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Le grand complot international contre Poutine, Erdogan, Assad, Mugabe et Maduro

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan en décembre 2012 à Istanbul. REUTERS/Murad Sezer

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan en décembre 2012 à Istanbul. REUTERS/Murad Sezer

Ces pauvres dirigeants doivent se démener contre de richissimes ONG manipulées par les puissances occidentales qui ont l'outrecuidance de vouloir faire respecter les droits humains.

Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Bachar el-Assad, Nicolás Maduro et Robert Mugabe récriminent contre la grande conspiration internationale qui est en marche. Selon eux, ceux qui protestent dans les rues de Kiev, Istanbul, Alep, Caracas et Harare sont en réalité des mercenaires apatrides à la solde d’obscurs intérêts étrangers. Ou ce sont des imbéciles complètement manipulés. Mais par qui? Tous ces autocrates nous expliquent que ce funeste complot planétaire est ourdi par les démocraties occidentales.

Rien que ça. Naturellement, les dirigeants russe, turc, zimbabwéen et consorts sont persuadés de l’existence de toutes sortes d’initiatives secrètes visant à les déstabiliser, voire à les sortir du pouvoir. Fait curieux, ces politiciens semblent craindre tout autant, sinon plus, les organisations internationales qui œuvrent publiquement et en toute transparence. Ils abhorrent ces fondations philanthropiques regroupant des militants de la démocratie, qui s’emploient à combattre les violations les droits de l’homme ou à observer les scrutins pour déceler et prévenir les fraudes électorales.

Pour les gouvernements enclins à saper la démocratie, emprisonner les opposants, poursuivre des journalistes et tricher aux élections, les objectifs nobles de ces organisations ne sont qu’une hypocrite mascarade occultant leur véritable mission déstabilisatrice. Par conséquent, ils les interdisent ou leur mettent mille bâtons dans les roues.

Avant de poursuivre, je tiens à préciser que je siège aux conseils d’administration de deux d’entre elles, la Fondation nationale pour la démocratie (NED) et l’Open Society Foundations (OSF). Je précise en outre que je ne perçois aucune rémunération à ce titre. Toutes deux financent des organisations du monde (presque) entier qui se battent en faveur de la démocratie et des droits humains.

Inévitablement, elles sont constamment la cible d’attaques et de plaintes de la part de gouvernements autoritaires et de leurs sympathisants. Il va sans dire que ni ces deux organisations, ni moi-même, ne recevons de consignes ou ne sommes au service d’un quelconque Etat. Mais il est clair que les tenants du «grand complot» ne voudront jamais me croire.

Si je vous dis tout cela, c’est parce que mon rôle au sein de ces organismes m’a permis d’être un témoin privilégié des efforts déployés par certains Etats pour faire taire, réprimer ou neutraliser ceux qui tentent de promouvoir la démocratie dans des pays où elle fait défaut. Les moyens utilisés sont multiples, le plus efficace restant cependant le contrôle exercé par nombre de gouvernements totalitaires sur les pouvoirs législatif et judiciaire. En effet, nous nous confrontons fréquemment à des lois qui interdisent ou rendent extrêmement difficiles les financements d’ONG par des institutions étrangères.

Selon les chercheurs Darin Christensen et Jeremy Weinstein, 12 pays interdisent et 39 restreignent le financement étranger des organisations non gouvernementales. Ironie de la chose, dans beaucoup de ces pays qui limitent les subventions des groupes pro-démocratie, les gouvernants bénéficient d’aides monétaires d’oligarques, de cartels criminels et d’autres sources de financement inavouables. En outre, le fossé qui sépare les sommes en jeu est vertigineux: le budget annuel dont disposent beaucoup d’ONG correspond peu ou prou aux dépenses d’un oligarque ou d’un cartel de la drogue en une soirée pour son protégé politique. Et contrairement aux activités d’organisations internationales, telles que la NED ou l’OSF, dont la transparence est vérifiable par le public lui-même, le financement des responsables politiques pro-gouvernement dans des pays comme la Russie, la Turquie ou le Venezuela, est quant à lui bien opaque.

Quand ce n’est pas la loi, ce sont les magistrats qui s’interposent. Un tribunal égyptien a condamné 43 employés d’ONG luttant pour la démocratie dans le pays à des peines de prison allant jusqu’à cinq ans. En Equateur, la Cour suprême a infligé une amende record de 40 millions de dollars au journal El Universo à la suite d’une plainte du président Rafael Correa pour un éditorial jugé injurieux à l’égard du chef de l’Etat [finalement, le président équatorien a «gracié» les condamnés, NDLE].

Une autre méthode consiste à interdire aux observateurs des ONG d’entrer sur le territoire et ainsi les empêcher de surveiller le bon déroulement des scrutins, de consigner les violences ou d’enquêter sur les actes de corruption. Et comme si cela ne suffisait pas, les politiciens tiennent des harangues nationalistes dans lesquelles ils assimilent les organisations locales qui s’occupent de la surveillance électorale ou de la défense des prisonniers politiques à des agents de puissances étrangères. Cette accusation est monnaie courante en Malaisie, en Russie, au Venezuela ou encore au Bangladesh.

Thomas Carothers et Saskia Brechenmacher, qui ont mené la plus grande étude sur ce sujet, concluent leur analyse en affirmant que les initiatives visant à étouffer les ONG ont été considérables, ce qui n’a rien de surprenant.

Ce qui l’est plus, c’est cette autre conclusion: malgré tous les efforts des gouvernements autoritaires pour neutraliser la société civile organisée, dans plus de la moitié des 100 pays sur lesquels a porté leur étude, il est encore possible d’aider depuis l’étranger ceux qui luttent pour la liberté.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

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