Life

La censure du futur modélisée par Amazon

Farhad Manjoo, mis à jour le 24.07.2009 à 18 h 37

Cet article a été publié sur Slate.com le 20 juillet. Jeff Bezos, le fondateur et PDG d'Amazon, a aujourd'hui 24 juillet présenté ses excuses aux utilisateurs du site pour l'effacement de deux livres de George Orwell la semaine dernière: «Notre solution au problème était stupide, irréfléchie, et pas en phase avec nos principes. Tout ça est de notre faute, et nous méritons les critiques que nous avons reçues. Nous nous servirons de cette douloureuse erreur pour prendre de meilleures décisions à l'avenir, des décisions en accord avec notre mission.»

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La semaine dernière, quelques possesseurs de Kindle (le lecteur électronique d'Amazon) se sont levés un beau matin pour découvrir que la société s'était introduite dans leurs appareils pour y supprimer deux œuvres de George Orwell: «1984» et «La Ferme des animaux». Laissons à Amazon le bénéfice du doute: la société s'est excusée, en expliquant que les livres avaient été mis en vente par erreur, et qu'elle avait intégralement remboursé les clients concernés. Ces œuvres ne sont pas les seules à avoir finit dans ce «trou de mémoire» orwellien: en Juin, Amazon a également supprimé «La Révolte d'Atlas», «La Source vive», et «La Vertu d'égoïsme» de l'auteure américaine Ayn Rand; la société a déclaré qu'elle avait «récemment découvert» que ces titres «posaient problème». Certains clients se sont également plaints de la disparition de leurs livres «Harry Potter». Explication d'Amazon: les versions Kindle de ces œuvres étaient illégales.

Quelqu'un avait mis en vente des versions pirates à l'aide du service de publication d'œuvres personnelles; la société ne faisait donc que défendre la propriété intellectuelle des éditeurs. Soit. L'indicent Orwell, en revanche, est d'un autre ordre. Supprimer arbitrairement les livres d'un auteur dénonçant le totalitarisme: la situation était trop ironique pour échapper à la critique. Amazon a été obligé de promettre qu'il n'effacerait plus les livres de ses clients. Mais ne vous fiez pas trop à ces belles paroles.

Amazon tout puissant

Le plus grave, dans cette histoire, ce n'est pas qu'Amazon se soit mal conduit, mais plutôt qu'Amazon soit en mesure de se conduire de la sorte. Nous savons désormais que cette société peut détruire ce qu'elle veut, quand elle veut sur nos lecteurs électroniques. Elle dispose donc d'un pouvoir incroyable; un pouvoir dont il faut justifier l'utilisation. Le problème, c'est que pour le moment, les arguments avancés par la société sont tous hors-sujet. Posons donc la vraie question : dans un monde qui numérise de plus en plus ses produits culturels, ne risquons-nous pas, dans un futur proche, de perdre un droit jusqu'ici considéré comme élémentaire : la pleine possession de nos livres, de notre musique et de nos films?

De nos jours, la plupart des e-books, des vidéos, des jeux vidéo et des applications pour téléphones portables que nous achetons ne nous appartiennent pas vraiment. Ces produits culturels restent à présent numériquement liés à leur vendeur ou à leur créateur (Amazon, Apple, Microsoft et les autres). Steve Jobs l'a confirmé: tous les iPhones subissent des contrôles de routines menés par Apple, qui vérifie ainsi la «propreté» de nos applications; Apple se réserve le droit de supprimer n'importe quelle application, à n'importe quel moment et pour n'importe quelle raison.

Mais pourquoi s'arrêter en si «bon» chemin? Si Apple ou Amazon peut décider d'effacer nos achats, qu'est-ce qui empêcherait une cour de justice (ou, pour reprendre Orwell, un régime totalitaire) de leur ordonner de le faire? Je l'ai déjà écrit (et je suis loin d'être le premier à le penser): pour moi, le Kindle est le futur de l'édition. A présent, nous savons également à quoi ressemble le futur de la censure.

Des règles insupportables

Comparons l'achat d'un livre réel et l'achat d'un livre électronique pour Kindle au regard de la loi. Lorsque vous entrez dans la librairie du coin pour acheter «La Ferme des animaux» en édition poche, le magasin ne vous force pas à signer un contrat pour limiter vos droits. Si la librairie apprend par la suite qu'elle vous a vendu une version illégale de l'œuvre, elle ne peut pas vous forcer à rendre le livre: après tout, il vous appartient. En ligne, les règles changent du tout au tout.

Quand vous achetez un livre pour votre Kindle, vous acceptez implicitement les conditions d'utilisation du service Kindle d'Amazon. Le contrat donne à la société «le droit de modifier, de suspendre, ou d'interrompre le service à n'importe quel moment; Amazon ne sera passible d'aucune poursuite de votre part si il est choisi d'exercer ce droit». Selon Amazon, les livres que vous achetez ne vous appartiennent pas: les œuvres acquises font simplement partie d'un «service», et la société jouit d'un contrôle total sur ce service. Les conditions d'utilisation sont les mêmes pour les téléchargements de films et de séries sur Amazon; idem pour Apple et son iTunes.

La censure a toujours existé...

Dans son livre «L'Internet de demain: comment y échapper» («The Future of the Internet - And How to Stop It»), Jonathan Zittran, professeur de droit à Harvard, soutient que les appareils «reliés» au vendeur (comme le Kindle) donnent au gouvernement un pouvoir sans précédent: celui de s'introduire dans nos foyers et de trafiquer nos machines. En 2004, TiVo a fait un procès à Echostar, fournisseur de télévision par satellite (qui possède Dish Network): le fournisseur avait distribué à ses clients des enregistreurs vidéo numériques qui, selon TiVo, contrefaisaient les brevets de son logiciel. Un juge fédéral de district donna raison au plaignant. Résultat: la vente de ces appareils fut interdite. Mais le juge décida d'aller plus loin; il ordonna également à Dish Network de désactiver les 192.000 appareils déjà mis en service. (Une cour d'appel a depuis infirmé cette décision; la bataille juridique se poursuit encore aujourd'hui). En 2001, une société du nom de Playmedia a trainé AOL en justice: AOL avait inclut une version de leur lecteur MP3 dans son logiciel. Une cour fédérale donna raison à Playmedia, et ordonna à AOL de supprimer le logiciel de Playmedia via une «live update» (mise à jour automatique).

Numérisation des médias n'est pas synonyme d'interdiction de livres. Tous les pays du monde censurent certaines œuvres d'art, et ce pour un nombre incalculable de raisons. Aux Etats-Unis, la violation des droits d'auteurs est la justification la plus courante. Au début du mois de juillet, par exemple, un juge a ordonné l'interdiction d'un livre suédois, suite non-autorisée de «L'Attrape-Cœurs» de J.D. Salinger. La collection d'«art illégal» du magazine Stay Free! regorge de ce type d'exemples. Florilège: le film «Superstar: The Karen Carpenter Story», film de Tod Haynes (1987), qui fut projeté dans quelques festivals; toutes les bobines furent rappelées et détruites (Haynes n'avait pas obtenu l'autorisation pour l'une des chansons du film). Un CD plein de chansons interdites pour cause d'allégations de sampling non-autorisé. Et beaucoup de parodies de comics («Family Circus», Mickey Mouse...), bien évidemment toutes interdites.

...mais elle devient de plus en plus facile

La différence entre les suppressions sur Kindle et les interdictions d'autrefois est de taille: la censure classique, elle, n'était pas facile à faire respecter. Au mieux, les éditeurs pouvaient essayer de rappeler tous les exemplaires en circulation. En 2007, Cambridge University Press a été trainé en justice pour diffamation par le banquier saoudien Khalid Bin Mahfouz; un livre publié par l'éditeur prétendait qu'il avait financé des groupes terroristes. Les parties se sont mises d'accord sur un compromis: Cambridge a accepté de demander aux bibliothèques de retirer ces livres de leurs rayonnages. Mais les bibliothèques étaient libres de refuser.

Si la plainte de Bin Mahfouz avait concerné un livre électronique du Kindle, en revanche, la cour aurait pu décider (en plus de l'arrêt des ventes) d'ordonner la destruction de chaque exemplaire vendu. Comme le fait remarquer Zittrain, la justice pourrait à l'avenir considérer que ce genre de mesures permet tout simplement de s'assurer qu'une interdiction est respectée. Si un juge peut obliger Dish Network à déconnecter votre enregistreur vidéo numérique, il pourrait également obliger Amazon ou Apple à supprimer vos livres, vos films et vos chansons.

Cette pratique établit un précédent très inquiétant. En effet, les livres effacés par Amazon étaient déjà disponibles en librairies; ceux du futur, en revanche, ne seront plus que des fichiers stockés sur des serveurs. Dans un monde sans papier, la justice aurait le pouvoir d'exiger la destruction de tous les exemplaires d'une œuvre. Citons Zittrain à nouveau: «Imaginez un monde où tous les exemplaires de «Candide», de «L'Appel de la forêt» et d'«Ulysse» ont été détruits par la censure; même si un pouvoir plus conciliant décide de lever l'interdiction par la suite, il est tout simplement trop tard: ces œuvres ont disparues à tout jamais.» Cela peut paraître exagéré; après tout, il y aura toujours les réseaux «Peer-to-Peer» et autres dépôts en ligne pour retrouver une œuvre décrétée illégale. Mais il serait utopique de penser que BitTorrent peut à lui seul sauver l'art illégal. Les mouvements underground anonymes qui ont toujours soutenu les œuvres censurées ne pourront pas survivre éternellement dans le monde du Kindle et de l'iPhone.

N'achetez pas le Kindle

Personne ne devrait pouvoir supprimer vos livres, vos films et votre musique à distance. Mais comment s'y opposer? Voici une solution possible: n'achetez pas le Kindle tant qu'Amazon n'aura pas révisé ses conditions d'utilisation pour mettre un terme aux suppressions de ce type. Mieux encore: Amazon devrait renoncer à cette capacité technique une fois pour toute, ce qui rendrait tout suppression massive impossible (et ce même si le gouvernement l'exigeait). J'ai demandé à Sony et Interread, autres constructeurs de lecteurs de livres électroniques, si ce genre de pratique était possible sur leurs appareils. Je n'ai pas encore reçu de réponse, mais si l'on en croit leurs conditions d'utilisation, contrairement à Amazon, ces sociétés ne s'octroient pas le droit de faire ce qui leur chante en matière de service.

Attention: ces problèmes ne se limitent pas à quelques sociétés en particulier. Comme le dit Zittrain, ils surviennent parce que la justice ne sait pas comment traiter la technologie «reliée», ces appareils qui sont à vous sans être à vous; entre vos mains, mais aux ordres de lointaines sociétés. Amazon a beau jurer qu'il fera mieux la prochaine fois, il est difficile de le croire. La société assure qu'elle ne supprimera plus de livres, mais si quelqu'un l'accuse d'avoir publié une œuvre à caractère diffamant ou en violation d'un droit d'auteur, il n'est pas dit qu'elle respecte cet engagement. Ce cas de figure se présentera tôt ou tard, et la suppression de livres reprendra alors sans doute. Il faudra plus que des vœux pieux pour régler ce problème. Nous avons besoin de lois nouvelles.

Farhad Manjoo

Traduit par Jean-Clément Nau

(Photo: Jeff Bezos, fondateur et PDG d'Amazon, présente le nouveau Kindle DX lors d'une conférence de presse le 6 mai 2009 REUTERS/ERIC THAYER)

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