Chérie, j'ai rétréci l'URL!

Farhad Manjoo, mis à jour le 30.07.2009 à 18 h 58

A-t-on réellement besoin de raccourcir les adresses web?

Illustration: Flickr/CC/Ape Lad

Illustration: Flickr/CC/Ape Lad

Durant l'ère pré-Google, lorsqu'on voulait trouver une page Web, il fallait souvent en deviner l'adresse. Le site de General Motors, c'est generalmotors.com, general-motors.com, ou gm.com? Tout cela a engendré pas mal de conflits — l'apparition d'une bulle spéculative propre aux noms de domaines, des batailles légales assez phénoménales autour des adresses les plus cotées, jusqu'à des tentatives incongrues de profiter de la situation. (Ouvrir accidentellement whitehouse.com vous donnait accès à du contenu très peu safe for work)

En 1997, un entrepreneur du nom de Keith Teare a trouvé comment résoudre simplement ce problème. Sa société, RealNames, vendait des mots-clés en langage naturel et qui pouvaient servir d'URL. Par exemple, General Motors pouvait acheter «General Motors», «GM», «Chevrolet», etc. RealNames a signé un accord avec Microsoft pour que ses mots-clés soient intégrés à Internet Explorer, et dès lors, la société est devenue le chouchou des sites Web. Microsoft a ensuite acquis 20% de RealNames, et on parlait même d'une éventuelle OPA. Malgré son accablante simplicité, la solution RealNames n'était pas parfaite; incompatibilité avec d'autres navigateurs, et surtout, son fonctionnement pouvait créer un single point of failure sur le Web (Ndt: littéralement «point individuel de défaillance»): si les serveurs RealNames tombaient, ce sont toutes les adresses construites sur des mots-clés qui arrêteraient de fonctionner. Peu de temps après, Google est arrivé avec un système de recherche en ligne bien plus pratique. En 2002, Microsoft a retiré RealNames d'Internet Explorer. Et la société a aussitôt mis la clé sous la porte.

J'ai repensé à RealNames avec le récent boom des services Web permettant de raccourcir une URL — des sites qui transforment des liens un peu lourds comme www.slate.com/id/2220818/ en quelque chose de plus digeste comme bit.ly/zfFbA. Avec la popularité croissante des «statuts» — pas seulement sur Twitter, mais aussi sur Facebook, Gmail et d'autres sites — on trouve de plus en plus d'URL raccourcies. On comptabiliserait plus d'une centaine de sites proposant ce genre de service. Au mois de mars, Bit.ly, le plus célèbre d'entre eux, a réussi à lever 2 millions de dollars de capital-risque — ce qui a valu à ses investisseurs d'être un peu charriés puisque ces raccourcisseurs d'URL ont un problème majeur: aucun n'a encore trouvé le moyen d'engranger de l'argent.

En plus, les URL raccourcies ne sont pas vues d'un très bon oeil par ceux qui se soucient de l'état du Web. Dans un billet maintes fois repris, Joshua Schachter, fondateur de Delicious, a récemment accusé ces services de servir de chevaux de troie aux sites de spam et de phishing, et de pourrir le Web avec des tonnes de liens éphémères — si Bit.ly coule un jour, tous les liens que le service aura généré ne fonctionneront plus. Les critiques de Schachter ne sont que l'écho de celles qui avaient déjà été formulées à l'encontre de RealNames, et je crois qu'il marque un point. Les raccourcisseurs d'URL ne sont qu'une solution à court terme à un problème qu'on pourrait probablement envisager de façon plus intelligente. Par exemple, Twitter pourrait modifier son système de façon à accepter tous les liens aussi longs soient-ils. Si cela arrivait, tous ces raccourcisseurs d'URL subiraient le même sort que RealNames, ils deviendraient complètement obsolètes du jour au lendemain. Mais Bit.ly, le plus ambitieux de tous, ne voit pas où est le danger. Ils affirment travailler un maximum pour améliorer ce sur quoi on les critique, et avoir les moyens de se débarrasser du spam et de créer des URL courtes qui fonctionneront encore longtemps. Bit.ly a aussi quelques idées pour transformer de petits liens en grosses liasses — et ça ne semble pas complètement irréalisable.

Raccourcir des liens ne date pas d'hier; TinyURL, le premier service du genre, a débarqué sur le Web en 2002. Son créateur, Kevin Gilbertson, est un monocycliste averti qui a eu cette idée après de nombreuses et vaines tentatives de partager des liens sur le monocyclisme (les tout premiers clients mail et lecteurs de newsgroups coupaient systématiquement les liens très longs). Au fil des années, un paquet d'arrivistes aux dents longues ont essayé de faire mieux que TinyURL, mais ce genre de service n'a jamais été considéré comme une poule aux oeufs d'or. L'argent que TinyURL récolte vient des Google ads, qui rapportent juste assez pour couvrir les frais de fonctionnement du site; jusqu'à présent, aucun raccourcisseur d'URL n'a trouvé revenu plus lucratif. Eric Woodward, PDG de Nambu, affirme que sa société a créé Tr.im, un des services les plus populaires, plutôt comme une annexe au principal objectif commercial de Nambu — développer la meilleure application bureautique possible pour Twitter. Il n'y a qu'un seul développeur à travailler sur Tr.im, et non, Woodward n'a pas imaginé de plans géniaux pour gagner de l'argent avec le site. «Si vous avez des conseils à me donner, je vous écoute volontiers», m'a-t-il confié.

Tr.im fait partie de cette nouvelle génération de raccourcisseurs qui font plus que compresser vos liens; ils vous indiquent en plus qui clique sur vos URL. Bit.ly offre le même service, et c'est avec ces statistiques que la société espère un jour faire fortune. Bit.ly a été fondé l'été dernier par des développeurs de chez Betaworks, une sorte d'«incubateur» tech situé à New York, et très proche de Twitter. Un porte-parole de chez Bit.ly — Bit.ly qui depuis s'est détaché de Betaworks pour devenir indépendant — a accepté de me parler de la société et de ses projets à la condition que je ne l'enregistre ni ne le cite.

Bit.ly est fier de la stabilité de son infrastructure. Lorsque vous raccourcissez une adresse, le système stocke des données à propos de ce lien à différents endroits du Web. Un niveau de redondance qui répond au problème du pourrissement des URL soulevé par Schachter — les liens alors créés par le service ne seront jamais morts, affirme Bit.ly. Chaque fois que quelqu'un clique sur une URL raccourcie, les serveurs doivent l'interpréter dans son intégralité — l'adresse originale, donc — et rediriger votre navigateur vers le «vrai» site. Bit.ly prétend que le système utilisé pour gérer ces requêtes est bien plus pérenne que celui des autres services. En mai dernier, Twitter a remplacé TinyURL par Bit.ly pour raccourcir par défaut les liens de ses utilisateurs. Résultat, Bit.ly a vu ses parts de marché augmenter considérablement. Actuellement, selon Tweetmeme, plus de 60% des liens sur Twitter sont raccourcis avec Bit.ly, 30% pour TinyURL, et moins de 5% pour chacun des autres services. Le porte-parole de chez Bit.ly m'a dit que le service recevait maintenant plus de 150 millions de clics par semaine, et que les serveurs pouvaient supporter encore bien plus de traffic.

Mais comment faire de l'argent avec ces centaines de millions de clics? Un des modèles possibles est de vendre des stats. Pour le moment, Bit.ly vous permet de visualiser en temps réel les données du trafic généré pour chaque lien que vous raccourcissez. La plupart des gens trouvent ça plutôt marrant de savoir immédiatement combien de gens ont déjà cliqué que le lien que vous venez d'envoyer. Pour les annonceurs qui utilisent Bit.ly dans leurs campagnes, ces stats en temps réel ont une valeur pécuniaire. Certaines sociétés ont demandé à Bit.ly de leur fournir des stats bien plus détaillées — pour connaître le slogan qui a drainé le plus grand nombre de clics, par exemple. À l'avenir, Bit.ly pourrait rendre accessible ces stats plus approfondies seulement aux entreprises qui auraient payé un abonnement.

Une autre source potentielle de revenus pourrait être la création d'un site de contenu. Puisque Bit.ly sait quelles sont les vidéos, les articles, les chansons et les photos que les gens partagent à travers le Web, il serait simple de repérer automatiquement les tendances avant les sites qui aggrègent du contenu grâce à des journalistes, comme le Huffington Post. Tout ce contenu serait présent sur un seul site, et, bien entendu, les annonceurs pourraient y acheter de l'espace.

Mais le succès de Bit.ly tient à une seule condition, et pas des moindres: que les adresses Web restent toujours aussi longues, et que les gens aient toujours une raison de vouloir les raccourcir. Et tout ça n'est pas gagné. La moitié des utilisateurs de Bit.ly raccourcissent des liens uniquement pour pouvoir les envoyer sur Twitter, qui, ayant fait ses débuts principalement comme service d'envoi de SMS, impose une limite de 140 caractères par tweet. Mais comme le fait remarquer Schachter, Twitter pourrait se libérer de cette contrainte, puisque presque plus personne n'envoie plus ses tweets par SMS.

Seulement, peu de gens sont pour; la majorité soutient qu'imposer 140 caractères oblige les twitterers à rester concis. Et si Twitter arrêtait seulement de comptabiliser les caractères des URL qui dépassent cette limite?  Techniquement, ça ne doit pas être très compliqué, et ça rendrait Twitter bien plus user-friendly; les gens qui lisent vos Tweets y verraient alors de vraies adresses Web qui font sens au lieu d'une succession de caractères cryptiques. Et éliminer un intermédiaire alors inutile rendrait les liens plus stables.

Personne ne sait ce que fera Twitter, peut-être décideront-ils de continuer à utiliser des URL raccourcies, et peut-être aussi que Bit.ly fera fortune. Bien sûr, c'est aussi ce qu'espérait RealNames. Tremblez, investisseurs.

Fahrad Manjoo (traduit par Nora Bouazzouni)

Image de une: Flickr/CC/Ape Lad

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