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La crise en Ukraine et Crimée peut vous aider à réviser votre programme du bac, chapitre Guerre froide. Et inversement

Daniel Vernet, mis à jour le 17.03.2014 à 16 h 45

Les mots comme «apaisement», «endiguement», «Refoulement» font un retour en force à l’occasion de la crise en Ukraine.

Affiche de propagande soviétique de 1955 critiquant le plan Marshall.

Affiche de propagande soviétique de 1955 critiquant le plan Marshall.

Il manque beaucoup d’ingrédients pour qu’on puisse parler d’une nouvelle guerre froide entre les Occidentaux et les Russes. En revanche, le vocabulaire de la guerre froide fait un retour en force à l’occasion de la crise en Ukraine. Et même le vocabulaire des années 1930. Florilège.

Apaisement. L’expression a été employée en 1938 au moment des accords de Munich. La France et la Grande-Bretagne ont accepté alors l’annexion des Sudètes par Hitler, de crainte de provoquer un conflit armé. Elles n’ont fait que repousser l’échéance. Rentrant de Munich, Edouard Daladier, alors président du Conseil, est accueilli à Paris par une foule en liesse. «Les cons», aurait-il murmuré. Winston Churchill qui a été écarté du gouvernement britannique, déclare à l’endroit des signataires des accords de Munich: «Vous avez accepté le déshonneur pour éviter la guerre. Vous aurez et le déshonneur et la guerre.»

Hillary Clinton a comparé l’annexion de la Crimée par Poutine à l’annexion des Sudètes, germanophones, par l’Allemagne hitlérienne. Quant aux républicains les plus critiques, comme le sénateur John McCain, ils reprochent aujourd’hui à Barack Obama de se montrer trop mou vis-à-vis de Vladimir Poutine et de ses projets d’annexion de la Crimée. Ils oublient que, malgré ses airs martiaux, George W. Bush est resté impuissant en 2008 quand la Russie a soustrait par les armes deux régions appartenant à la Géorgie.

Endiguement (en anglais containment). C’est le principe de base de politique américaine vis-à-vis de l’URSS pendant toute la guerre froide. Il a été exposé par George Kennan, un diplomate en poste à Moscou à la fin de la Deuxième guerre mondiale dans un télégramme à son gouvernement puis dans un célèbre article de la revue Foreign Affairs sous la signature de « X ». Sous peine de déclencher une troisième guerre mondiale, les Etats-Unis ne peuvent que prendre acte de l’expansion du camp communiste en Europe centrale et orientale. Mais ils doivent interdire toute nouvelle poussée en direction de l’ouest. A terme, Kennan pensait que cette politique pourrait être aussi efficace : « La possibilité demeure, écrivait-il, que la puissance soviétique porte en elle le germe de sa propre décadence. »

Ancien correspondant à Moscou de Time magazine, ancien conseiller de Bill Clinton pour la Russie et actuel directeur de la Brookings Institution, un important think tank de Washington, Strobe Talbott a remis l’expression d’«endiguement» au goût du jour. Il considère et il n’est pas le seul, qu’il sera très difficile pour les Occidentaux d’empêcher l’annexion de la Crimée par la Russie, sous une forme ou sous une autre. L’objectif des diplomates doit être maintenant de ne pas laisser Poutine aller au-delà. Et ne pas lui permettre de détacher de l’Ukraine les régions orientales à majorité russophone.

Certains observateurs pensent, par ailleurs, comme George Kennan en 1947, que le régime de Poutine a présumé de ses forces et risque à terme d’être affaibli par cette politique expansionniste.

Finlandisation. L’ancien ministre français des affaires étrangères Hubert Védrine et le gourou de la politique étrangère américaine Henry Kissinger, 91 ans, proposent tous les deux la «finlandisation» de l’Ukraine comme un élément de sortie de crise.

Comme la Finlande à la fin de la Deuxième guerre mondiale, l’Ukraine choisirait librement son système politique (par exemple, la démocratie libérale) et son régime économique (l’économie de marché) mais s’engagerait à mener une politique étrangère «neutre» entre l’Occident et la Russie.

L’analogie entre la Finlande et l’Ukraine a un certain fondement. Voisine de l’URSS, la Finlande s’est vue amputée d’une partie de la Carélie annexée par Moscou mais a conservé son indépendance. Ce n’est qu’après la fin de la guerre froide que les Finlandais ont pu adhérer à l’Union européenne et se rapprocher de l’Alliance atlantique.

Cependant le terme «finlandisation», que n’aimaient pas les Finlandais, a connotation péjorative. Il soulignait une mise sous tutelle alors que les Finlandais s’étaient battus pour leur liberté, d’abord contre l’Union soviétique puis contre les Allemands.

Normalisation. C’est le retour à l’ordre des choses qui a été défini par le plus puissant. L’expression a été popularisée en 1968 au moment de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du pacte de Varsovie. Il s’agissait de mettre fin à l’expérience d’un «socialisme à visage humain» connu sous le nom de «printemps de Prague».

Vue de Moscou, la «normalisation» de l’Ukraine signifie le retour de la deuxième nation slave par la taille dans le giron de la Russie. Elle passe par la mise en place à Kiev d’un gouvernement si possible dominé par les apparatchiks postcommunistes, en tous cas insensible aux chants des sirènes occidentales et disposé à coopérer avec l’Union eurasienne que prépare Moscou.

Refoulement (en anglais rollback). Le « refoulement » s’oppose à l’endiguement. Il suppose la volonté et la capacité de revenir au statu quo ante et d’annuler les avancées du camp adverse. Dans le cas de l’Ukraine, il s’agirait de revenir sur l’annexion de la Crimée en exerçant des pressions suffisamment fortes et dissuasives pour que la Russie renonce à son objectif.

Malgré les déclarations fermes des dirigeants occidentaux considérant comme «illégal», le référendum du dimanche 16 mars en Crimée et le refus de reconnaitre l’indépendance ou l’annexion de la péninsule, personne ne pense que les sanctions brandies par Washington et Bruxelles suffiront à décourager Vladimir Poutine.

Là encore, il existe un précédent historique. Les Etats occidentaux n’ont jamais reconnu l’annexion des trois républiques baltes par Staline en 1945. Cela n’a pas empêché l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie d’être gouvernées depuis Moscou jusqu’à la dissolution de l’URSS en 1991, qui leur a permis de recouvrer leur indépendance.

Stabilisation. Le maintien de la stabilité est un des objectifs principaux des politiques étrangères des grands pays, qui craignent toujours l’inconnu. Une Russie stable sous la férule d’un autocrate comme Vladimir Poutine leur parait plus souhaitable qu’une Russie imprévisible comme du temps de Boris Eltsine. Pour ne citer qu’un exemple. Les diplomates ne peuvent cependant pas esquiver une question : la recherche de la stabilité à tout prix n’entre-t-elle pas en contradiction avec le but poursuivi quand cette stabilité devient insupportable aux peuples en mouvement. De la place Trahir à la place Maïdan.

Daniel Vernet

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