France

Pollution 2014 ou canicule 2003, deux problèmes climatiques, deux politiques archaïques

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.03.2014 à 14 h 30

Face à l’actuel épisode de pollution atmosphérique, l’exécutif se retrouve une nouvelle fois à contre-emploi sur une problématique climatique.

Le 13 mars 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Le 13 mars 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Mi-août 2003. On meurt sous les combles de Paris. Soudain le ministre de la Santé surgit en tenue légère dans la fraîcheur d’une villégiature des bords de mer. Il s’exprime au journal de 20 heures pour dire que la situation sanitaire est sous contrôle, que nul ne doit s’inquiéter. Ce sera le syndrome Jean-François Mattei, un  syndrome toujours présent au ministère de la Santé. Automne 2003. Les responsables politiques réclament le décompte des morts qu’ils n’ont pas su prévenir. Environ 15.000. Le seul démissionnaire sera Lucien Abenhaïm, directeur général de la santé.

Mi-mars 2014. L’épisode aigu de pollution aux particules fines auquel est confrontée une partie de la France n’est en rien comparable à l’épisode caniculaire de 2013. Un point commun, toutefois: il met une nouvelle fois en lumière l’archaïsme de la réponse de l’exécutif face à une menace de nature sanitaire —situation vécue en 2009 lors de la réaction vaccinale à la menace de pandémie grippale au virus A(H1N1).

Aujourd’hui la ministre de la Santé n’est pas en première ligne. C’est le Premier ministre qui annonce des mesures jugées tardives de circulation automobile alternée –des mesures que les milieux écologistes réclamaient depuis le début de l’épisode. Faute d’exercices préparatoires, ces mesures apparaissent soudain bien complexes, difficiles à mettre en œuvre.  

Comme celles de gratuité des transports publics, ces mesures sont décidées sans que l’on indique, même de manière approximative, quels  seront les coûts à assumer et les bénéfices sanitaires escomptés. En 2003, l’exécutif français était apparu tragiquement désarmé face à une canicule dont les météorologistes connaissaient la menace sans pouvoir en prédire précisément la date. Onze ans plus tard,  le même exécutif  donne l’impression d’improviser face à un nouvel épisode aigu de pollution atmosphérique – un épisode dont tout indique qu’il se reproduira à des échéances plus ou moins rapprochées. Et, faute de préparation collective, le gouvernement semble ne pas avoir d’autre marge de manœuvre que de jouer sur une forme de solidarité imposée.

En onze ans, la situation a pourtant beaucoup évolué. Aux abonnés absents en 2003 l’Institut national de Veille Sanitaire a considérablement travaillé le rationnel de cette menace. En collaboration avec ses homologues européens, il dispose d’une somme de données permettant d’établir des liens chiffrés entre les concentrations de polluants atmosphériques d’une part et de l’autre l’exacerbation de pathologies existantes et la réduction d’espérance de vie des personnes les plus exposées.

Plusieurs vastes études le démontrent: l’exposition chronique à la pollution de l'air peut contribuer au développement de pathologies chroniques (cancer du poumon, maladies respiratoires et cardiaques…). L’OMS vient de l’établir de manière actualisée à l’échelon planétaire. Ces études démontrent aussi qu’en termes de santé publique ce sont les impacts à long-terme qui pèsent, de très loin devant les impacts à court-terme.

C’est tout particulièrement vrai avec les résultats des évaluations de l’impact sanitaire de la pollution atmosphérique urbaine réalisées dans le cadre du projet Aphekom. Ce projet portait sur 25 villes européennes dont neuf françaises: Lille, Le Havre, Rouen, Paris, Strasbourg, Bordeaux, Lyon, Toulouse et Marseille. Soit douze millions d’habitants.

«Sur les neuf villes, pour la période 2004-2006, en ne considérant que les effets à court-terme, une diminution de 5 μg/m3 de la  moyenne annuelle des PM10 [particules de diamètre inférieur ou égal à 10 μm] aurait conduit à différer 230 décès, et à éviter 330 hospitalisations cardiaques et 630 hospitalisations respiratoires chaque année, explique-t-on auprès de l’InVS. En considérant les effets à long-terme, une diminution de 5 μg/m3 des niveaux moyens annuels de PM 2,5 aurait conduit à un gain moyen d'espérance de vie à 30 ans de l'ordre de 4 à 5 mois, soit un gain annuel total de plus de 71.000 années de vie. Cela aurait été équivalent à l’évitement de plus de 2.200 morts en moyenne par an, dont près de 1.200 de causes cardiovasculaires.»

Pour l’InVS, ces résultats démontrent que la pollution de l’air a un impact important sur la santé des Français, «y compris lorsque les  concentrations sont inférieures aux seuils réglementaires». Mais ils confirment  surtout «que l’impact à long-terme de la  pollution est beaucoup plus important en termes de santé publique que l’impact à court-terme».

Les experts de cet Institut ne sont guère entendus: seuls les épisodes aigus de pollution conduisent à des réactions médiatiques et, corollaire, à des décisions politiques – et des mesurettes dont l’effet réel est en réalité anecdotique du point de vue de la santé publique. «Cette situation est d’autant plus regrettable que nous avons aujourd’hui la certitude que la pollution atmosphérique chronique ne fait pas qu’aggraver des pathologies existantes, confie-t-on à l’InVS. Elle peut aussi en créer, notamment chez les enfants les plus exposés. Mais ceci renvoie à des prises de conscience, à des actions politiques inscrites dans le temps et d’une toute autre ampleur.»        

Durant l’automne 2003 Jacques Chirac déplora ce qu’il perçut comme un  manque de solidarité entre Français. Un peu plus de dix ans plus tard, Philippe Martin, ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie rappelle «à tous les Français» qu’ils ont «un rôle à jouer dans la lutte contre cet épisode de pollution»: éviter d’utiliser leur véhicule, privilégier le covoiturage et se tenir informés des recommandations sanitaires et des évolutions de la situation. L’exécutif est durablement et doublement allergique: à l’autocritique et à une écologie politique véritable.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte