anwar, la dernière fois chez lui en 2011, il se trouvait toujours sous la menace de ces fausses accusations politiques qu’il ne considérait que comme de médiocres tentatives de le discréditer. Et en effet, nombre de Malaisiens ne voient dans les accusations du gouvernement qu’une preuve de la malhonnêteté du monde politique, ce qui a pour résultat de rendre Anwar plus populaire encore et de fragiliser la mainmise de l’ONUM.

Corruption et népotisme

Mais quitte à nous lancer dans des théories fantasques –et pourquoi pas, il s’agit de politique malaisienne après tout–, alors pourquoi des sources policières non identifiées mettent-elles en exergue les convictions politiques du commandant de bord au bout d’une semaine sans le moindre indice sur ce qu’est devenu le vol MH370?

Parce que le comportement des autorités malaisiennes dans cette enquête est une assez bonne illustration de ce qui passe pour de la gouvernance dans un régime corrompu où règne le népotisme, et qui a depuis longtemps perdu tout objectif autre que celui d’accumuler les richesses et d’étendre son pouvoir.

Économiquement, la Malaisie est à la traîne de ses concurrents du Sud-est asiatique, en grande partie à cause de sa culture politique rabougrie. Les conférences de presse et points d'information défensifs du ministre des Transports par intérim, Hishammuddin Hussein, qui vont de l’opaque au contradictoire, ne sont que la réaction naturelle d’un ministre d’État peu accoutumé à devoir répondre à des questions.

Alors, est-il possible que Shah ait fait le curieux choix de détourner l’avion de la Malaysia Airlines pour protester contre le gouvernement? Bien sûr –mais c’est une explication qui semble moins crédible que la demi-douzaine d'autres théories qui ont été mises en avant. Parce que quoi qu’il soit advenu à bord du vol 370, le fait que Shah soutienne Anwar Ibrahim tend à prouver qu’il avait les deux pieds bien ancrés dans le réel, et non qu’il essayait de lui échapper.

William J. Dobson

Traduit par Bérengère Viennot

William J. Dobson
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